2003
EMPAN
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Apprendre à jouer
Jean-Luc Duquesne
[*]
« Un enfant qui ne joue pas est un
enfant malade
[1]
»
« Jouer est le travail des enfants »
D.W. Winnicott
Cédric ne joue pas. Il a dix ans et n’est disponible pour rien,
ni l’école, ni les copains, ni le jeu. Il a vu et vécu de grands moments de
violence et ne semble connaître que cette langue-là. Il est en internat à
l’hôpital et je le reçois trois fois par semaine. Tout – et surtout un rien –
le fait exploser. Il ne dessine pas mais poignarde la feuille avec les feutres,
« ça fait des étoiles ». Mes vêtements sont tachés, mes mots rejetés. J’ai le
sentiment de ne pouvoir être pour lui, à l’usure, qu’un point d’ancrage. Je me
dis qu’il faut que je tienne, moi et mes horaires, programme minimal bien
qu’ambitieux.
Au bout d’un an environ, je suis un jour en retard de quelques
minutes à notre rendez-vous.
Lorsque j’entre dans le bureau, il y est déjà et me plonge
dessus, ciseaux en avant, visant mes veux.
Calmé, il croit surtout que je ne voudrais plus le recevoir. Je
l’informe le jour même qu’on se retrouvera dès que la griffure ne sera plus
visible sur ma joue.
Assez rapidement, ce qui peut se mettre en place, ce sont des
jeux avec des règles très strictes, les cartes surtout. Nous parlons beaucoup,
mais uniquement du jeu lui-même : je lui dis pourquoi j’ai joué cette carte et
non une autre, ce que j’ai imaginé qu’il jouerait et pourquoi. Il « pense » de
mieux en mieux, autour de ses cartes.
Un jour, un an plus tard environ, me voilà de nouveau en retard
! Il est dans la salle d’attente cette fois, comme un lion en cage. « Tu te
moques de moi, tu vas voir ce que tu vas prendre ! » Il me tire dans le bureau
et avec son jeu de cartes m’assène as sur as. Qu’est-ce que je prends ! Sa
rage, contenue, ne se calme que très lentement et il conclut la séance par un :
« Ne me refais jamais ça » très menaçant.
Il découvre le mikado et ne le quitte plus. Rapidement, le
jeu-combat (qui bat qui ?) devient un jeu sur le jeu : quelles règles définir
pour que le fait d’être un adulte ne m’avantage pas trop ? C’est surtout un jeu
d’invention de règles. Et nous en inventons : qui lance les bâtonnets ; comment
; qui peut relancer ou pas ; combien de fois, etc. Nous ne jouons pas
réellement au mikado, nous jouons avec les règles du mikado, et ça nous amuse
beaucoup.
Winnicott dirait que nous glissons du game, jeu aux règles préétablies, vers le play, jeu dont les règles
s’inventent à mesure… On se rencontre bien, on discute, le langage prend son
sens avec toutes ses vertus de communication. Il rêve, il dessine, et nous
passons de bons moments partagés.
Ma voiture, objet séparant, n’est plus menacée, je n’ai plus la
même hantise du retard toujours possible. Bref, il ne me prend plus la tête. Il
a treize ans, parle de son avenir et de ses espérances. Je suis alors une
troisième fois en retard, d’un quart d’heure cette fois. Lorsque j’arrive, il
court vers ma voiture et me laisse descendre : « Tu ne te rends pas compte
comme je me suis inquiété ! » On marche vers le bureau. Il rit : « Je savais
bien que tu allais arriver. »
Marion est suivie en cmpp car sa famille s’inquiète : à 10 ans, elle
n’arrive pas à apprendre. C’est un caractère fort. Elle n’a pas pu rester avec
sa mère car celle-ci ne peut pas la tenir. Cette maman, chaleureuse mais
démunie, travaille dans un cat.
Marion sait toujours l’embobiner et faire ce qu’elle veut.
Lorsque je la rencontre, Marion est très coupable. Elle sait se
servir de sa tête pour mettre à mal sa maman, mais pas pour l’école. Suivie en
groupe de jeux de rôles, elle n’arrive pas vraiment à faire semblant et à jouer
le jeu. Parler avec moi l’effraie, dessiner risque de trahir ses secrets, son
intimité. « À quoi on pourrait jouer ? », dit-elle au bout d’un mois ou deux de
séances hebdomadaires, tout en sortant un jeu de cartes espagnoles de sa poche…
Elle m’explique comment jouer à ce jeu appris pendant ses vacances. Nous jouons
et je parle de ses vacances : « Oui, oui, joue ! » Elle provoque une rencontre
avec sa maman et semble vérifier que je ne suis pas condescendant avec celle-ci
(que je ne l’écarte pas de mon jeu intérieur).
