2003
EMPAN
Ailleurs dans le monde
En Nouvelle-Calédonie :la coutume et les aléas de la
filiation
Paule Amiel
[*]
Dans le monde mélanésien, l’individu n’a pas de place
particulière. Il est avant tout membre de sa tribu, la communauté est à la base
de tous les liens sociaux. De même, la propriété individuelle n’existe pas. La
terre appartient à tout le monde, le partage étant régi par la loi des
alliances.
Il en est ainsi lors des mariages qui sont des alliances entre
tribus. Là, une femme quitte les membres de sa famille pour aller vivre dans la
tribu de son mari. Mais cette tribu s’enrichissant d’un membre devra un jour «
rembourser » cet emprunt. Cela ne se paie pas en termes d’argent mais de
personne. Le premier-né de cette femme sera « donné » à la famille maternelle
en compensation de son départ. Ce don sera fait le plus souvent aux
grands-parents maternels mais aussi aux oncles utérins qui auront autorité
toute leur vie sur cet enfant. L’enfant connaît ses parents, vit avec eux, mais
pour toutes les décisions importantes le concernant, l’avis de ses oncles
utérins primera.
Ainsi allait la société mélanésienne en matière de filiation
tant que les lois occidentales, et plus spécifiquement françaises, n’en dictent
une autre lecture.
Actuellement coexistent la loi française, où l’enfant est fils
ou fille de M. et Mme quand un
acte de mariage ou de concubinage a authentifié leur alliance, ou fils ou fille
de Mme quand le père
biologique fait défaut ; et la coutume mélanésienne où surtout dans le nord de
la Grande-Terre et dans les Îles, les coutumes n’ont pas cessé d’être
vivantes.
Cette coutume, sous le regard et la férule des chefs de clan et
des Ancêtres, présente des contraintes que de plus en plus de jeunes essaient
de contester. Aussi partent-ils à Nouméa, nouvel eldorado individualiste où la
fièvre de la propriété individuelle et le besoin de consommation ne les
encouragent plus à partager. Cependant, le lien moral n’est pas complètement
coupé d’avec leurs origines et cela est particulièrement tenace lors de la
naissance d’un enfant.
C’est ainsi que faisant un remplacement en pédopsychiatrie de
plusieurs mois à Nouméa, j’ai été confrontée assez souvent à ce problème. Je
souhaiterais en livrer ici quelques échos cliniques.
Les troubles rencontrés chez certains enfants peuvent être en
apparence banals, identiques à ceux que nous croisons dans nos consultations
métropolitaines : troubles d’attention, de compréhension, enfants « dans la
lune », refus scolaire ou difficultés d‘intégration sociale.
Les parents se présentent comme très occidentalisés. Ils vivent
surtout à Nouméa, y travaillent, ont leur maison, un mode de vie harmonieux.
Ils sont mélanésiens, leurs familles d’origine sont restées « en brousse » ou
dans les Îles. Ils se voient peu. Aborder la question des grands-parents
entraîne souvent une réticence. Ils prétextent ne pas avoir le temps de revenir
au pays, les enfants s’y ennuient.
En poussant un peu plus loin l’investigation, on voit
apparaître un sentiment de culpabilité face aux devoirs qu’ils s’accusent de ne
pas honorer. Ils font part de la colère de leurs parents qui ne comprennent ni
n’acceptent leur mode de vie quand ils ne le réprouvent pas. Ils avancent
qu’ils jalousent leur réussite et pourraient avoir envie d’en entraver le
cours. Ils consentent parfois à évoquer, avec beaucoup de réserve, des
phénomènes « d’emboucanement » dont ils se sentent victimes à travers ce qui
arrive à leurs enfants.
Ainsi, échec scolaire et troubles divers sont-ils attribués à
des forces occultes qui paralysent la réussite de leurs enfants en réponse à
leur propre manquement filial à l’égard des Ancêtres. Malgré lui, l’enfant est
pris dans un conflit de possession entre le monde de la tribu, où la
sorcellerie tient lieu de lien social, et ses parents naturels culpabilisés de
la licence qu’ils ont prise de mettre à mal la coutume.
