2003
EMPAN
Pour suivre : Jeunesse et génération(s), jeunesse et transmission
Le paradoxe des mères migrantes
Noria Boukhobza
[*]
Cet article s’inscrit dans une recherche plus large sur la
transmission entre femmes d’origine maghrébine qui a fait l’objet d’un
ouvrage
[1]. Cette notion
désigne en anthropologie le transfert des savoirs et des biens matériels et
symboliques d’une génération à l’autre. Or, nous allons voir que dans ce
contexte migratoire où des mouvements d’objets et de personnes se font d’un
pays à l’autre, la transmission s’opère dans un cadre plus large que la seule
sphère familiale et nous invite alors à une extension de sa définition. C’est
autour du rite central qu’est le mariage, révélateur des ruptures et des
recompositions, que s’opèrent des mécanismes subtils de transmission entre les
générations de femmes.
Pour mieux saisir ce qui se joue « entre ici et là-bas », il
faut s’écarter de la représentation du discours dans ce contexte migratoire. Ce
dernier, que j’ai étudié à Toulouse, révèle dans un premier temps les
distorsions opérées sur les rites importés, influencés à la fois par les
facteurs extérieurs comme l’organisation du temps de travail, la mixité
culturelle dans les quartiers résidentiels ; dans un second temps, par les
facteurs intrinsèques, la propre temporalité des rites qui se perdent dans le
pays d’origine, l’évolution du statut de la femme au Maghreb.
M’est apparue par ailleurs dans le cadre d’un premier travail
la variation des critères présidant au choix de la mariée en fonction des
générations. Au début de l’immigration, en 1955 et 1960, les familles
s’orientèrent vers un mariage préférentiel et dans la famille élargie. Cela
était possible car le groupe d’origine restait restreint sur le territoire
français et les filles à marier peu nombreuses.
Puis, dans les années 1980, la situation se modifia. Les mères
optèrent pour des filles venant d’Algérie et appartenant à leur
parenté.
Outre la transmission de biens et d’objets, une question
abordée dans les travaux de nombreux ethnologues en particulier ceux d’Yvonne
Verdier
[2], le rite de la
noce dans un contexte migratoire révèle aussi des transferts de personnes entre
ici et là-bas, mariés ou mariées que l’on va chercher dans le pays d’origine
pour en maintenir les valeurs.
Qu’en est-il alors des filles nées et socialisées en France
?
Les mères s’efforcent dans ce contexte de perpétuer des valeurs
importées du pays, alors même qu’elles modifient leurs « façons de faire » les
filles. Les différentes étapes et les différents gestes qui scandent une bonne
éducation féminine comme le nouage des cheveux, la « fermeture » symbolique du
corps, préfigurent le rôle d’épouse et de mère
[3]. À « bonne éducation », « bon mariage », qui la
sanctionne aux yeux de la collectivité puisque c’est par lui que s’opère la
reconnaissance sociale de la famille et de la mère en particulier. Un mariage
selon les normes du groupe d’appartenance est l’aboutissement de l’éducation
maternelle, son couronnement et éventuellement sa sanction.
Le maintien de la virginité est posé comme la pierre de touche
de cette éducation. Cette dernière n’est pas sans contradictions ni conflits,
encore plus évidents aujourd’hui du fait de la double appartenance, de la
double culture des générations contemporaines. Cela tient aussi aux positions
occupées par chacune des filles à l’intérieur d’une famille et aux « rôles »
qu’on leur assigne mais aussi à leurs personnalités affirmées. Autant de forces
en présence qui se conjuguent et s’affrontent.
Sur notre terrain, les mères éprouvent alors des difficultés à
marier leurs filles selon les normes. Quant à leurs fils, mariés le plus
souvent à des filles de là-bas, ils permettent à leur mère de jouir un temps du
statut de belle-mère. Du coup, du fait de leurs stratégies, leurs filles n’ont
plus de prétendant. Pourquoi ce refus obstiné de prendre la fille du voisin
?
Sur « les filles élevées en France », fréquentant l’école, lieu
d’émancipation, même si celles-ci se révèlent être d’excellentes « futures
épouses », les mères portent alors un regard critique et préfèrent à la maison
une bru n’ayant pas trop étudié et qui ne dominera pas leur fils par son
savoir.
