2003
EMPAN
Nouvelle
Le peyrare
Jean-Claude Arevalo
[*]
Le jour tente d’apprivoiser la montagne, une clarté diffuse
baigne une maison ramassée sous ses ardoises.
Sur le linteau de la porte d’entrée, on peut lire une
inscription taillée au burin : 1860. La demeure adossée au rocher se confond
avec le paysage. Elle ressemble aux rocs, étranges chiens pétrifiés qui dorment
le dos rond sous ses fenêtres.
L’humidité imprègne l’herbe, elle suinte et ruisselle des
fissures des pierres, le pays sue sa misère. Abandonné et honni par les hommes,
il arrache la parole à ceux nés sur sa terre pour les faire taire. Méprisés, ni
paysans ni tout à fait tailleurs de pierres, les pierreux se tiennent à l’écart
des hommes. La nuit dévoile des journées timides où la brume emprisonne les
détresses. Le ciel alors descend au ras de la cime des arbres, il cache dans
son espace racorni la marche des hommes du Sidobre. Ces types habités de force
brute, dégrossis à force de solitude, descendent lentement vers les carrières.
Ils y défroisseront leurs membres durcis par la caillasse, insolents, ils
miroiteront leurs espoirs sur la face polie des pierres tombales. Dans ce pays,
la mélancolie trône altière et laisse sur le cul l’exubérance.
Parfois, lorsque le gel craque la terre, un soleil froid épure
le ciel sur le vaste chaos, on devine alors, à travers l’écran des
châtaigniers, la vallée de la Durencuse.
Ce ravin entaille le paysage, il relie l’homme de pierre au
pays bas, celui de la mer et du vin. Son appel sent la treille gourmande, la
chaleur de la vendange, la douceur du chêne-liège. La montagne noire
s’interpose entre Sidobre, Hérault et Aude, elle sépare les contrées et scelle
leurs destinées. Quelques-uns se sont échappés de leurs gangues de granit, ils
se sont installés là-bas, sous les tuiles-canal rouges du sang de la glaise.
Quand ils le peuvent, quand le travail devient moins prégnant, les peyrares
s’en vont chercher le vin dans les caves de Capestang.
Les tonneaux pleins, ils s’en reviendront avec une promesse, un
bout de terre de là-bas qui raccrochera leur humanité à l’embarcadère.
Aujourd’hui, je vais prendre le chemin qui va de Taillades à
Lagarrigue pour me rendre à la carrière, pense l’homme.
Ce jour, il laissera aux autres l’étrange sensation des
tombeaux exposés au bord de la départementale, vulgaires articles de
supermarchés. La mort et l’argent ne font pas bon ménage, cette exposition lui
semble grotesque, infamante pour le métier. Mieux vaut faire le brutier à la
carrière, se confronter à la face rugueuse du roc ; le façonner en stèle le
laisserait amer, insatisfait. Son travail à lui ressemble à un combat, il
devient digne quand la poudre explose et dégage des blocs de pierre
monstrueux.
Dans cet enfer où le danger bombe le torse comme un adversaire
valeureux, le granitier devient digne, fier de son défi.
Lorsque les blocs sont chargés dans les camions, l’homme ne se
retourne pas, il est le vainqueur, le reste ne le regarde pas.
Des idées, des souvenirs en cascade se précipitent, lui
assiègent l’esprit. Des pensées souvent rejetées, rangées, oubliées dans un
fond de mémoire, reviennent lui coller au cerveau. Des images cachées pour ne
pas souffrir, pour paraître plus sûr, réapparaissent sur ce promontoire oublié,
comme une certaine propension au malheur.
Le peyrare marche dans son chemin creux qui va par les terres
de bruyère, la mère autrefois y cultivait le sarrasin. Terre ingrate qui
rendait à peine ce qu’on lui prêtait, sol-famine où même la pomme de terre
donnait des récoltes légères.
L’homme aperçoit la grotte aux loups, elle lui offre sa gueule
noire pour protection.
Sa mère lui a conté les vastes espaces garnis de lande, de
bruyère, où des rochers épars s’enguirlandaient de mousses et de fougères. Ses
aïeux depuis toujours tissaient la ligne, la trame de la vie en Sidobre. Les
ancêtres ressemblaient à ces pierres taillées grossièrement, ces monolithes qui
ceinturaient les petites parcelles de terre. Immobiles, vigilantes, elles
marquaient l’appartenance, confirmaient l’identité. Serrées les unes contres
les autres, elles composaient un rempart imposant mais inutile. Les vieux se
relayaient pour surveiller la vie des pierres, les années battaient de l’aile,
fauchant l’un d’entre eux vers l’autre côté de la barrière. Pourtant, assis à
sa place, déterminé à prendre son dernier quart, on trouvait fidèle un
grisonnant presque neuf.