Dans ces cas, toute aide orthophonique, psychomotrice,
éducative ou psychothérapique ne prenant en compte que les symptômes de
l’enfant, est vouée à l’échec. C’est tout un tissage transgénérationnel qui est
à reconstruire pour dépasser les conséquences de ces situations.
Parfois, les troubles présentent un autre caractère de gravité.
C’est ainsi que j’ai reçu Sylvia (les noms ont été modifiés) âgée de 4 ans,
dans un état de « confusion mentale », incapable de dire qui elle est, où elle
vit, comment elle s’appelle. Son institutrice demande en urgence cette
consultation tant l’agressivité et la violence qu’elle déploie en classe
l’alarment.
Je la rencontre avec son papa, la maman enceinte n’ayant pu se
déplacer ce jour-là. Je la verrai par la suite.
Dans ce premier contact, le père s’étonne d’être obligé de
venir, car rien ne le soucie vraiment dans l’attitude de sa fille. À la maison,
il la décrit comme une enfant sage sans grande demande affective, elle parle
peu, tout le monde la comprend. Il n’y a aucun conflit dans son couple, ce
deuxième bébé est le bienvenu, mais son arrivée l’inquiète un peu. Pourquoi ?
Ce petit indice va faire remonter bien des choses.
Ce papa, que nous nommerons Gérard, est métropolitain. Il
travaille à Nouméa. Sa compagne Béatrice, avec qui il n’est pas marié, est
mélanésienne. Le couple a longtemps vécu à la Réunion. Lors d’un voyage de
vacances en Nouvelle-Calédonie, alors que Sylvia vient de naître, la famille de
sa compagne lui demande de donner son nom à cette enfant qui est en fait la
fille de la sœur de Béatrice. Ne voyant aucun risque à cette demande, il la
reconnaît comme sa fille avec Roselyne, sa mère biologique. Puis, Gérard et
Béatrice repartent à la Réunion avec Sylvia, et y demeurent trois ans sans
problème. Ils doivent alors quitter cette île pour venir s’installer à Nouméa.
Là, Sylvia fait la connaissance de ses cousins et cousines, de sa famille
maternelle, de sa tante. Elle commence à y entendre des discours discordants.
Elle ne pose aucune question mais peu à peu, son caractère et son comportement
se modifient.
Sylvia est donc la fille de sa tante maternelle, qui a eu deux
enfants avant elle et deux autres après elle. Elle est ainsi la troisième de
cinq enfants. L’aînée, Suzanne, a été conçue avec un copain du concubin qui
vivait alors avec Roselyne. Elle a été néanmoins reconnue par ce concubin. Elle
a maintenant sept ans. Avec Roselyne, ce concubin a eu deux autres enfants :
Patricia, née un an plus tard, et Sylvia, deux ans après. Mais il n’a reconnu
aucune de ces deux enfants. C’est pourquoi on avait demandé à Gérard de donner
son nom à cette dernière. Enfin, avec un autre concubin avec qui Roselyne vit
encore, naissent deux autres enfants, une fille de deux ans et un petit garçon
de neuf mois, tous deux reconnus par leur père.
Dans la famille, Suzanne présente aussi des troubles. Sa
grand-mère maternelle lui dit qu’elle est sa mère, mais l’enfant se rend compte
de l’invraisemblance de cette affirmation et questionne… sans jamais avoir de
réponse. Sylvia entend ces questions et bien d’autres choses comme par exemple
la confusion entre cousine et sœur. Suivant les interlocuteurs, on lui parle
tantôt de ses cousines, tantôt de ses sœurs, de sa tante, de sa mère, tout se
mélange.
Sa « maman » Béatrice est très préoccupée par cette situation
et se demande comment rendre la vérité à Sylvia, d’autant que son premier bébé
va naître en octobre. Qui sera-t-il pour Sylvia ? Son frère ? Son …
Mon temps de présence à Nouméa ne m’a pas permis de suivre
cette famille, mais son cas n’est pas unique. On assiste là à une démonstration
de l’ambiguïté que créent des appartenances culturelles mal assumées. Il
apparaît dans cette unité familiale que, selon la « coutume », Suzanne a bien
été donnée à sa grand-mère maternelle qui se revendique être sa mère, mais rien
de tout cela n’a été dit. La liberté de vie de Roselyne ne la rattache à aucune
balise. Le manque grave de père symbolique amène à en chercher un à qui on
refuse la possibilité d’« adoption » dans son propre couple. Par son acte,
Gérard a laissé possible la version d’être lui-même géniteur de Sylvia avec la
mère biologique, alors qu’il va être père pour la première fois.
