2003
EMPAN
Actualités du secteur
Henri Michard
Étienne Jovignot
[*]
Qui, dans les établissements et les services privés habilités
par la Justice n’a pas entendu parler, ou visité, ou fait une session au centre
de Vaucresson ? Mais sait-on que ce centre de formation et d’études a été
fondé, en 1951, par Henri Michard qui l’a dirigé jusqu’à son départ en retraite
en 1974 ?
Cet ancien inspecteur d’académie de Blois, entré à l’éducation
surveillée en 1945, a renouvelé la prise en charge éducative des mineurs
délinquants ou cas sociaux, relevant de la compétence des juges pour enfants en
créant, dès 1952 : l’observation en milieu ouvert (omo), ancêtre des actuels services – publics ou
privés – d’investigation et d’orientation éducative (sioe) auprès des tribunaux pour
enfants.
À Henri Michard, nous sommes également redevables de l’esprit
de recherche qu’il a développé, à partir de Vaucresson, dans les établissements
publics, ou certains du secteur associatif, faisant collaborer les uns avec les
autres, à propos des questions posées par la délinquance juvénile et
l’inadaptation sociale des adolescents.
Par ailleurs, Henri Michard a joué un rôle essentiel dans la
création du diplôme d’État d’éducateur spécialisé, durant les années
1964/1967.
On ne pouvait donc laisser passer le décès d’Henri Michard, le
21 juin 2002, sans faire mémoire de « ce grand bonhomme » (selon le mot de
Pierre Alloing, en 1954, avant ma première visite à Vaucresson).
C’est pourquoi, l’Association pour l’histoire de l’éducation
surveillée et la protection judiciaire des mineurs (ahes – pjm) a consacré la majeure partie du n° 31 de
son Bulletin (décembre 2002) à un
hommage à Henri Michard.
D’autre part, le 13 décembre 2002, le Centre national de
formation et d’études de la protection judiciaire de la jeunesse, en
collaboration avec l’ahes-pjm, a
réuni, à Vaucresson, une centaine de personnes, éducateurs, psychologues,
chercheurs, magistrats pour enfants, fonctionnaires en retraite ou en activité,
ainsi que quelques représentants du secteur associatif habilité par la Justice,
pour faire mémoire.
La journée a été ouverte par le nouveau directeur de la
protection judiciaire de la jeunesse. Un document audiovisuel émouvant a permis
aux participants de voir et d’entendre « les fondateurs, Jean-Louis Costa, Paul
Lutz, Henri Michard, raconter… » pendant trente minutes.
Deux tables rondes, « Formation et recherche à Vaucresson » le
matin, « Autour du judiciaire et de l’éducatif » l’après-midi, ont rassemblé
les témoignages de personnes qui ont bien connu H. Michard et ont travaillé
avec lui. Un exposé magistral « Histoire de rencontres » a précédé la
découverte de la plaque commémorative. Cette cérémonie a eu lieu en présence de
la famille Michard qui avait participé à l’ensemble de la journée
[1].
Sur cette plaque, située dans le hall d’entrée du bâtiment
moderne, qu’il avait fait construire en 1962, nous avons pu lire :
« Henri Michard, fondateur et directeur du
cefres de Vaucresson. 1951-1974. » Ce
bâtiment portera désormais le nom d’Henri Michard.
Henri Michard et le secteur associatif habilité par la
Justice
L’influence bénéfique d’Henri Michard s’est étendue, au-delà de
l’éducation surveillée, aux établissements et aux services gérés par des
associations privées, habilitées par la Justice : il a largement contribué à
faire progresser ceux-ci, notamment dans la connaissance des mineurs par
l’observation. Il a éveillé les équipes éducatives à participer méthodiquement
à des recherches sur la délinquance juvénile. Il s’est aussi engagé, avec
beaucoup de conviction, à la création du diplôme d’état d’éducateur
spécialisé.
Lorsqu’en janvier 1954, je succédais à Pierre Alloing à la
direction du centre d’observation de Chenôve (Dijon), géré par l’
arsea
[2] de Bourgogne-Franche- Comté, Pierre me présenta à
Henri Michard. Je fus impressionné par la clarté et le dynamisme de ses idées :
depuis 1952, avait commencé, en annexe de l’internat du
co, une expérience d’observation en
milieu ouvert, la première en France dans un contexte privé, parallèlement à
celle menée au
co public de
Collonges-au-Mont-d’Or (Lyon). H. Michard tenait beaucoup à la poursuite de
l’expérience dijonnaise – qui se déroulait en partie en milieu rural – dont les
résultats, comparés à ceux de Lyon, pourraient permettre une « révolution dans
le système éducatif », public ou privé : au lieu d’enfermer le jeune dans le
milieu – forcément artificiel – de l’internat, c’était l’éducateur qui allait
vers le jeune pour appréhender sa personnalité dans son milieu naturel, et
esquisser un début de rééducation.
