2003
EMPAN
Pour suivre : Jeunesse et génération(s), jeunesse et transmission
À propos d’un atelier arbre généalogique
Pilar Marti
[*]
« Lorsque les parents n’ont pas symbolisé certains aspects de
leur propre vie, c’est à leurs enfants que revient cette tâche. Cette
symbolisation peut faire intervenir des attitudes, des sentiments ou des
pensées. »
C’est dans le cadre de l’internat d’un institut de rééducation
accueillant des enfants cas sociaux et/ou avec des troubles du comportement que
le besoin d’un travail autour de la famille et autour des liens a paru
nécessaire. Au tout début, la question était de pouvoir travailler la
répétition de placement en internat dans les familles. Nous avions constaté, en
effet, que plusieurs enfants aujourd’hui placés avaient eu des parents aussi
placés et même des grands-parents. Le sens du placement pour l’enfant
d’aujourd’hui posait problème. Cette suite de personnes placées dans une même
lignée familiale a amené l’équipe à travailler et penser la séparation : « Un
placement doit se préparer et se penser
[2]. »
De même, nous nous sommes rendu compte que le fait que ces
parents, connaisseurs du monde de l’internat, placent leurs enfants avec
confiance ou non (selon leurs propres souvenirs d’enfance), ne signifie pas une
adhésion de leur part au devenir de l’enfant ni une participation à son projet
individualisé. La plupart des parents ont des souvenirs de placements-rupture,
tandis qu’aujourd’hui, les services « ont pour mission de travailler pour
maintenir les liens familiaux
[3] ».
Je me souviens d’avoir partagé des soirées d’internat autour
des histoires racontées par les enfants à propos de leurs familles. Le père au
chômage, le parrain qui construit une maison, la cousine qui reste souvent à la
maison. Les enfants qui vont souvent chez eux apportent de nouveaux
éléments.
En tant qu’éducateurs nous nous trouvons à porter chaque
famille, nous sommes dépositaires de bons et de mauvais souvenirs, nous
accueillons les objets qui transitent de la maison à l’internat et vice versa,
toute l’histoire familiale est là.
C’est à partir de la réflexion de tous ces éléments que nous
avons décidé de mener à bien un atelier arbre généalogique. Le principal
objectif était de travailler autour de la répétition de placement pour entamer
un travail d’élaboration et de parole afin d’apporter un sens à des répétitions
existantes. « Les sources de répétition sont sans prise de conscience ou
rationalisation de ce qui se passe
[4]. » La répétition de placement était-elle un symptôme,
le signe d’un malaise intergénérationnel, une maladie génétique ?
Pierre est arrivé à l’internat un jour d’été. C’était un enfant
très maigre, aux cheveux bruns, avec des yeux brillants et un sourire constant.
À sa première journée d’essai, les éducateurs ont prédit qu’il serait
difficile, il refusait tout avec son beau sourire. Il est revenu en septembre
pour y rester. Son premier geste : accrocher des peluches au mur « comme mon
père », disait-il, mais c’était, on l’a su après, « comme son père, et avant le
père de son père en internat ». À la maison, il n’y avait jamais eu de peluches
accrochées. Qu’allait-on faire de cette troisième génération de peluches
accrochées au mur ? Pierre s’est glissé, contrairement à ce que l’on croyait,
sans difficulté dans le quotidien des autres et de la vie de l’internat.
Néanmoins, sa question était présente : « Pourquoi je suis là ? » L’atelier
arbre généalogique l’a amené à poser des questions aux parents, aux
grands-parents. « Quand les processus sont bloqués, fermés, aucune invention
n’est possible et l’on reproduit toujours les mêmes décisions, ce qui ne permet
pas de répondre aux besoins spécifiques de chaque enfant
[5]. » Un dialogue s’est installé. Le père
affirme alors que les placements ont changé depuis qu’il y est allé : « La
façon de faire, la façon de s’y prendre, les difficultés des enfants qui sont
avec mon fils… » Le regard du père se dégage de son souvenir, son fils est en
train de vivre autre chose.