Denis s’abrita un instant, seul avec ses souvenirs, sous
l’épaisse voûte granitique, il revit le visage de sa mère. Devant lui, son
ovale familier se dessinait sur les voiles rougeoyantes d’aurore.
Maman, qu’ont-ils fait de nous !
La voix de sa mère épouse les courbes des ombres qui désertent
la nuit, qui s’estompent, Denis devient un enfant. Le pierreux dans sa grotte
sait quand il le veut franchir le pas vers le pays parallèle, celui des
mystères, celui des premiers mondes.
La mère incrustée dans la mémoire de cette terre conte pour lui
seul une de ces histoires du Sidobre.
Denis, ému, fait face au soleil rouge qui se plaque sur les
reins des coteaux, à l’endroit où la montagne se fissure vers la grande eau. Il
entend parfois les paroles de la mère qui s’adresse à lui comme ça, à
l’improviste, sans crier gare. Tous ceux d’ici se promènent avec plein de
centenaires dans la tête, avec des idées d’un temps qui se délite peu à peu
devant la pression des siècles.
Le granitier quitte sa tanière, il perd le souffle du ruisseau
qui cogne, haletant, dans sa course tumultueuse la rivière de rochers. Les
gogues de châtaignes roulent sous ses chaussures, son poids dessine l’empreinte
de son passage dans l’épaisseur de l’humus. Le pierreux réapprend la lumière,
le doux bruissement des feuilles, l’odeur de la résine. Ce silence profond
cache sa métamorphose, il redevient l’enfant perdu seul sur son promontoire, le
seul survivant de l’humanité.
Mais l’histoire, la facture, il l’a payée comptant. Pour sûr
qu’il devrait payer. Le malheur, c’est comme le lierre, t’as beau l’arracher,
il repousse quand même. On peut rien faire, ça vous poursuit, vous tracasse,
vous pourrit la vie entière. La malignité vous puègue la peau, vous pénètre les
pores, et finit par vous rendre mauvais, marqué de l’intérieur.
Denis a un rêve, mais ça, il ne l’a jamais dit parce que cela
paraîtrait ridicule. Dans son portefeuille, il garde secrètement une photo
découpée dans un magazine. Il l’avait prise chez le docteur, il s’en souvient
bien parce que cette photo, il la regardait à chaque fois. Ces jours pénibles
où il y amenait le petit, aussi inerte qu’un morceau de chambre à air. Dans ces
moments, seule cette revue lui donnait du courage, il l’ouvrait puis partait
vers l’Argentine.
Sur une double page, trois chevaux broutaient une herbe jaune,
des oies sauvages traversaient le ciel, puis rien que la pampa à perte de vue.
Le ciel bleu noir rendait un reflet pesant, sans savoir pourquoi, il semblait
au peyrare qu’il connaissait ce ciel. Cette couleur à l’infini qui vous laisse
seul sous sa chape, seul mais abrité parce qu’il cache le soleil et sa voûte
céleste. Denis fixait son attention sur cette photo, il partait là-bas monter
ces chevaux, droit devant, sans faiblir ni rencontrer d’obstacle. Au bas de la
page, un poème sans nom d’auteur offrait ses mots superbes. Il les lisait à
voix basse, la musique qu’ils dégageaient le berçait, lui donnaient du plaisir.
Il sentait la mélodie vibrer sous sa langue, emplir ses yeux, son nez d’odeur
de la plaine, son visage se raidir de la froideur du vent.
Il eut peur de ne plus retrouver cette photo, il craint de ne
plus pouvoir tuer le temps de la salle d’attente. Le pierreux, c’est pas le
courage qui lui manque, mais de voir la tête de son petit pendre sans force, ça
lui tirait les larmes. La première fois qu’il vit le docteur remuer son fils
comme une poupée de chiffon, l’émotion lui passa par dessus les nerfs. De son
ventre jaillirent des quantités de misères cachées, retenues par la force des
choses, par la faute aux temps trop durs pour chialer. Il déversa son malheur
comme un torrent, un trop-plein qui se crève sur le bureau du docteur. Son
corps si dur, secoué de partout, ne tenait plus sur ses jambes nouées de chêne,
il dut s’asseoir, se ramasser sur son ventre, la tête dans ses mains
rêches.
