Empan
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I.S.B.N.2-7492-0133-0
160 pages

p. 15 à 20
doi: en cours

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Le dossier / Les jeunes et le sport

no51 2003/3

Nous savons que le sport est un formidable vecteur de valeurs humaines et qu’il draine une multitude de jeunes, garçons et filles, au travers d’une pluralité de disciplines. Parmi elles, le football est le sport collectif le plus populaire au monde. Avec lui coexiste un sport insolite, beaucoup moins connu et qui suscite des interrogations : l’arbitrage.
Cette discipline trouve son essence dans le sport qu’elle sert. Ainsi, au sein de la ligue Midi-Pyrénées de football [1], il est une commission, la commission régionale des arbitres et plus particulièrement la cra Section Jeunes qui, depuis plus de vingt ans, a en charge une gestion à la fois administrative et humaine des jeunes arbitres régionaux. C’est ce dernier point qui constituera l’essentiel de notre propos.
Sur un territoire qui compte plusieurs districts (Ariège, Aveyron, Haute-Garonne Comminges, Haute-Garonne Midi toulousain, Gers, Lot, Hautes-Pyrénées, Tarn, Tarn-et-Garonne), des jeunes, garçons et filles, de 15 à 22 ans, vivent depuis longtemps déjà ou depuis peu cette activité originale. Leur venue à l’arbitrage diffère d’un individu à un autre mais le dénominateur commun est leur passion pour le football.
 
Un peu d’histoire…
 
 
Vers la fin des années 1970, la venue à l’arbitrage de jeunes âgés de 12 à 21 ans a constitué un phénomène nouveau. La création de la Section Jeunes fait suite à un pari fou à l’époque : l’arbitrage des jeunes par les jeunes. Ce nouveau dispositif apparaît alors comme une innovation devant permettre d’assurer une gestion et une formation spécifiques liées aux attentes de ce nouveau public. C’est à l’initiative de deux hommes, Roger Lecollier et Alain Sibra, respectivement président de la cra de l’époque et arbitre fédéral, qui deviendra dans les années 1980 le conseiller technique régional en arbitrage (ctra), que s’est formé un noyau de personnes sensibilisées à cette nouvelle expérience. Si le projet de départ consistait à faire découvrir à ces jeunes, cumulant souvent les fonctions de joueurs et d’arbitres, que le jeu est intimement lié à la règle et inversement, la Section Jeunes l’a aussi fait évoluer vers d’autres horizons : « Au-delà du simple fait de pratiquer un sport, d’occuper un week-end, l’arbitrage peut et doit devenir un des moyens d’être homme. »
Cette formule d’Alain Sibra illustre la finalité vers laquelle il va tendre : l’éducation de tout un chacun par l’épanouissement de l’être. Elle va ainsi guider ses actions aux côtés de cette Section Jeunes composée d’arbitres, bénévoles dans leur fonction d’encadrement. Il insufflera ainsi un esprit propre à Midi-Pyrénées au fil des stages, des saisons. Un véritable travail d’animateur. Un projet pédagogique sera même réalisé : il passe de fait par la technique arbitrale, qui doit être rigoureuse sans jamais être secondaire, celle-ci reste un support par rapport à la primauté de l’être. La technique, loin d’être une fin, participe à l’éducation du jeune.
 
L’arbitrage, c’est quoi ?
 
 
Cette activité n’est présentée que par la fonction de celui qui l’incarne : l’arbitre. Certains diront que c’est un magistrat sportif, d’autres que c’est un médiateur. Quoi qu’il en soit, l’arbitre se pose en défenseur de la règle pour permettre une pratique du jeu sans appréhension et en toute satisfaction. Cependant, au-delà de ce rôle de veille, il est question d’une activité très complète. En effet, elle fait appel à des compétences et des qualités qui prennent en compte la dimension globale de l’individu. Il ne s’agit pas seulement d’un technicien ou d’un juriste sportif mais d’un sportif complet. Il développe, travaille, acquiert des compétences à la fois physiques, techniques, intellectuelles, morales et relationnelles. La formation des jeunes arbitres s’est construite autour de ces dimensions.
C’est également une activité perçue comme très solitaire tout autant que solidaire. Ce paradoxe, si c’en est un, tient au fait que souvent, les jeunes arbitres sont seuls à officier sur le terrain mais qu’au-delà de cet aspect, le tissu relationnel entre les arbitres existe réellement. C’est d’ailleurs un esprit de famille qui s’en dégage.
 