Avec de telles exigences, les mères font obstacle aux mariages
de leurs filles avec des garçons de même origine élevés en France. L’émergence
de certains mariages mixtes trouve peut-être une explication dans ces
contraintes. Encore aujourd’hui, ce sont les parents de garçons qui choisissent
une femme pour leur fils, tandis que les parents de filles ne peuvent
qu’attendre les demandes. Les choix pour les fils furent pendant longtemps
orientés vers le pays d’origine où les filles jouissaient d’une bonne
réputation. Pourtant, tout mariage d’une fille est l’objet d’une manipulation,
d’une transaction, d’enjeux, de conflits, et les mères échouent parfois dans
leur entreprise car « des filles » parviennent à échapper au système et sortent
du sérail. Il leur reste au bout du compte, et cela de la manière assez
paradoxale, à marier leur fils comme des filles.
Qu’en est-il des garçons nés et socialisés en France ? Ils
héritent d’une image ambivalente, celle de « garçon roi » au sein de leur
famille, pouvant choisir leur conjointe et imposant un pouvoir sans pareil sur
leur sœur, ou encore celle fortement médiatisée, de garçon appartenant à « une
catégorie à risque ». Or la réalité est autre. Les garçons sont, tout autant
que les filles et peut-être plus dans ce contexte migratoire, pris par « la
coutumes des femmes » et, partant, soumis au pouvoir des mères.
Toutes les mères ayant immigré en France rêvent d’avoir une bru
à la maison. Les filles de là-bas élevées dans le giron de la patrie d’origine
cumulent plusieurs atouts. Tout d’abord, elles bénéficient, selon les femmes
d’ici, d’une meilleure éducation tant au niveau du respect des traditions et
des aînés que de leur capacité à remplir les tâches domestiques. Une femme
décrit sa future belle-fille ainsi : « Celle-là, c’est “bent familial” [fille
de famille], qui sait faire le pain, le couscous, et les “sfings” [beignets] ».
On attend donc de la belle-fille qu’elle tienne le foyer de sa belle-mère. Son
rôle, à travers son savoir-faire culinaire et domestique, est de perpétuer les
coutumes. Comment les mères peuvent-elles faire accepter ce choix à leur fils ?
Si, dans certaines familles, les garçons ne veulent pas se marier de la sorte
et préfèrent choisir leur femme, ils sont pourtant le plus souvent mariés par
leurs mères. Elles sont en effet à cet égard redoutables, tant leur désir d’une
bru est fort. Elles attendent leur heure. Pour illustrer cette obstination,
nous prendrons l’exemple d’une femme du quartier observé. Son fils vivait
depuis quelques années avec une femme française, alors que sa mère avait passé
un accord avec une cousine en Algérie. Au bout de trois ans, le couple rompit.
Le fils, déçu, se confia à sa mère. Tout en le réconfortant, elle organisa à
son insu son mariage avec la cousine. Par dépit, il donna son accord et se
trouva marié. Aujourd’hui, il a deux enfants, il n’aime pas sa femme et vit
avec sa famille sous le toit de sa mère. Pour d’autres mères, le mariage de
leur fils s’organise autrement. Elles soufflent discrètement leur choix, tout
d’abord à la sœur du frère en lui montrant une photo ou bien lorsque la famille
est en visite au pays. Ce sont d’abord les femmes qui repèrent la future
belle-fille.
Dans le contexte migratoire, le choix d’une épouse s’avère
difficile car très étroit alors que le marché matrimonial au pays d’origine est
beaucoup plus large. Le plus difficile pour les mères est de faire admettre
leur choix à leur fils. Pour les sorties, ceux-ci entendent choisir eux-mêmes
leurs amies mais lorsqu’il s’agit de mariage, ce sont souvent les critères de
valeur du groupe qui prévalent.
Un jeu s’instaure alors entre la mère et son fils. Celle-ci lui
parle des filles de là-bas et le garçon accepte en principe le choix de sa
mère. Lorsque arrive le moment crucial, les garçons se trouvent parfois
désarçonnés, craignant de contrarier leur mère, d’être maudits par les parents.