Je m’engageais donc à poursuivre cette expérience et à la
développer. L’omo, comme nous
l’appelions, fut étendue aux filles et aux jeunes garçons pour lesquels une
éducatrice fut engagée. Henri Michard contacta les juges pour enfants de la
région qui répondirent favorablement. Il fallut donc s’équiper en véhicules et
recruter des éducateurs. H. Michard venait fréquemment à Dijon pour analyser
avec nous notre travail et nos dossiers, nous conseiller sur nos difficultés.
Il suscitait des réunions d’échanges avec l’équipe lyonnaise de l’éducation
surveillée, animée par Guy Dutey. Un jour, il nous dit en souriant : « Avec
l’habilitation du privé, on peut faire ce que l’on veut… à condition de vouloir
des choses raisonnables. »
Voyant ses enfants grandir, au cours de l’hiver 1956-1957, H.
Michard estima que le temps était venu de passer à la présentation écrite. Il
composa donc l’ouvrage
L’observation en milieu
ouvert, dont chaque paragraphe était illustré d’exemples tirés des
dossiers de Lyon et de Dijon. Le dépouillement de ces dossiers ne fut pas un
mince travail, mais le résultat fut très intéressant et servit au développement
de l’
omo à travers la France et les
pays francophones. Au congrès de l’
unarsea
[3] à Strasbourg, à l’automne 1957, H. Michard fit une
synthèse rapide de son livre, puis nous demanda de présenter les expériences
lyonnaise et dijonnaise. Au plan technique et pédagogique, l’
omo
était « mise sur rails ».
Il restait à passer du stade expérimental au stade juridique.
Les textes officiels, préparés par H. Michard et son équipe, furent publiés à
partir de 1958. Pour permettre aux magistrats pour enfants, dans des délais
raisonnables, d’avoir connaissance de la personnalité des mineurs et de pouvoir
assurer à ceux-ci une première prise en charge éducative, peu à peu, fut
implanté auprès des tribunaux pour enfants un organisme, public ou privé,
combinant les avantages de l’observation en milieu ouvert et de la consultation
d’orientation éducative.
À Dijon, en 2002, quarante-trois ans après la mise en place
officielle de l’omo, les magistrats
pour enfants disposent, en plus du service public, d’un service privé
d’investigation et d’orientation éducative (sioe) qui, en 2001, a pris en charge 243
mineurs.
L’intuition d’Henri Michard, au cours des années 1950, était si
juste et profonde qu’elle a défié l’épreuve redoutable du temps.
Au cours de l’hiver 1956-1957, en dépouillant les dossiers
d’omo pour appuyer sur des exemples
concrets les analyses d’H. Michard concernant l’observation en milieu ouvert,
je n’avais pas plus conscience de faire de la recherche que monsieur Jourdain
de parler en prose : c’était pourtant une bonne, quoique modeste, épreuve
d’entraînement, effectuée sous une direction précise et méthodique.
Par la suite, H. Michard demanda à l’équipe d’omo d’étudier la personnalité de 67 jeunes
délinquants des tribunaux de Dijon, Besançon, Chalon-sur-Saône, en répondant
pour chacun d’eux à des questionnaires très analytiques au plan social,
pédagogique, psychologique, médical. L’ouvrage sur les facteurs de la
délinquance juvénile, intitulé 500 jeunes
délinquants, fut publié en 1963. La mobilisation nécessitée par
notre participation à ce travail nous fit comprendre quelle rigueur impliquait
le fait d’être – comme disait H. Michard pour nous encourager – « l’antenne
dijonnaise du centre de Vaucresson ».
En 1962, alors que je quittais le
co de Chenôve pour ouvrir l’école
d’éducateurs de Dijon, H. Michard confia à Michel Jouin, nouveau responsable du
service d’omo-coe, l’animation d’une
recherche-action, comme on appelait à l’époque cette étude directement liée au
travail sur le terrain. Il s’agissait de parvenir à connaître « de l’intérieur
» des bandes de jeunes délinquants qui sévissaient à Dijon. Comme plusieurs
membres de ces bandes étaient suivis en milieu ouvert, le travail de recherche
des éducateurs et des éducatrices fut facilité. On découvrit que ces bandes
étaient bien structurées : l’une d’elles avait pour chef une fille de 16 ans,
phénomène assez rare qui intéressa H. Michard. Les éducateurs purent connaître
les rites d’initiation, d’entrée, de passage. Les résultats de cette recherche,
menée également par différentes antennes locales de l’éducation surveillée,
furent publiés par le centre de Vaucresson, en 1963, sous le titre
La délinquance des jeunes en
groupe.
Les équipes éducatives qui, à travers la France, ont participé
à ces antennes locales de recherche, sous la direction d’Henri Michard, ont
toutes exprimé leur satisfaction, concernant la rigueur, la précision et aussi
l’ouverture de vue acquises dans ce travail.