Les axes de travail…
 
 
Ceux-ci se déclinent en termes d’objectifs, dont la finalité est de permettre à ces jeunes arbitres de devenir des hommes ou des femmes responsables. Pour rendre cette démarche opérationnelle, nous travaillons sur deux axes essentiels :
  • la transmission de connaissances théoriques et pratiques de l’activité sportive ;
  • la formation et le développement de toutes les dimensions de l’être humain : physiques, intellectuelles, morales et relationnelles.
Ce dessein prend sens tant sur un plan collectif que sur un plan individuel. Pour cela, nous mettons en œuvre des moyens qui s’articulent sur ces deux dimensions. Des stages, au nombre de trois dans la saison et avec des thématiques différentes, permettent de réunir les jeunes arbitres et de travailler la cohésion de groupe et la reconnaissance mutuelle. Un entraînement deux fois par semaine sur Toulouse vient étayer cet aspect. Enfin, les contrôles pratiques sur le terrain lors de matchs officiels offrent un espace de médiation entre le jeune arbitre et le formateur. Par les conseils et les critiques du second, le premier trouve à progresser et à évaluer son apprentissage. C’est aussi pour le formateur un espace de médiation pour appréhender le jeune non plus seulement dans sa fonction d’arbitre mais comme un être en devenir.
 
La dimension collective
 
 
Lors des rassemblements organisés dans la saison, c’est-à-dire ces temps de stage sur un week-end, les jeunes se rencontrent non seulement entre eux mais également avec les formateurs.
Ce sont des jeunes ayant des origines diverses, des histoires personnelles et des parcours de vie bien singuliers. Bien que les milieux sociaux soient différents, ils appartiennent à un même groupe. Pourtant, dans cette mosaïque culturelle où l’arbitrage constitue un espace de rencontre, de nouveaux repères se construisent à partir des valeurs découvertes puis partagées, comme la maîtrise de soi, l’assurance personnelle, le goût de l’effort, l’honnêteté, l’objectivité, la patience, le sens des autres, le sens des responsabilités partagées en équipe. Ces découvertes, ces exigences vécues rejaillissent dans les autres moments et/ou lieux de leur vie « civile ».
Ils entrent alors dans une dynamique où, au travers d’un vécu partagé, des relations se créent, multipliant ainsi les échanges. Lors des stages, nous créons un espace ou une atmosphère de confiance, tant entre jeunes arbitres qu’avec les formateurs. Le stage offre un espace d’ouverture sur des relations nouvelles dans lesquelles communiquer prend un sens différent. C’est d’abord être soi-même, être vrai, mais c’est aussi accueillir, écouter. Pour parfaire cette dynamique que certains appellent esprit de cohésion et que nous définissons comme dynamique de groupe, une aventure humaine leur est proposée, au travers de deux stages : l’un en début de saison, sur quatre jours, orienté sur le physique et la découverte et de soi et de l’autre ; l’autre en milieu de saison, offre sur une semaine une formation théorique, pratique et humaine. À l’intérieur de ces stages, plusieurs activités constituent des espaces de médiation où chaque jeune arbitre peut s’exprimer, parler de lui, de ses doutes, de ses souffrances, de ses joies, voire de sa quête, tout en sachant qu’il sera écouté. Écouté ne veut pas dire entendu : parmi nous, nul ne peut avoir cette prétention si ce n’est un professionnel tel un psychologue. Toujours est-il qu’une histoire personnelle, pour peu qu’elle soit partagée, fait écho et trouve un regard neuf au travers des échanges.
Partir ainsi à la rencontre de soi-même mais aussi de l’autre constitue une saine découverte humaine ; les parents perçoivent parfois le changement et s’interrogent.
Par exemple, ce jeune qui découvre l’échelon régional et arrive au stage de début de saison accompagné de son père. Ce dernier parle en lieu et place de son fils. Il sera le premier surpris de voir ce même fils prendre la parole en fin de stage devant l’assemblée de ses pairs. C’est le regard de ce parent sur son enfant qui reste en mémoire. Quelle transformation !
L’arbitrage n’est plus alors qu’un support, un moyen. Souvent, ces jeunes sont amenés à officier à trois sur des rencontres de championnats régionaux ou nationaux jeunes. Il est fréquent qu’ils partent ensemble pour se rendre au stade, souvent distant de plusieurs centaines de kilomètres. Le match n’est plus que le prétexte pour se rencontrer, échanger, communiquer, manger ensemble, voire faire la fête. Le long trajet assure un espace d’ouverture sur l’autre, ce « semblable bien différent », mais aussi une ouverture à soi-même. De leur groupe d’appartenance, les jeunes arbitres déplacent alors des repères sur un nouveau groupe de référence. La dynamique collective apporte cette expérience que chacun cherche à renouveler et met md’ailleurs tout en œuvre pour y arriver.
Cette dynamique a permis à plusieurs, sur diverses générations d’arbitres, d’éviter de tomber dans des comportements déviants que peut engendrer le poids d’une histoire personnelle.
L’un d’eux par exemple qui prenait le chemin d’une petite délinquance s’est reconstruit au travers de l’arbitrage avec le soutien et la bienveillance des formateurs, pour finalement intégrer la Police Nationale.
Cet autre encore qui, après avoir arrêté sa jeune carrière et tenté de se suicider, a trouvé autour de lui une solidarité de corps pour reprendre goût à la vie puis à l’arbitrage.
 
