Empan
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I.S.B.N.2-7492-0133-0
160 pages

p. 145 à 148
doi: en cours

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Ailleurs dans le monde

no51 2003/3

2003 EMPAN Ailleurs dans le monde

En Nouvelle-Calédonie :la coutume et les aléas de la filiation

Paule Amiel  [*]
Dans le monde mélanésien, l’individu n’a pas de place particulière. Il est avant tout membre de sa tribu, la communauté est à la base de tous les liens sociaux. De même, la propriété individuelle n’existe pas. La terre appartient à tout le monde, le partage étant régi par la loi des alliances.
Il en est ainsi lors des mariages qui sont des alliances entre tribus. Là, une femme quitte les membres de sa famille pour aller vivre dans la tribu de son mari. Mais cette tribu s’enrichissant d’un membre devra un jour « rembourser » cet emprunt. Cela ne se paie pas en termes d’argent mais de personne. Le premier-né de cette femme sera « donné » à la famille maternelle en compensation de son départ. Ce don sera fait le plus souvent aux grands-parents maternels mais aussi aux oncles utérins qui auront autorité toute leur vie sur cet enfant. L’enfant connaît ses parents, vit avec eux, mais pour toutes les décisions importantes le concernant, l’avis de ses oncles utérins primera.
Ainsi allait la société mélanésienne en matière de filiation tant que les lois occidentales, et plus spécifiquement françaises, n’en dictent une autre lecture.
Actuellement coexistent la loi française, où l’enfant est fils ou fille de M. et Mme quand un acte de mariage ou de concubinage a authentifié leur alliance, ou fils ou fille de Mme quand le père biologique fait défaut ; et la coutume mélanésienne où surtout dans le nord de la Grande-Terre et dans les Îles, les coutumes n’ont pas cessé d’être vivantes.
Cette coutume, sous le regard et la férule des chefs de clan et des Ancêtres, présente des contraintes que de plus en plus de jeunes essaient de contester. Aussi partent-ils à Nouméa, nouvel eldorado individualiste où la fièvre de la propriété individuelle et le besoin de consommation ne les encouragent plus à partager. Cependant, le lien moral n’est pas complètement coupé d’avec leurs origines et cela est particulièrement tenace lors de la naissance d’un enfant.
C’est ainsi que faisant un remplacement en pédopsychiatrie de plusieurs mois à Nouméa, j’ai été confrontée assez souvent à ce problème. Je souhaiterais en livrer ici quelques échos cliniques.
Les troubles rencontrés chez certains enfants peuvent être en apparence banals, identiques à ceux que nous croisons dans nos consultations métropolitaines : troubles d’attention, de compréhension, enfants « dans la lune », refus scolaire ou difficultés d‘intégration sociale.
Les parents se présentent comme très occidentalisés. Ils vivent surtout à Nouméa, y travaillent, ont leur maison, un mode de vie harmonieux. Ils sont mélanésiens, leurs familles d’origine sont restées « en brousse » ou dans les Îles. Ils se voient peu. Aborder la question des grands-parents entraîne souvent une réticence. Ils prétextent ne pas avoir le temps de revenir au pays, les enfants s’y ennuient.
En poussant un peu plus loin l’investigation, on voit apparaître un sentiment de culpabilité face aux devoirs qu’ils s’accusent de ne pas honorer. Ils font part de la colère de leurs parents qui ne comprennent ni n’acceptent leur mode de vie quand ils ne le réprouvent pas. Ils avancent qu’ils jalousent leur réussite et pourraient avoir envie d’en entraver le cours. Ils consentent parfois à évoquer, avec beaucoup de réserve, des phénomènes « d’emboucanement » dont ils se sentent victimes à travers ce qui arrive à leurs enfants.
Ainsi, échec scolaire et troubles divers sont-ils attribués à des forces occultes qui paralysent la réussite de leurs enfants en réponse à leur propre manquement filial à l’égard des Ancêtres. Malgré lui, l’enfant est pris dans un conflit de possession entre le monde de la tribu, où la sorcellerie tient lieu de lien social, et ses parents naturels culpabilisés de la licence qu’ils ont prise de mettre à mal la coutume.