Cette consultation appelle plusieurs commentaires.
La Nouvelle-Calédonie aujourd’hui – plus spécialement la région
de Nouméa, est un carrefour multiethnique où coexistent des populations très
diverses – mélanésiennes, métropolitaines, cal-doches, polynésiennes,
indonésiennes, asiatiques – issues de cultures très variées. Leur
interpénétration de plus en plus fréquente entraîne une grande perméabilité
entre leurs cultures, d’où à la fois une tolérance à des unions jadis
considérées comme impossibles mais aussi un affaiblissement des structures
rituelles qui encadraient jadis chaque communauté.
Cela pose crûment le problème de la loi : loi unique que toutes
les communautés respecteraient – l’administration française en étant garante –
ou loi dévoyée par des modes de vie qui tendent à ériger la commodité
personnelle en système légal, l’affiliation aux cultures d’origine étant
devenue trop lâche.
La famille en Nouvelle-Calédonie est fortement bousculée.
Alcoolisme, violences en tous genres, chômage font le berceau d’une
invalidation paternelle dramatique. Des femmes non préparées au monde du
travail sont obligées de gagner leur vie, l’éthylisme et la liberté de mœurs
des hommes les acculant à faire face à leur place. N’ayant plus le soutien de
leur communauté, elles se retrouvent seules à devoir prendre toutes les
responsabilités. La famille traditionnelle ne les y a guère préparées. D’où un
grand désarroi et un manque de « compétences » pour aborder ces situations.
D’où aussi la nécessité pour elles, de chercher un nouveau compagnon avec
lequel elles auront l’illusion de retrouver une structure affective, sociale et
éducative plus solide. Ce qui n’empêche pas les unions de se faire et se
défaire avec une facilité déconcertante. Les enfants sont les premiers à en
souffrir. On assiste à un effondrement des repères symboliques, à leur
remplacement par une subjectivité qui promeut le bon vouloir de chacun en règle
toujours révisable.
Dans ces couples recomposés, les enfants restent à – et avec –
la mère. Reconnus ou non par le géniteur, ils vont de papa en papa. La
constitution de la famille de Sylvia en est un exemple frappant.
Quand la famille est mélanésienne, s’ajoute le poids de la
coutume, dont les enfants ne savent pratiquement plus rien. La rupture de ce
lien aux Ancêtres a détruit la transmission orale qui s’en faisait. Cela joue
désormais comme un secret. Connu à la première génération, non dit à la
seconde, irreprésentable pour la troisième (celle des petits-enfants), il
entraîne des troubles difficilement interprétables. Ces non-dits sont la
faillite des lois de transmission. L’Histoire, celle de la spécificité de la
communauté mélanésienne, n’est plus racontée parce que plus honorée. Il y a
perte irrémédiable de ce qui était le ciment de cette culture, un refus même
d’y faire référence quand les facilités occidentales priment sur les
obligations. Détissage systématique de tout lien symbolique, tout au plus
apparente conformité formelle.
Ces tiraillements, ces décalages désarticulent profondément une
société qui est dans l’accélération de ses mutations. Tentation du « ou-ou » :
ou coutume et repli sur des modes de vie figés dans la transmission scrupuleuse
de lois ancestrales, ou libération complète de ces attaches et plongée dans un
système qui n’a pas pris le temps de se penser et qui s’emballe.
Il est bien évident que ce sont les enfants qui en font les
frais, d’autant que les lois occidentales ne garantissent pas non plus une
transmission harmonieuse de repères vivants.
Comment, dès lors, aborder avec les enfants les problèmes
d’identité, d’appartenance, de filiation ? C’est, me semble-t-il, la question
que pose Sylvia.
[*]
Paule Amiel, psychiatre, psychanalyste, comité de rédaction
Empan