La dimension individuelle
 
 
S’il est jeune, il est surtout un adolescent en pleine évolution et en construction de sa personnalité. Il est alors à la recherche de son identité. S’il porte un nom, il veut toutefois devenir quelqu’un : lui-même. Il est aussi en quête d’un idéal de vie.
Et pourquoi l’arbitrage ? Surtout parce qu’il aime le sport. Et certainement pour ne pas se cantonner à un rôle d’agent mais bien pour déjà être acteur de sa propre vie. Comment ? En prenant des responsabilités, en cherchant à s’épanouir par des expériences diverses et de surcroît enrichissantes. En ce sens, l’arbitrage est un moyen et non une fin.
Cependant, débuter l’arbitrage à l’adolescence présente un paradoxe : être garant des lois du jeu nécessite, à première vue, une personnalité structurée et aboutie, à un âge où l’individu n’a pas encore atteint la maturité.
Garant des règles : une expérience
L’adolescent en apprentissage de règles se réfère à la loi morale nécessaire à sa construction. Cette démarche trouve des répercussions dans sa vie sociale. En ce sens, ce qui fera du jeune un être autonome, c’est l’intériorisation de cette loi, son ajustement au réel et peut-être même sa remise en cause. Dans ce contexte, le jeune arbitre doit s’imposer d’abord les règles avant de les imposer aux autres. C’est ce que nous l’amenons à faire dans la découverte qu’il fait des lois du jeu mais également dans l’engagement qui l’unit à la cra Section Jeunes. Il expérimente ainsi une grande valeur : le respect.
La sécurité : une responsabilité
Prendre la responsabilité de la sécurité d’autres personnes est une action citoyenne difficile pour un adolescent. En effet, à cette période, le jeune se manifeste souvent par des conduites à risques et lorsque c’est le cas, l’activité arbitrale devient difficile à tenir. Elle engendre une position contradictoire : prétendre à la reconnaissance sociale que procure l’arbitrage en étant un jeune en voie de marginalisation. Cette pratique sportive exige une certaine rigueur personnelle tout autant qu’une prise de responsabilités.
« Connais-toi toi-même »
Jeune, il est difficile d’accepter la critique ou tout simplement de l’entendre. Elle génère parfois chez l’adolescent des réactions violentes, car elle le touche directement. L’arbitrage est un moyen de découvrir ses faiblesses et ses forces, sur le terrain d’abord. Cette découverte s’exerce par un regard extérieur : celui du formateur (un jeune plus âgé), par le biais des contrôles pratiques et par les stages tout au long de la saison. La supervision sur une situation de match permet au formateur de dégager des traits de la personnalité du jeune arbitre, au travers de sa gestuelle, de son coup de sifflet, de ses courses ou encore de sa posture sur le terrain.
Le jeune arbitre se découvre dans les situations de conflit au cours desquelles il doit préserver sérénité et concentration. La maîtrise de soi est la qualité de celui qui se domine, qui garde son calme. Un parallèle peut être fait avec la vie quotidienne, où le calme permet de prendre du recul face à une situation difficile et de mieux réfléchir au comportement à adopter. Pour un adolescent, ce caractère influe directement sur sa confiance en lui-même et lui fournit des éléments supplémentaires à une meilleure connaissance de lui-même.
Construire des repères
L’adolescent est en quête d’identité. Il prend conscience de la distance qui existe entre ce qu’il est et ce qu’il a besoin d’être. Il vit donc une période charnière durant laquelle il sait ce qu’il va abandonner, mais ne sait pas ce qu’il va trouver. Dans ce contexte, la prise de décision devient difficile mais elle permet néanmoins l’apprentissage de l’assurance. Car dans l’arbitrage, le jeune arbitre n’est pas sous l’autorité d’un tiers c’est lui-même qui incarne cette autorité, sportive certes, et qui lui confère une autonomie. Celle-ci est souvent déstabilisante dans un premier temps, mais le propre même de cette activité, c’est la décision. Décider, c’est prendre des responsabilités et surtout, c’est apprendre à faire seul. Cela participe aisément de l’affirmation d’une personnalité. Tout autant qu’il pratique, le jeune arbitre prend conscience de l’importance de l’autorité dans un processus d’éducation puisqu’il met en pratique des comportements jusque-là inconnus ou du moins non vécus.
Un sens relationnel
Cette activité amène le jeune arbitre à développer l’aspect relationnel avec l’ensemble des acteurs du fait sportif : les joueurs, les entraîneurs, les dirigeants de clubs. Ces rapports interviennent avant, pendant et après le match. En fonction de ces paramètres, les relations s’inscrivent dans une démarche d’« aller vers » : le jeune arbitre doit souvent se présenter de lui-même aux dirigeants des deux clubs. Pour un adolescent, c’est parfois problématique car s’il représente une fonction, il peut être intimidé par le contact avec des personnes plus âgées et ne pas oser s’imposer. La relation qu’il peut entretenir avec les joueurs est souvent conflictuelle ou distante, car ils n’appartiennent pas au même groupe et les frontières sont bien marquées. Mais dans ces contacts avec autrui, il va apprendre à observer et à interpréter des attitudes, des comportements et des réactions. II entre alors dans un apprentissage : connaître les autres mais aussi se connaître lui.
Une exigence de vie
Dans la formation que nous dispensons aux jeunes arbitres, nous les amenons à réfléchir et à prendre conscience des exigences que demande cette pratique. Si le respect des autres est important, le respect de soi-même l’est tout autant. Il passe par une attitude personnelle dans la préparation de la rencontre sportive : prendre soin de soi. Comment ? D’abord par l’entraînement. Au-delà des performances physiques, il cherche une meilleure connaissance de son corps et de ses réactions. C’est une manière saine de prévenir les blessures éventuelles. La condition physique de l’arbitre est une donnée importante qui influe directement sur la qualité de sa prestation. Ce qui est important, c’est que le jeune arbitre le découvre de lui-même, en termes d’hygiène de vie. Ensuite par le sommeil. À l’âge de l’adolescence, il est difficile de s’imposer une rigueur. L’arbitrage se pratique le week-end. Ne pas sortir avec ses amis le samedi soir pour mieux préparer un match du lendemain n’est pas toujours simple à vivre. Enfin, par une alimentation équilibrée. Tout cela est bien difficile à tenir à un âge où chacun a plutôt envie de faire ce qui lui plaît.
 