Dans ces cas, toute aide orthophonique, psychomotrice, éducative ou psychothérapique ne prenant en compte que les symptômes de l’enfant, est vouée à l’échec. C’est tout un tissage transgénérationnel qui est à reconstruire pour dépasser les conséquences de ces situations.
Parfois, les troubles présentent un autre caractère de gravité. C’est ainsi que j’ai reçu Sylvia (les noms ont été modifiés) âgée de 4 ans, dans un état de « confusion mentale », incapable de dire qui elle est, où elle vit, comment elle s’appelle. Son institutrice demande en urgence cette consultation tant l’agressivité et la violence qu’elle déploie en classe l’alarment.
Je la rencontre avec son papa, la maman enceinte n’ayant pu se déplacer ce jour-là. Je la verrai par la suite.
Dans ce premier contact, le père s’étonne d’être obligé de venir, car rien ne le soucie vraiment dans l’attitude de sa fille. À la maison, il la décrit comme une enfant sage sans grande demande affective, elle parle peu, tout le monde la comprend. Il n’y a aucun conflit dans son couple, ce deuxième bébé est le bienvenu, mais son arrivée l’inquiète un peu. Pourquoi ? Ce petit indice va faire remonter bien des choses.
Ce papa, que nous nommerons Gérard, est métropolitain. Il travaille à Nouméa. Sa compagne Béatrice, avec qui il n’est pas marié, est mélanésienne. Le couple a longtemps vécu à la Réunion. Lors d’un voyage de vacances en Nouvelle-Calédonie, alors que Sylvia vient de naître, la famille de sa compagne lui demande de donner son nom à cette enfant qui est en fait la fille de la sœur de Béatrice. Ne voyant aucun risque à cette demande, il la reconnaît comme sa fille avec Roselyne, sa mère biologique. Puis, Gérard et Béatrice repartent à la Réunion avec Sylvia, et y demeurent trois ans sans problème. Ils doivent alors quitter cette île pour venir s’installer à Nouméa. Là, Sylvia fait la connaissance de ses cousins et cousines, de sa famille maternelle, de sa tante. Elle commence à y entendre des discours discordants. Elle ne pose aucune question mais peu à peu, son caractère et son comportement se modifient.
Sylvia est donc la fille de sa tante maternelle, qui a eu deux enfants avant elle et deux autres après elle. Elle est ainsi la troisième de cinq enfants. L’aînée, Suzanne, a été conçue avec un copain du concubin qui vivait alors avec Roselyne. Elle a été néanmoins reconnue par ce concubin. Elle a maintenant sept ans. Avec Roselyne, ce concubin a eu deux autres enfants : Patricia, née un an plus tard, et Sylvia, deux ans après. Mais il n’a reconnu aucune de ces deux enfants. C’est pourquoi on avait demandé à Gérard de donner son nom à cette dernière. Enfin, avec un autre concubin avec qui Roselyne vit encore, naissent deux autres enfants, une fille de deux ans et un petit garçon de neuf mois, tous deux reconnus par leur père.
Dans la famille, Suzanne présente aussi des troubles. Sa grand-mère maternelle lui dit qu’elle est sa mère, mais l’enfant se rend compte de l’invraisemblance de cette affirmation et questionne… sans jamais avoir de réponse. Sylvia entend ces questions et bien d’autres choses comme par exemple la confusion entre cousine et sœur. Suivant les interlocuteurs, on lui parle tantôt de ses cousines, tantôt de ses sœurs, de sa tante, de sa mère, tout se mélange.
Sa « maman » Béatrice est très préoccupée par cette situation et se demande comment rendre la vérité à Sylvia, d’autant que son premier bébé va naître en octobre. Qui sera-t-il pour Sylvia ? Son frère ? Son …
Mon temps de présence à Nouméa ne m’a pas permis de suivre cette famille, mais son cas n’est pas unique. On assiste là à une démonstration de l’ambiguïté que créent des appartenances culturelles mal assumées. Il apparaît dans cette unité familiale que, selon la « coutume », Suzanne a bien été donnée à sa grand-mère maternelle qui se revendique être sa mère, mais rien de tout cela n’a été dit. La liberté de vie de Roselyne ne la rattache à aucune balise. Le manque grave de père symbolique amène à en chercher un à qui on refuse la possibilité d’« adoption » dans son propre couple. Par son acte, Gérard a laissé possible la version d’être lui-même géniteur de Sylvia avec la mère biologique, alors qu’il va être père pour la première fois.