Nous jouons ? Pas vraiment, car je gagne systématiquement. Ce
n’est pas que je sois meilleur à ce jeu qu’elle connaît bien. Non, elle
s’empêche de gagner, comme il me semble qu’elle s’empêche de penser. J’ai le
sentiment qu’elle ne peut accepter l’idée de dépasser sa mère ni dans ses jeux
ni dans sa scolarité. Risque-t-elle encore de perdre sa mère, ou de la mépriser
? Je ne peux faire ces interprétations, mais les cartes s’en chargent : le jeu
s’étiole de ne pas être vraiment joué. Parallèlement, meilleure elle est comme
adversaire, plus elle me fait progresser. Elle ne me prend pas ma force, on
devient meilleurs tous les deux et ça l’étonne.
Après les vacances d’été – un mois avec maman, un mois avec sa
famille d’accueil – elle me propose le jeu du baccalauréat, trouver plus que
l’adversaire des mots commençant par une lettre donnée. Elle gagne haut la
main. Elle me rassure en me disant qu’on est chacun meilleur à sa façon : elle
sait bien que je connais plus de mots qu’elle, mais en même temps, elle s’est
entraînée avec ses copines en vacances. Alors, les noms de villes ou de fleurs
commençant par F ou W, elle les connaît par cœur. « Ne t’inquiète pas, ça vient
vite, tu vas voir ».
La rencontre a lieu, l’espace de jeu est là, même s’il est
fragile. Il nous est précieux et Marion et moi en prenons bien soin. Elle a une
nouvelle idée : « On pourrait jouer au pendu », jeu typique de la latence et
riche de promesses. Le jeu est là, actif entre nous, dans des registres où le
langage et l’interprétation peuvent enfin avoir leur place.
Monsieur Duquesne apprend à jouer
Les enfants ont leurs jeux, les adultes en ont d’autres,
surtout des « jeux de langage ». Retrouver notre capacité à jouer autrement que
dans le champ du langage demande un travail long et soutenu, et nous n’y
arrivons jamais réellement.
Le peintre Miró expliquait combien il lui avait fallu d’années
de travail acharné et ô combien technique pour arriver à dessiner à nouveau
comme un enfant. Pour le jeu, c’est pareil. Il y a, me semble t-il, comme
préalable, tout un parcours théorique pour retrouver pourquoi et comment on
joue. Tâche ardue et rébarbative, comme un musicien doit apprendre le solfège
et faire des gammes pour pouvoir ensuite se laisser porter par la
musique.
La question du jeu est « qu’est-ce qui se joue » et ne peut
être abordée autrement. Qu’est-ce qui se travaille, car on est là pour jouer,
pas pour s’amuser. D.W. Winnicott apporte des repères dans le développement du
jeu : tout d’abord, l’enfant et sa mère ne font qu’un, il n’y a pas de
séparation donc pas d’espace de jeu. Puis la « mère suffisamment bonne » répond
progressivement un peu à côté, un peu en retard, et un espace s’ouvre, occupé
par l’objet transitionnel et par le jeu. Se développe ensuite la capacité
d’être seul à jouer sous le regard de l’autre, sans être empêché par cette
présence, ainsi devenue ni trop inhibitrice ni trop excitante.
Parallèlement, se développe la capacité à rencontrer la
créativité de l’autre, sans que celle-ci, témoin de l’altérité et de la
séparation, ne fasse plus effraction dans le jeu de l’enfant. L’étape suivante
rassemble tous ces éléments et ouvre au monde de l’art, de la culture et de la
religion.
Nous rencontrons ainsi des enfants qui ne peuvent pas recevoir,
dans leurs jeux, la créativité de l’autre : Guillaume joue aux Lego et
m’utilise comme troisième main. Je devance une de ses idées et prolonge son
jeu. Il s’arrête, me regarde et stoppe mon intrusion : « Bon, alors, on joue ou
quoi ? » Nous rencontrons aussi des enfants sans capacité d’être seuls qui, en
séance, ne peuvent pas jouer car ils sont inhibés par le regard ou excités, ils
ne jouent plus mais ricanent, s’agitent, gribouillent leurs dessins, etc. À
l’inverse, certains aux objets internes trop fragiles n’arrivent à jouer
tranquillement que s’ils sont contenus par notre présence ou notre attention.