Quels apports en définitive ?
 
 
À travers cette pratique bien singulière, le jeune peut trouver un outil pour s’accomplir progressivement, aller vers une meilleure connaissance de lui-même, accompagnée d’une plus grande tolérance. Dans cet esprit, l’arbitrage constitue un terrain favorable au développement de tout l’être humain. En effet, le jeune arbitre trouve des espaces d’expression tant verbales que physiques. Le jeune arbitre trouve également à s’impliquer dans la vie sociale, par le biais du sport, et s’inscrit en ce sens dans une démarche opposée à l’assistanat que génère une société de consommation. Il est ainsi un participant et non un consommateur.
Devenir plus autonome face au regard des autres participe ce cette recherche de reconnaissance sociale souvent invoquée par les jeunes. Et pour être autonome, le jeune arbitre doit pouvoir affirmer sa personnalité. Ce processus vise à sortir de son cocon pour se tourner vers les autres, créer de nouvelles relations et s’affirmer en tant qu’être face à d’autres personnes, notamment ses pairs.
L’arbitrage, c’est aussi découvrir les autres à travers une fonction, tous les week-ends avec des personnes différentes, des états d’esprits différents : c’est un des enrichissements personnels.
Par ses exigences morales et psychologiques, l’arbitrage participe à l’éducation du jeune, car il permet l’extériorisation de qualités souvent cachées et l’expression de ses aspirations. À partir du moment où les exigences ne deviennent pas des contraintes, le jeune découvre des valeurs utiles à son insertion sociale mais aussi professionnelle. Il comprend mieux ainsi les règles de la vie en société pour pouvoir les respecter.
Dans l’arbitrage comme dans d’autres activités ou disciplines, le résultat doit aboutir à un « état de mieux être » pour tous. En définitive, l’arbitrage mérite d’être vécu, car il représente une force et un apprentissage certains dans un monde en pleine mutation sociale.
 
NOTES
 
[*]Laurent Bergès, animateur cra Section Jeunes, éducateur spécialisé.
[1]Ligue Midi-Pyrénées de football, Lieu-dit « Marens », 1, route de Cépet, RN 88, BP 200, 31180 Castelmaurou. Tél. 05.61.37.61.80. E-Mail : arbitre@ ligue-midi-pyrénées-foot. fff. fr
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