Cette consultation appelle plusieurs commentaires.
La Nouvelle-Calédonie aujourd’hui – plus spécialement la région de Nouméa, est un carrefour multiethnique où coexistent des populations très diverses – mélanésiennes, métropolitaines, cal-doches, polynésiennes, indonésiennes, asiatiques – issues de cultures très variées. Leur interpénétration de plus en plus fréquente entraîne une grande perméabilité entre leurs cultures, d’où à la fois une tolérance à des unions jadis considérées comme impossibles mais aussi un affaiblissement des structures rituelles qui encadraient jadis chaque communauté.
Cela pose crûment le problème de la loi : loi unique que toutes les communautés respecteraient – l’administration française en étant garante – ou loi dévoyée par des modes de vie qui tendent à ériger la commodité personnelle en système légal, l’affiliation aux cultures d’origine étant devenue trop lâche.
La famille en Nouvelle-Calédonie est fortement bousculée. Alcoolisme, violences en tous genres, chômage font le berceau d’une invalidation paternelle dramatique. Des femmes non préparées au monde du travail sont obligées de gagner leur vie, l’éthylisme et la liberté de mœurs des hommes les acculant à faire face à leur place. N’ayant plus le soutien de leur communauté, elles se retrouvent seules à devoir prendre toutes les responsabilités. La famille traditionnelle ne les y a guère préparées. D’où un grand désarroi et un manque de « compétences » pour aborder ces situations. D’où aussi la nécessité pour elles, de chercher un nouveau compagnon avec lequel elles auront l’illusion de retrouver une structure affective, sociale et éducative plus solide. Ce qui n’empêche pas les unions de se faire et se défaire avec une facilité déconcertante. Les enfants sont les premiers à en souffrir. On assiste à un effondrement des repères symboliques, à leur remplacement par une subjectivité qui promeut le bon vouloir de chacun en règle toujours révisable.
Dans ces couples recomposés, les enfants restent à – et avec – la mère. Reconnus ou non par le géniteur, ils vont de papa en papa. La constitution de la famille de Sylvia en est un exemple frappant.
Quand la famille est mélanésienne, s’ajoute le poids de la coutume, dont les enfants ne savent pratiquement plus rien. La rupture de ce lien aux Ancêtres a détruit la transmission orale qui s’en faisait. Cela joue désormais comme un secret. Connu à la première génération, non dit à la seconde, irreprésentable pour la troisième (celle des petits-enfants), il entraîne des troubles difficilement interprétables. Ces non-dits sont la faillite des lois de transmission. L’Histoire, celle de la spécificité de la communauté mélanésienne, n’est plus racontée parce que plus honorée. Il y a perte irrémédiable de ce qui était le ciment de cette culture, un refus même d’y faire référence quand les facilités occidentales priment sur les obligations. Détissage systématique de tout lien symbolique, tout au plus apparente conformité formelle.
Ces tiraillements, ces décalages désarticulent profondément une société qui est dans l’accélération de ses mutations. Tentation du « ou-ou » : ou coutume et repli sur des modes de vie figés dans la transmission scrupuleuse de lois ancestrales, ou libération complète de ces attaches et plongée dans un système qui n’a pas pris le temps de se penser et qui s’emballe.
Il est bien évident que ce sont les enfants qui en font les frais, d’autant que les lois occidentales ne garantissent pas non plus une transmission harmonieuse de repères vivants.
Comment, dès lors, aborder avec les enfants les problèmes d’identité, d’appartenance, de filiation ? C’est, me semble-t-il, la question que pose Sylvia.
 
NOTES
 
[*] Paule Amiel, psychiatre, psychanalyste, comité de rédaction Empan
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