En 1964, les écoles d’éducateurs spécialisés du secteur privé,
réunies dans ce qui deviendra leur « comité d’entente », ont élaboré un projet
de « diplôme d’État » (sélection des candidats, programmes d’enseignements et
de stages, organisation des épreuves) qui sera présenté au ministère de la
Santé publique et de la Population. Mais un obstacle de taille restait à
surmonter : l’accord du ministère de l’Éducation nationale auquel devait
revenir de présider les jurys d’examen, d’organiser les épreuves, de signer les
diplômes, et bien sûr, de donner son accord sur les programmes.
C’est alors que Pierre Alloing qui avait ouvert l’école de
Marseille et entretenait avec Henri Michard de solides relations à la fois
professionnelles et amicales, lui présenta notre projet de diplôme.
Ancien inspecteur d’académie, H. Michard n’était-il pas le
mieux placé pour jeter un pont entre l’Éducation nationale et nous ? Il se
montra tout de suite intéressé par ce nouveau projet émanant des écoles : il
obtint l’accord du chef de service de l’éducation surveillée, concerné par ce
projet pour les établissements et services habilités par la Justice. Il prit
ensuite contact avec l’inspecteur général de l’Éducation nationale chargé des
jeunes inadaptés et obtint qu’il présidât une « commission préparatoire au
dees
[4] », comprenant un représentant du ministère des
Affaires sociales (Jean Pinaud), de la Justice (H. Michard), de l’Éducation
nationale (inspecteur général Petit) et deux représentants des écoles (Pierre
Alloing et Etienne Jovignot).
Les travaux de cette commission ont couvert l’année 1965. H.
Michard, qui avait suivi les différentes tentatives de mise en place d’un
dees depuis 1948, était le leader du
groupe. L’inspecteur général Petit, arrivé avec l’a priori que l’éducateur
était un surveillant, découvrit peu à peu le rôle qu’avait expérimenté chacun
des quatre autres partenaires du groupe et, conscient de son importance, opta
pour une formation exigeante et approfondie.
Entre la fin des travaux de la commission et la publication
officielle des textes du dees, le 22
février 1967, une grande année s’écoula. H. Michard nous tint informés du
cheminement des textes d’un ministère à l’autre. À sa publication, le diplôme
d’État fut, dans l’ensemble, bien accueilli par la profession, mais en raison
de son caractère scolaire, critiqué par les écoles qui avaient été associées à
son élaboration : on murmura qu’il faudrait le réformer. En fait, l’esprit de
cette réforme, dégagé en mai 1968, se manifesta dès la session tenue à
Vaucresson, du 19 au 23 février 1968. H. Michard le sentit fort bien à la «
panel-discussion » finale de cette session, à laquelle il avait tenu à assister
avec Jacques Selosse. Beaucoup de critiques mais aussi de propositions
positives furent énoncées : c’était déjà mai en février, mais un mai réfléchi,
lucide quant à l’avenir.
Quoi qu’il en soit des réformes successives par lesquelles est
passé le dees, une chose est certaine
: sans les interventions d’H. Michard en 1965, ces réformes n’auraient pas eu
lieu, car il n’y aurait pas eu de diplôme d’État en 1967 !
Le 15 juin dernier, j’envoyais à H. Michard le numéro spécial
de Sauvegarde de l’enfance sur la
place de l’histoire dans la formation de l’éducateur spécialisé. Dès le 19
juin, il me répondait, soulignant l’intérêt qu’il avait pris à l’évocation de
la naissance du dees : « Sa lecture
m’a rappelé de vieux souvenirs, du temps où l’on ne se préoccupait pas de créer
des centres fermés, mais au contraire de supprimer ceux qui existaient encore.
» Puis, fidèle en amitié comme il l’avait été toute sa vie, il ajoutait : «
J’ai revécu les personnages qui ont marqué l’évolution de l’éducation
spécialisée et avec qui j’ai entretenu des relations d’amitié, vous-même,
Pinaud, Alloing et bien d’autres. »
Le 21 juin, Henri Michard quittait les siens.
Il est normal que les éducateurs du secteur privé, habilité par
la Justice, qui ont bénéficié de son influence, de ses conseils, de son aide,
éducateurs dont il n’a pas hésité à faire ses collaborateurs, s’associent à
leurs collègues et amis du secteur public, pour rendre à Henri Michard
l’hommage qui lui est dû.
Bien sûr, sa carrière s’est déroulée entièrement au service de
l’État, mais ce fut un serviteur libre d’esprit. Nous en avons une belle
confirmation dans sa lettre du 19 juin, écrite à quelques heures de sa mort.
Quand la sanction prend la priorité sur l’éducation, quand on veut enfermer des
adolescents, voire des enfants, qui pourraient être suivis en milieu ouvert,
alors l’humaniste s’emporte, l’ami de la revue Esprit rappelle clairement que
le respect de la personne est le premier principe
de notre démocratie.
[*]
Étienne Jovignot, 1, rue des Clématites, 21800
Chevigny-Saint-Sauveur.
[1]
Les actes de cette journée seront publiés par le centre de
Vaucresson.
[2]
arsea : Association
régionale de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence.
[3]
unarsea : Union
nationale des
arsea.
[4]
dees : Diplôme d’État
d’éducateur spécialisé.