2003
EMPAN
Pour suivre : Jeunesse et génération(s), jeunesse et transmission
La transmission culturelle
Le regard de la psychologie interculturelle
Nadia Belkaïd
[*]
Zohra Guerraoui
[**]
La problématique de la transmission culturelle interroge
l’articulation entre le changement et la continuité. La psychologie
interculturelle, en s’intéressant au traitement psychologique de la diversité
culturelle génératrice de processus paradoxaux, nous éclairera, tout au long de
cet article, sur la complexité de ce mécanisme.
La transmission culturelle
Culture et processus d’appropriation
Construction humaine, la culture se présente comme une
réalité collective qui témoigne d’une philosophie propre à un groupe que
celui-ci va traduire au travers de croyances, représentations, valeurs et
normes, orientant et donnant sens aux conduites de chacun. Transmise de
génération en génération, essentiellement à travers l’éducation, elle contribue
à structurer tout groupe de la façon la plus large, la plus profonde et la plus
durable.
Spécifique à chaque société, elle permet à chacun de se
distinguer face à ses voisins et d’affirmer une identité culturelle propre.
L’appartenance, l’acceptation par le groupe passe alors par l’appropriation
d’un savoir-être défini culturellement ; appropriation rendue possible grâce
aux processus d’enculturation et de socialisation. Ainsi, en se conformant aux
conduites, aux modes relationnels valorisés par sa communauté, l’individu
trouve sa place dans la structure familiale et sociale.
Une approche dynamique de la transmission culturelle
La transmission culturelle est appréhendée aujourd’hui à
partir des modèles interactionniste ou constructiviste qui proposent une vision
plus dynamique. En effet, l’individu ne se présente pas comme un simple
contenant culturel, soumis à une enculturation toute-puissante, ne pouvant
échapper aux déterminations de sa « nature culturelle » (Cuche, 2002), comme le
pensaient les culturalistes. L’individu ne fait pas que recevoir l’empreinte
culturelle de son groupe. Au contraire, il manipule et réinterprète cet
héritage à partir de ses expériences personnelles, sa personnalité et son
statut. À travers sa propre dynamique, sa créativité, ses représentations, ses
croyances, le sujet contribue à modifier son environnement culturel par le jeu
incessant de ses constructions actives et interactives avec les autres membres
de son entourage. L’idée essentielle qui fonde cette approche est que la
culture ne peut être dissociée des individus qui la font vivre et se
structurent à travers elle (Vinsonneau, 2002). C’est dans ce rapport
dialectique culture/individu, culture/psychisme que doit être pensée la
transmission culturelle. On se démarque là d’une conception figée d’une
culture-produit, immanente et immuable, occultant les conflits présents à tous
les niveaux (intergroupaux, interindividuels et intrapsychique). La réflexion
doit porter sur une culture-processus qui rendrait compte du jeu incessant
entre production/reproduction, construction/reconstruction (Camilleri et
Vinsonneau, 1996). Ressource symbolique, la culture offre ainsi à chacun un
ensemble de valeurs et de normes, productrices de sens qui nécessitent d’être
constamment réévaluées.
Du contact des cultures à l’interculturation
Du contact des cultures
La diversité culturelle peut alors être pensée à partir du
rapport subjectif que chaque individu entretient avec sa culture, mais aussi à
partir des interactions entre individus et groupes. C’est, en effet, dans
l’interaction que les sujets réinterprètent, sélectionnent des éléments
culturels en fonction des contextes. La culture dans ce sens est
essentiellement une ressource mobilisable par les sujets pour se distinguer ou
se rapprocher. Ainsi, contrairement au constat d’une intégration plus évidente
pour les Portugais que pour les Maghrébins en France, du fait d’une supposée
distance culturelle moindre, différentes recherches montrent que c’est
précisément, d’un point de vue religieux, dans la pratique du catholicisme, que
les Portugais ont cherché à maintenir une frontière avec les Français.
L’élément religieux est donc mobilisé pour maintenir des différences là où
elles apparaissaient plus floues.
Il importe toutefois de se demander quels sont les critères
de découpage implicites et explicites qui président à l’identification de la
pluralité. Par exemple, quand est évoquée la question des transmissions
intergénérationnelles, on découpe en accentuant les différences entre
générations, ou au contraire, on les minimise en privilégiant l’intégration
familiale. De même, les principales expressions employées pour désigner les
enfants de migrants (génération nouvelle, seconde génération, jeune immigré…)
illustrent ces opérations de découpage renvoyant soit à l’exclusion, soit à
l’assimilation. « Dire le nom et faire le nom du groupe, c’est aussi faire le
groupe lui-même », note Sayad (1994). Ainsi, la nomination, par la séparation
des générations, désigne les parents comme « hommes du passé » et les enfants
sans passé ni mémoire « acquis d’avance à toutes les entreprises
assimilationnistes » (p. 14). Leurs différences sont présentées comme
irréductibles les unes par rapport aux autres et antagonistes. Pourtant, malgré
les écarts entre elles, les générations « tout en n’étant pas totalement
identiques, ne divergent pas fondamentalement ». Car, à travers des échanges
incessants entre parents et enfants, entre individus et groupes sociaux et
culturels, de façon consciente et inconsciente, implicite et explicite, la
transmission culturelle opère. De ce fait, celle-ci ne peut être pensée en
termes de rupture, de dysfonctionnement, mais plutôt comme un processus
complexe, de changement dans la continuité. Les théories sur l’acculturation
nous offrent à ce propos un éclairage théorique intéressant.