Incapables à leur bureau, ils ne savent faire leurs devoirs que sur table de la
cuisine (« il faut être toujours sur son dos »). Nous rencontrons même des
enfants qui n’ont pas pu établir un espace de séparation. Notre rôle est alors
de répondre précisément à leurs besoins, n’introduisant que peu à peu, pas à
pas, des petits délais et de petits décalages dans la réponse à leur attente.
Faute d’évaluer où en est l’enfant dans ce parcours vers l’autonomie, notre
intervention risque fort d’être hors-jeu si ce n’est même anti-jeu.
Un autre apport théorique est dû à R. Puyuelo qui définit dans
la thérapie trois possibles références, selon les cas : le modèle du soin, le
modèle du jeu et le modèle du rêve. Le but est d’aller vers le monde du rêve,
mais bien souvent, nous devons démarrer en deçà, le soin étant dans le registre
corporel et le jeu dans le registre intermédiaire du corporo-psychique. Il ne
suffit pas encore de penser (rêve), il ne suffit plus de faire (soin), il faut
à la fois penser et faire, dans le jeu.
René Roussillon établit une distinction supplémentaire entre
différents types de jeux, distinction déterminante pour les thérapeutes
d’enfants car elle souligne que certains jeux ne pourront se débloquer qu’avec
une intervention extérieure. Dans les jeux de poupées, de personnages, dans les
jeux « œdipiens », l’enfant peut jouer seul. Dans un jeu plus primitif, comme
celui décrit par S. Freud, l’enfant lance une bobine hors de sa vue et la fait
revenir en tirant sur la ficelle qui l’y rattache. L’enfant peut jouer seul
activement, même s’il est probable que le grand-père qui regarde soit
nécessaire à la possibilité de jouer. À l’opposé, le jeu ne peut pas avoir lieu
sans l’intervention d’un tiers dans des dispositifs plus primitifs encore, dans
les jeux de coucou : il faut que maman se cache, se remontre et répète ce
manège. De même, lorsque l’enfant lance son hochet ou sa cuillère au sol :
inlassablement, il faut que quelqu’un ramasse et restitue l’objet perdu de
vue.
Pour bon nombre d’enfants en thérapie, surtout pour les plus
jeunes et les moins structurés psychiquement, il est indéniable que le
thérapeute doit reprendre ce travail que l’enfant n’a pas pu mener à bien
jusque-là. On doit alors ramasser inlassablement des objets ou reprendre des
mots, on doit inlassablement aussi jouer à cacher et retrouver. Ce peut être un
jeu de coucou comme un jeu de cache-tampon ou certains tours de magie.
Il m’a donc semblé essentiel dans ce travail de
psychothérapeute d’enfants d’adopter la démarche de R. Roussillon : toujours se
demander quel est le jeu en panne, en souffrance, chez chaque enfant, pour
pouvoir le relancer et accéder à l’étape suivante, au jeu suivant. C’est
probablement cet appui sur arrière-fond théorique qui permet à un adulte
d’aider un enfant en jouant avec lui. Ce qui permet ce jeu commun, c’est que
chacun y fait quelque chose de différent mais de complémentaire.
Guillaume, cinq ans, lance des balles en mousse vers moi
directement, puis par rebonds sur le mur. Il est sérieux et concentré, il
essaie différents types de rebonds. Je pourrais me lasser ou, voyant que c’est
important pour lui, relancer, mais un peu passivement, sans y être tout à fait,
voire avec une certaine nonchalance condescendante, attendant l’occasion de
placer mon interprétation. Il est enfermé dans la maîtrise, la toute-puissance.
Adossé à Winnicott, je me dis qu’il n’ a pas pu encore intégrer la notion de
séparation et en « mère suffisamment bonne », je reçois et relance, d’abord
juste comme il attend de moi, puis, à la longue, je tarde un peu ou je me
permets quelques variantes de rebonds. Appuyé à Roussillon, je me dis que son
jeu fait partie de ceux qui ne peuvent se dérouler qu’avec un partenaire actif,
au service physique de son jeu psychique. Ma pensée flotte, je rêve autour de
son jeu et les variantes qu’il introduit me rendent admiratif.