Pour ne pas perdre sa porte de sortie, son réconfort, un jour,
alors qu’il restait seul dans la salle d’attente, il détacha délicatement la
page de la revue. Il la plia consciencieusement, puis la rangea dans son
portefeuille. C’était pas du vol, juste un emprunt, un secours, une issue aux
idées noires qui obscurcissaient sa tête. Depuis, de temps en temps, il la
contemple pour oublier les barrières de granit et ses horizons
laiteux.
Denis poursuit sa marche, son chemin en Sidobre, celui-là même
qu’il empruntait enfant pour porter la soupe au père. Il aperçoit le rocher en
forme de dromadaire, celui d’où il sifflait avec ses doigts sur sa langue, pour
demander le passage en compagnie des autres mouflets. Alors on entendait des
cris, des voix fortes, converger vers le promontoire, telles un roulis de
poudre noire pour indiquer l’absence de danger. Denis arrivait toujours le
premier, son pied agile accrochait les blocs, il dégringolait la pente en
évitant les pièges des ravines. Il serrait dans ses mains le sac de victuailles
pour ne pas que les bouteilles de vin s’entrechoquent. Sans le voir, il
trouvait toujours son père. Denis frissonna en repensant à la tête du père avec
son béret toujours vissé sur son crâne, à son sourire sous des yeux plissés de
tendresse. Il se souvient aussi de ces soirs où il portait, pour alléger son
fardeau, le fagot de bois pour la cuisinière. Il le savait trébuchant de vin
sur la sente pentue, de tout ce vin qu’il avait bu pour ravaler sa colère d’un
sort, d’un métier qui lui coupait les reins.
Pour oublier ces glaires épaisses qu’il crachait de plus en
plus souvent, qui lui bouffaient les poumons et lui mangeaient l’air de
l’effort. Pourtant, coûte que coûte, ils venaient tous, tous les jours, dans ce
décor de poussière. L’Albin, le Finot, le Pistrou, fallait les voir manier les
crics pour tomber les blocs. Cent comme un seul homme, à grands mouvements de
piques, les muscles saillants au bord des entailles.
Tout ça, c’était avant, maintenant les vieux, la respiration
bloquée par la silicose, s’en allaient par dizaine. Toute cette force pour
rien, donnée aux corbeaux, le moindre effort leur tirait du corps des quintes
de toux à cracher les poumons par terre.
Ils abandonnaient pour avoir trop lutté contre la pierre, il ne
leur restait plus assez de courage pour affronter la gueuse qui rampait dans
leurs entrailles, écœurante et sournoise.
Ici, on dit que les gens du Sidobre gardent leur cœur pour
l’enfant de sa race. Denis, son cœur, il l’a toujours donné à tour de bras,
Dieu sait qu’en lui y’avait pas d’avarice, mais la faute, elle se transmet de
père en fils. Son cerveau bouillonne, il voudrait ne plus voir son père se
dessécher comme un légume. Mais tout lui rappelle son histoire, avec le jour,
il sera moins amer, concentré sur sa tâche, il oubliera en se tuant de
fatigue.
Le vent de midy miaule sur la peau de Denis, il tressaillit, le
ciel viendra pur avec le jour. D’Autan, de bise, d’Aquilon, chaque vent change
le pays en portant dans sa musette le sort des pierreux. Le vent du Sud, à bout
de souffle, délivre parfois la caresse des vagues et leur couleur marine sur le
pays de granit. Le peyrare happe une goulée d’air salé, il la retient sur sa
langue, ferme les yeux avant de se tourner vers l’entaille de Lagarrigue. Il se
remplit de mer, d’écume, son corps tendu vers la montagne noire.
Il devient un nuage d’Autan, filant sans heurt dans un ciel
dégagé, vers les légions de sapins qui couvrent Mazamet. Il laisse sous lui le
vieux chantier et ses éclats de granit jonchant le sol. Il abandonne le séti de
moussu, le bloc de pierre en forme de fauteuil souvenir d’une découpe ratée. Il
songe aux lacets de Cuxac Cabardès, puis à l’Aude, à Minerve, Azille, à la
lumière de la plaine, aux hommes qui y ont mûri.
Le peyrare reprend son rêve, il le contraint à rejoindre sa
barrière de pierre, il sait trop le sort réservé aux nuages de l’Autan. Ils
pensent venir à la mer de leur belle allure plein ciel, mais avant d’atteindre
la vallée lacustre, ils s’écrasent contre le pic de Nore ou se perdent dans les
lacs de Laprade ou ceux du Montagnès.