Il leur est difficile d’émettre une franche opposition à cette forme de mariage
arrangé. Tout d’abord, le projet leur paraît lointain, la fille étant encore au
pays d’origine ; plus tard, en voyant sa photo, ils s’avouent flattés par le
choix de leur mère. Comme en outre, pour certains d’entre eux, il s’avère
parfois difficile de trouver une amie en France et plus encore une épouse –
soit qu’ils ne soient pas particulièrement attrayants, soit qu’ils ont un passé
difficile, soit encore qu’ils n’appartiennent pas à une famille reconnue –, il
arrive qu’ils acceptent, en comptant divorcer dans l’année qui suit leur
mariage. « Je vais accepter pour ma mère, mais en ce moment, j’ai une copine
française, alors je vais faire le mariage et ensuite je divorcerai, voilà
comment je vois les choses. » Cependant, la réalité est tout autre. Les mères
choisissent des filles dans leur propre famille et il devient alors délicat de
divorcer d’avec celles-ci. C’est un engagement à long terme. Ces stratégies
d’alliance permettent d’enrichir et d’agrandir le cercle de parenté de la mère
; elles permettent de raviver le lien avec le pays, un lien de plus en plus
menacé puisqu’au bout de deux ou trois générations, les mères qui assumaient le
rôle de « médiatrices » entre ici et là-bas, devenues des grands-mères, perdent
leur pouvoir en ce domaine sans le transmettre.
Les mères, en mariant leurs fils à des filles provenant du pays
d’origine, considèrent celles-ci comme « la seconde génération » d’immigrées.
Ces dernières se différencient cependant des premières migrantes. Ce sont des
femmes lettrées, actives et dotées d’un projet migratoire différent. Leur
mariage avec « un immigré » est donc souvent le fruit d’une réflexion. Le
travail de la sociologue Yeza Boulhabel nous éclaire sur ces stratégies
adoptées, en Algérie, par certaines femmes. La France est pour elles un pays de
consommation, une liberté annoncée. Cette migration, par la mise en place de
mariages endogames est le symbole du choix d’un mode de vie autre et d’une
consommation de biens différents.
« Le choix du conjoint revêt alors une place primordiale. On
préférera un immigré modeste, mais que l’on peut suivre dans son pays
d’accueil, à un meilleur parti restant en Algérie
[4]. » En se mariant avec un homme né et
socialisé en France, elles acquièrent ainsi un capital économique et
symbolique. La corbeille de l’épouse n’est plus seulement constituée de tissus,
de chaussures, de henné, mais plutôt d’un droit au séjour, d’une mise à
disposition de devises, d’un accès à un type de consommation de pays
industrialisé. À cela s’ajoute l’acquisition d’un capital symbolique, « le
prestige d’une culture qui est la culture dominante
[5] ». Cette stratégie d’alliances est
partagée par toute la parenté, qui voit dans sa réalisation un espoir de
promotion sociale pour le groupe mais aussi pour la fille. Les mères d’ici
pensent que les filles de là-bas ont une éducation conforme à leur idéal. Elles
attendent de leur future belle-fille qu’elle se soumette aux règles et aux
normes coutumières.
Un émigré, c’est plus valorisant
Pour les filles, par contre, les deux critères de mise à
distance avec le pays d’origine et de refus de la cohabitation avec leur
belle-mère motivent leur acceptation de se marier et même d’arrêter leurs
études. Elles ont en moyenne 19 ans, un bon âge pour le mariage aux yeux du
groupe, tandis que les filles de France se marient en moyenne plus tard, vers
23 ans. Les stratégies des unes ne concordent d’ailleurs pas forcément avec les
stratégies des autres. Les brus de là-bas veulent être maîtresses chez elles et
les modes de cohabitation tout autant que la crise du logement ne leur
permettent toujours pas d’accéder à cette autonomie. En outre, c’est derrière
le refus de vivre avec leur belle-mère que beaucoup de femmes se réfugient pour
justifier leur choix familial d’émigration. Pour ces femmes, il s’agit d’un
véritable choix de société ; à travers un mariage endogame, c’est une idée de
liberté qui s’exprime, le choix de l’urbain, de la société. Pour ces femmes de
« la seconde génération », « s’allier à un immigré devient alors un
investissement pour la famille
[6] ». En réalisant des mariages endogames, le groupe
d’origine « ne s’allie plus avec la tribu d’à côté, mais avec la tribu de
France
[7] ». Même si ces
nouvelles brus, en refusant en France la cohabitation avec les belles-sœurs et
la belle-mère, déstructurent le fonctionnement traditionnel et profond des
solidarités intrafamiliales.