De l’acculturation
La définition classique est celle adoptée lors du
Mémorandum de 1936 : « Ensemble des
phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre des groupes
d’individus de cultures différentes et qui entraînent des changements dans les
modèles [pattern] culturels initiaux dans l’un ou les deux groupes. »
L’acculturation désigne essentiellement la
transformation des systèmes culturels
en présence. Un processus qui, rappelle Abdallah-Pretceille (1996), est
largement partagé par l’ensemble des sociétés humaines. En effet, le changement
et la diversité constituent la règle plutôt que l’exception. Le processus
d’acculturation traduit le « développement normal et naturel de toute société,
tout groupe, tout individu » (p. 53).
Les phénomènes acculturatifs décrits par R. Bastide sont
riches d’enseignements. Ils mettent l’accent sur le fait que les combinaisons
entre cultures ne consistent pas en des juxtapositions, retraits ou ajouts de
traits culturels, mais bien en des restructurations des différents éléments
culturels toujours réinterprétés par les individus et les groupes en situation
de contact. Ainsi, les mouvements messianiques sont à tort considérés comme «
retours aux sources », renvoyant à la reproduction du même ou à l’affirmation
exclusive d’une appartenance. Les processus contre-acculturatifs sont plus
complexes et se traduisent paradoxalement par une appropriation profonde des
valeurs et des pratiques de la culture dominante à laquelle les individus
semblent s’opposer. Les quêtes d’authenticité, les revendications identitaires
des jeunes « beurs » empruntent le plus souvent les modèles d’expression et «
outils culturels » analogues à la culture dominante, pour affirmer leur propre
authenticité. Clanet (1990) note ainsi que leurs revendications identitaires
s’expriment souvent à partir de structures associatives et d’un langage des
médias valorisé par la culture dominante. La contre-acculturation, « loin
d’être un retour aux origines, n’est en fait qu’un type parmi d’autres de
nouvelle structuration culturelle. Elle produit non pas de l’ancien, mais du
nouveau » (Cuche, 1996, p. 66).
L’intégration d’un objet nouveau se réalise donc au prix de
sa nécessaire transformation, dans un double mouvement d’assimilation et de
différenciation. Si les enfants de migrants maghrébins font le ramadan « comme
» leurs parents, cela ne signifie pas qu’ils donnent à cet acte les mêmes
significations. Paradoxalement, ils peuvent ainsi s’assurer d’une loyauté et en
même temps d’une différenciation par les réinterprétations qu’ils opèrent,
notamment du ramadan vécu comme signe d’appartenance plutôt que comme pilier de
l’Islam.
Ce cadre d’analyse permet de concevoir autrement les
positions relatives des parents et des enfants d’immigrés. Ce qui les
différencie, ce n’est pas tant que les uns soient plus versés dans la «
tradition » et les autres dans la « modernité », c’est que le processus
d’acculturation est orienté
différemment. Les parents tendent à interpréter les traits culturels de la
société française à partir de leurs propres références, tandis que les enfants
réinterprètent les traits culturels de leurs parents en fonction des références
de la société française dans laquelle ils ont été socialisés. Si les jeunes
filles tiennent à préserver leur virginité, comme les parents les y engagent,
c’est moins par souci de préservation d’un honneur familial ou de groupe (comme
l’exprime la tradition) que comme témoignage de l’amour éprouvé comme unissant
deux êtres uniques se choisissant. La virginité reste une valeur centrale, mais
réinterprétée à partir de valeurs partagées par les jeunes filles fréquentées
dans le milieu scolaire. De plus, la transmission entre parents et enfants ne
porte pas seulement sur des contenus, mais plutôt sur des façons de réagir à
différents événements et difficultés, à partir d’un
stock d’expériences, ou plutôt des
effets de ces expériences (Laarcher, 1994).
Pourtant, les études sur l’acculturation ont été
régulièrement critiquées parce qu’elles avaient tendance à développer une
conception linéaire et statique du changement en l’inscrivant dans des
relations asymétriques d’un donneur vers un receveur (relation dominant/dominé
pensée comme obligation pour le groupe dominé de s’assimiler à la culture
dominante), et ce en dépit de la définition originelle qui suppose une
interdépendance des cultures.