Partir sans se retourner, il reste encore un peu de chemin à
faire, quelques pas tranquilles avant de rejoindre Taillades. Denis ressemble à
ces arbres qui remplissent les fractures de la roche, têtu, volontaire, acharné
à gagner la lumière. Denis va à pas comptés vers un hêtre centenaire, il le
contemple, passe ses doigts sur l’épaisse écorce dentelée. Il y distingue
encore une entaille faite au couteau, souvenir de son premier canif. Cela fait
si longtemps maintenant qu’il a gravé dans le bois ses initiales. Le temps de
l’école élémentaire, des bâtiments tout neufs construits près de la route,
juste avant Saint-Salvy. On n’avait pas encore installé les grilles dans la
cour de récréation pour la protéger du trafic.
Le père, de temps en temps, conduisait le camion rempli de
rassiers pour la décharge. Les hideux empilements parsemés sauvagement dans le
creux des vallons défiguraient le pays. La route sinueuse entraînait les poids
lourds chargés jusqu’à la gueule. Un ballon surgit, le camion s’arracha au
bitume, le poids de la benne le coucha sur le flanc en arrachant l’épaisseur du
goudron. Le tas de ferraille disloqué planta sa carcasse inutile dans le fossé,
le choc projeta sa cargaison vers la cour de récréation.
Depuis ce jour, le père imbiba sa carcasse de mauvais rouge, à
partir avec la nuit et rentrer sombre, l’esprit confus. Denis se souvient quand
elle vint planter sa silhouette osseuse devant la porte de la maison. Le cri de
cette femme résonne, son écho rôde encore dans la Balme.
Il bruinait de ce crachat péguant et froid, ses longs cheveux
noirs pendaient comme des cordes sur ses yeux cernés de peine. Ils paraissaient
des crins raides et cassants sur sa robe trempée et crottée de boue. La femme
fixait la porte d’entrée, les poings crispés sur ses veines saillantes. Le père
sortit abattu, le dos voûté ramassé sur sa honte, la lèvre tremblante,
l’haleine avinée.
« Tu m’as tué le petit, je veux que tu viennes, il te faut le
voir avant qu’on l’enterre, viens, qu’il te reste jusqu’à la fin de tes jours.
Que m’as-tu fait, que vais-je devenir maintenant ? Tu payeras, Dieu ne peut pas
te laisser impuni, sale ivrogne. »
La détresse percutait, hachait la résistance du père. Il la
suivit, il se traîna derrière elle comme s’il poussait la peyro
clabado.
Depuis ce jour, rien n’avait vraiment changé, le père éteint ne
ramenait pas la paix. Dieu sans doute avait-il la rancune tenace, Dieu et les
esprits du Sidobre.
Denis, involontairement, se hâtait vers son étape finale, vers
la carrière et ses trous profonds. La malédiction, Denis s’efforçait de ne pas
y croire, de ne pas y penser pour ne pas l’attirer au-dessus de son petit coin
de ciel. Il sentait confusément rôder autour de lui une colère instable et
capricieuse.
Lorsque Marie le prit, à lui, tout damné qu’il fut, le pierreux
oublia le temps d’un essoufflement un peu son histoire. Elle, si belle, si
tendre, brillante promise d’un mariage faste et plein d’avenir.
Un soleil dans son existence de brume, il l’aima un soir de
septembre couché sur un lit de fougères. Du midy comme aujourd’hui, le vent
chaud emprunta leurs corps dans sa course, y cristallisant un peu de sel marin.
Ils s’étreignirent comme pour se fondre, leur Sidobre devint une île, un
paradis où les sources fraîches se perdent puis resurgissent parsemées de
fleurs.
Chaque soir, pressé de revenir dans ses murs, il la contemplait
et s’étonnait que sa femme eut franchi la distance qui le séparait de
lui.
Denis prépare les entailles, il y tasse la poudre noire à
l’aide de la longue barre à mine. À bout de bras, il brandit son enfant vers la
balme, il saura bien contraindre le roi des vents.
Le peyrare déroule la mèche lente, juste un peu, il lui reste
bien assez de temps. Il se saisit de son briquet, allume le cordon, l’approche
de sa bouche puis souffle sur le bout incandescent.
L’autan peut bien ravager la balme, sa voix ressembler à celle
du canon. Denis passera bientôt les contreforts de l’Aude, droit vers le sud,
ses amours vissées en bandoulière comme un géant.
Dans un pays de pierre, une odeur de poudre au vent s’est
mêlée. Du pays bas, on entend parfois la colère de l’ouragan.
[*]
Jean-Claude Arevalo, Longuesep, 81530 Viane.
jean-claude. arevalo@ wanadoo. fr.
Jean-Claude Arevalo est auteur de :
L’enfant de la lune ; Le pas de la tortue ; La
révélation ou l’improbable histoire de Marcel Lhéritier (romans
auto-édités) ;
Puerto Fino, recueil de
nouvelles auto-édité.