Le va-et-vient constant, entre l’internat et la famille,
d’objets, mots et questions, nous a fait concevoir cet atelier de façon que
cette transition soit l’outil principal, début de réflexion et de
questionnement entre parents et enfants, début surtout d’un nouveau regard qui
appréhende la différence tout en travaillant la ressemblance. À travers les
regards échangés, chacun peut se mobiliser autrement.
Mais nous nous sommes rendu compte que l’atelier arbre
généalogique permettait de travailler aussi beaucoup d’autres sujets qui ont à
voir avec les familles comme la mort, le « vrai » ou le « faux » lien familial,
les questions sans réponse, les non-dits, les familles élargies. Difficile
parfois pour les enfants de distinguer les liens familiaux et les liens
affectifs ; ils insistent pour que dans l’arbre figurent leur nounou, l’amie de
maman qui donne des bonbons, les chiens ou les chats.
C’est curieux de remarquer la difficulté qu’ils ont à
reconnaître les oncles et les tantes en tant que frères ou sœurs de leurs
parents. Les enfants accordent une grande importance aux cousins et cousines,
grands compagnons de jeux évoqués avec joie. Les personnes décédées dans les
familles posent problème à l’heure de les représenter. Certains préfèrent les
ignorer comme s’ils n’avaient jamais existé mais, du coup, l’arbre reste
incomplet et, selon les mots des enfants, « il manque quelque chose […] il faut
écrire ton grand-père, ta mère n’est pas née que d’une personne » ; d’autres
font un grand trou sur le carton, marquent une croix, marquent des dates sans
marquer le nom, les colorient en noir. Il est important que la parole
accompagne leur choix : « Et comment je le mets ? Mais il est mort […] Moi, ça
me met trop triste […] Il est mort de […] Mon oncle aussi. »
Autour de la table, les enfants confrontent, comparent et
parlent de leurs propres familles. L’activité en elle-même n’est pas compliquée
: sur un carton, à l’aide de papiers de couleur, de colle et de ciseaux, il
faut composer petit à petit sa famille à la forme d’un arbre. Ce qui est très
riche, c’est la parole autour de ce carton.
« Et pourquoi t’as trois grands-pères ? Il y en a un qui est
faux ? » On partage ce que l’on a entendu dire, les traditions, les habitudes :
François explique que sa mère dit que son grand-père et son arrière grand-père
étaient pâtissiers et que c’est pour ça que, dans la famille, les gâteaux sont
bons.
Le travail que nous avons entamé nous a permis de mieux
comprendre les parents et les enfants dans leur vie quotidienne, et de partager
avec les enfants des univers passionnants et différents. Notre premier résultat
a été celui de pouvoir travailler la pertinence d’un placement pensé pour et
par les enfants.
En tout cas, au fur et à mesure que Pierre avançait dans ce
travail de compréhension (qui venait répondre à sa question : « Pourquoi je
suis là ? »), il décrochait une à une les peluches du mur. Après cinq ans, le
jour où la dernière peluche a été décrochée, Pierre a quitté l’internat avec
son beau sourire et son arbre généalogique sous le bras.
[*]
Pilar Marti, éducatrice spécialisée.
[1]
Serge Tisseron, « Pourquoi soigner le lien familial ? De
l’individu à la famille : renouveau en psychanalyse »,
Dialogue, n° 130, p. 4.
[2]
Michèle Lepage-Chabriais,
Réussir
le placement des mineurs en danger, Paris, L’Harmattan, 1996, p.
11.
[3]
Denise Bass (sous la direction de),
On naît toujours d’une famille, et
après… 37
e journées
nationales sur le placement familial. Lierre et Coudrier, Paris, Éditeur
Grappe, 1991, p. 147.
[4]
Anne Ancelin Schutzenberger,
Aïe,
mes aïeux ! Paris, Desclée de Brouwer, 1993, 3
e édition, p. 62.
[5]
M. Corbillon ; J.-P. Assailly ; M. Duyme, « Le placement à
l’Aide sociale à l’enfance ; la reproduction intergénérationnelle »,
Revue handicaps et inadaptations,
janvier-mars 1987, n° 37, p. 23.