Nous sommes sur une « confusion des langues » (Ferenczi) mais
qui me semble au service de l’enfant et de son développement psychique. Il me
suppose dans son idée de jeu, là est la confusion, il croit que j’admire sa
maîtrise, sa dextérité avec la balle. En fait, ce qui me rend admiratif, c’est
la façon dont son jeu fait la place à des décalages de plus en plus importants,
et cela très progressivement. Comment a-t-il fait pour inventer un jeu aussi
pertinent face à ce que je ressens comme ses manques et ses besoins ? De ce
fait, ce jeu m’intéresse et fait jouer des idées dans ma tête. Chacun apprend à
approcher l’autre, ça joue bien entre nous. Nous avons certes chacun notre jeu
mais ce qui compte, c’est que nous sommes tous les deux dans le jeu. Plus que
la communauté d’un jeu, nous sommes dans la communauté d’état de jeu.
Je dois avouer qu’avec certains jeux, je n’y arrive pas,
surtout lorsqu’entrer dans le jeu enlèverait de la place à un échange verbal
possible. Je préfère alors que l’enfant joue seul, comme support pour sa
tranquillité, à ce moment de la vie où parler n’est possible qu’avec un jeu
entre deux, évitant que la situation duelle ne soit trop excitante, tant peut
peser sur un enfant seul le regard et l’attention d’un adulte seul. On parle
parfois du risque de la séduction par le « faire », par le jeu. C’est une
réalité, mais à l’inverse, le jeu peut aussi être un bon intermédiaire, un
pare-chocs dans la séduction incontournable de ce type de rencontre.
Dernier point, que Miró a souligné autour de sa peinture :
jamais plus un adulte ne dessinera réellement comme un enfant, et à mon avis
toujours, irrémédiablement, l’adulte en tiendra une rancune féroce pour
l’enfant. J’ai beaucoup réappris à jouer, j’ai beaucoup appris à jouer avec mes
rêves autour du jeu pendant que l’enfant joue tout simplement, mais je sais
toujours aussi peu jouer et il y aura là, toujours, quelque chose de ma « haine
dans le contre-transfert », que j’imagine inhérente à cette situation. Cela dit
– et rien ne pourra l’adoucir en restant sincère – l’autre versant est la
richesse de cette situation. Nous apprenons beaucoup des enfants, j’appellerai
cela « réapprendre à jouer ». Il est clair qu’il faut une forme de
disponibilité face à cet enseignement que les enfants nous prodiguent et qui
nous oblige à quitter l’or pur du langage et de l’interprétation verbale.
Sommes-nous tous et toujours disponibles à ces changements ? Avec S. Freud et
le petit Hans, avec M. Klein, nous avons vu se dégager le chemin des thérapies
d’enfants, du jeu vers le langage. Ensuite, avec les enfants de 2-3 ans et avec
les enfants mal individués, Winnicott m’aide à rêver sur le jeu puis à réaliser
que le langage verbal n’est pas toujours le plus adapté, qu’il faut dialoguer
par le jeu. Il faut donc apprendre le « langage corporo-psychique », entrer
dans le jeu non comme acting mais comme interprétation
corporo-psychique.
En conclusion, non seulement le jeu est le travail des enfants
et un enfant qui ne joue pas est un enfant malade, mais un adulte qui ne sait
pas jouer ou réapprendre à jouer ne peut pas s’occuper d’enfants dans ce qu’ils
ont de spécifique.
·
Freud, S. 1981. «
Au-delà du principe de plaisir », dans Essais de
psychanalyse, Paris, Payot, p. 41-115.
·
Klein, M. 1959. « La
technique de l’analyse des jeunes enfants », dans Psychanalyse des enfants, Paris,
puf, p. 28-46.
·
Puyuelo, R. 1998.
Héros de l’enfance, figures de la
survie, Paris, esf.
·
Roussillon, R. 1995.
Logiques et archéologiques du cadre
psychanalytique, Paris, puf.
·
Winnicott, D.W. 1971.
Jeu et réalité, Paris,
Gallimard.
·
Winnicott, D.W. 1969.
De la pédiatrie à la psychanalyse,
Paris, Payot.
[*]
Jean-Luc Duquesne, médecin directeur,
cmpp Le Capitoul,
asei, 28 rue Saint Henri, 31000
Toulouse.
[1]
Avec l’aimable autorisation de l’
asei.