De l’interculturation
En raison de ces limites, Clanet (1990) propose de substituer
au concept d’acculturation celui d’interculturation qui suppose un double
mouvement de transformation des systèmes en présence du fait de leurs
interactions, d’une part, et de leur maintien du fait du désir de chacun de
préserver son identité, d’autre part. L’intérêt de cette approche est qu’elle
met l’accent sur l’interdépendance entre individus et groupes. Elle suppose
aussi que les relations ne sont pas binaires, comme le laissent entendre les
études sur l’acculturation, mais ternaires. En effet, le processus
d’interculturation implique la création d’un espace de rencontre (Denoux,
1995), d’une nouvelle réalité englobante qui permet précisément aux identités
distinctes de se situer les unes par rapport aux autres, et d’établir entre
elles des relations. En situation interculturelle, de nouvelles formes et
règles de vie, de même que de nouveaux systèmes de significations sont élaborés
suite aux métissages dynamiques entre systèmes et personnes en
contact.
Dans les situations de transmission culturelle, telles celles
des parents et des enfants d’immigrés, la relation ne se joue pas exclusivement
entre ces deux protagonistes. Sayad montre en effet qu’une relation implicite
s’instaure avec la société d’immigration du fait des relations différenciées
que chacun entretient avec elle.
Par ailleurs, même si peu de recherches font état de
l’interdépendance entre parents et enfants dans la dynamique de la
transmission, on peut supposer que les enfants eux-mêmes transmettent à leurs
parents des valeurs réinterprétées, issues des différents milieux
extra-familiaux, susceptibles de réorienter les positions parentales. Ainsi les
jeunes filles valorisent-elles auprès de leurs parents les modèles culturels de
la femme occidentale à partir de l’exemple des figures féminines présentes dans
les textes sacrés. Elles rapportent ainsi des éléments de relecture des textes
fondamentaux tels qu’ils sont actuellement pratiqués, et tendant à démontrer
l’existence d’une conception de la femme musulmane beaucoup plus ouverte. Ces
phénomènes de changement peuvent être également éclairés du point de vue des
stratégies identitaires. Selon Camilleri (1999), les générations ne se situent
pas de la même façon face à la société d’installation : « Chacun va se trouver
au centre d’un double jeu de conduites et de stratégies face au milieu
d’accueil et à sa propre collectivité […] De l’interaction entre ces deux
séries naissent des configurations nouvelles. » Ainsi, entre générations de
parents et d’enfants, des stratégies se mettent en place pour éviter ou modérer
les tensions. Par exemple, les anciens autorisent tacitement les plus jeunes à
prendre de la distance avec certaines références traditionnelles à condition
d’en respecter d’autres jugées plus emblématiques). Certaines références sont
alors transformées et mobilisées comme signe d’appartenance et non plus comme
règles de vie (« conversion symbolique du culturel »). Il suffit de rappeler
l’exemple des pratiques matrimoniales actuelles dans l’immigration, tels que
ces couples vivant en concubinage qui acceptent de célébrer leur union pour
leurs parents et respecter une des fonctions du mariage la plus emblématique,
celle de la reconnaissance sociale de leur union. Les parents sont alors plus
disposés à accepter cette forme d’union peu conventionnelle. À partir de ces
aménagements, parents et enfants redéfinissent progressivement certaines
traditions et s’« autorisent » mutuellement des adaptations nécessaires à des
relations moins conflictuelles. C’est précisément dans ce type de
réinterprétations plus subtiles, dans une culture du non-dit, que s’expriment
tous les phénomènes interculturatifs et que se dessinent des
modes de transmission à chaque fois
singuliers parce que résultant des interactions entre individus et groupes en
situation interculturelle.
·
Abdallah-Pretceille,
M. 1996, Vers une pédagogie
interculturelle, Paris, Éditions Anthropos.
·
Camilleri,
Vinsonneau. 1996, Psychologie et
culture : concepts et méthodes, Paris, Armand Colin.
·
Camilleri, C. 1999. «
Stratégies identitaires : les voies de la complexification », dans Hili M.-A.,
Lefebvre M.-L. (dir.), Identité collective et
altérité, Paris.
·
Clanet. 1990,
L’interculturel, Toulouse,
pum.
·
Cuche, D. 1996,
La notion de culture en sciences
sociales, Paris, Éditions La Découverte.
·
Cuche. 2002, «
Nouveaux regards sur la culture : l’évolution d’une notion en anthropologie »,
dans Journet (éd.), La culture, Paris,
Sciences humaines, p. 203-212.
·
Denoux, P. 1995. «
L’identité interculturelle », dans Bulletin de
Psychologie, t. XLVIII, n° 419, p. 264-270.
·
Laarcher, S. 1994, «
La “famille immigrée” et la construction sociale de la réalité », dans
Migrants-Formation, n° 98, p. 21 à
37.
·
Migrants formation, n°
98, sept. 1994.
·
Sayad, A. 1994. « Le
mode de génération des générations immigrées », dans
Migrants-Formation, n° 98, p. 6 à
20.
·
Vinsonneau. 2002,
L’identité culturelle, Paris, Armand
Colin.
[*]
Nadia Belkaïd, Unité de Recherche en Psychologie
Interculturelle,
dess interculturel,
université Toulouse-Le Mirail.
[**]
Zohra Guerraoui, Maître de conférences, Unité de Recherche en
Psychologie Interculturelle, université de Toulouse-Le Mirail.