Deux points de vue s’opposent donc : les premières veulent
exercer leur pouvoir de belles-mères tandis que les secondes veulent rompre
avec ce modèle de bru qu’elles trouvent archaïque. L’attitude de ces
belles-filles remet alors en cause le rôle du fils, surtout si celui-ci est
l’aîné. C’est à travers son mari que la jeune épouse espère bénéficier
rapidement d’une promotion sociale. Il a fallu vingt ans aux premières avant de
pouvoir accéder à la propriété, au permis de conduire ou à l’achat d’or, tandis
que les secondes réalisent ces objectifs en quelques années. Au fil du temps,
les mères, en mariant leur fils à des filles de là-bas, ont créé un
contre-pouvoir féminin d’autant que ces femmes, veuves ou divorcées, restent
seules à faire autorité dans le groupe. Si le fils joue le rôle de garant de
l’honneur de sa mère, la belle-fille, en rompant avec le mode de relation
traditionnellement en vigueur, affaiblit la position de la belle-mère. Cet
affaiblissement est plus mal vécu encore pendant les visites familiales au pays
d’origine. L’attitude des belles-filles remet en cause l’éducation des mères,
et à travers cette contestation, c’est la virilité du fils d’ici qui est
suspectée. Finalement, une belle-mère qui « tient » sa belle-fille permet à son
fils d’affirmer son autorité à l’extérieur du groupe. Ainsi, paradoxalement,
les brus socialisées dans le pays d’origine rompent la transmission des valeurs
traditionnelles tout en intégrant d’autres modèles.
Finalement, mariés à des filles de là-bas, les hommes visitent
le pays de manière plus régulière. Par l’intermédiaire de leur épouse, ils
maintiennent des liens entre ici et là-bas, ils y acquièrent une maison et y
envoient le plus souvent possible leurs enfants. Alors que les filles d’ici,
mariées à des français d’origine algérienne, n’y effectuent des visites
qu’exceptionnellement.
Finalement, cette forme privilégiée de mariage n’aurait-elle
pas pour fonction de ramener les garçons vers la terre natale de leurs parents
? On peut dès lors se demander si ces coutumes sont encore porteuses d’une
identité culturelle forte, le mariage maintenant le lien fragile entre un ici
mouvant et un là-bas que l’on veut stable. Quoi qu’il en soit, ce lien ainsi
maintenu par-delà les mers conjure à sa manière la rupture d’avec un pays
d’origine que l’on essaie lui-même de fixer dans un état qui n’existe plus que
dans leur mémoire. C’est peut-être celle-ci, en dernier recours, qu’elles
tentent de garder et de transmettre.
·
Bonte, P. 1994.
Épouser au plus proche. Inceste, prohibitions et
stratégies matrimoniales autour de la Méditerranée, Paris, Ed.
ehess.
·
Bouamama, S. ;
Sad Saoud, H. 1996.
Familles maghrébines de France, Paris,
Desclée de Brouwer.
·
Boukhobza, N. 1997. «
La noce au féminin : transmission des valeurs culturelles féminines dans un
contexte migratoire », Migration
société, vol. 9, n° 52, p. 53-61. « Femmes immigrées en France et en
Europe. Regroupement familial, mariage mixtes et mariages internationaux en
Grande-Bretagne ».
·
Cheldod, J. 1965.
Le mariage avec la cousine parallèle dans le
système arabe. L’homme, tome 5, p. 113-173.
·
Hammouche, A. 1994.
Mariage et immigration. La famille algérienne en
France, Lyon, pul.
[*]
Noria Boukhobza, maîtresse de conférences à l’
iufm de Midi-Pyrénées ; membre du centre
d’anthropologie de Toulouse.
[1]
Cf.
Les femmes dans l’ombre du
jour. Histoires d’une famille entre l’Algérie et la France, L’hydre
éditions, 2002.
[2]
Yvonne Verdier, 1979.
Façon de
dire, façon de faire : la laveuse, la couturière, la cuisinière.
Paris, Gallimard, 1979.
[3]
Pour un développement de tous ces éléments, voir
Les femmes dans l’ombre du jour, op.
cit.
[4]
Y. Boulhabel.
Le secret des
femmes. Stratégies familiales et stratégies d’émigration des femmes
algériennes. Doctorat de sociologie sous la direction de D.
Schnapper, 1991, Paris,
ehess.