2003
EMPAN
Le dossier / Les jeunes et le sport
La lutte éducative
Un art de communication vecteurde la construction identitaire
Hervé Dohin
Dans une société où les thèmes de la violence, de difficulté d’intégration et finalement de recherche d’identité sont récurrents, il est nécessaire de réactualiser l’objet même de la pratique sportive. Sur le plan éducatif, le sport a une vocation initiatique, à la fois individuelle et collective : d’une part, l’individu doit s’approprier son corps comme un outil sur lequel il s’appuiera sans cesse pour développer sa personnalité ; d’autre part, la communication avec l’autre est à la base de la constitution du groupe.
Je reprends ici les mots d’Albert Jacquard issus d’un entretien à la suite des événements du 11 septembre : « La seule solution, c’est de comprendre que l’objectif, c’est la rencontre. Je deviens moi parce que je rencontre un autre. Il faut quand même le faire comprendre aux enfants. Or nous sommes une culture de la domination. Et, contre cette domination, il est au fond normal que d’autres se révoltent car ils ne font pas partie des dominants […] Même à l’école, on habitue les enfants à se battre les uns contre les autres. Nous avons une société qui accepte le combat permanent des uns contre les autres. C’est à ce niveau-là qu’il faut repenser autrement notre culture. »
C’est une réflexion similaire qui, il y a quarante ans, a induit une démarche éducative à partir de la lutte : c’est à Alger, en milieu hospitalier, auprès des « fils de chouada », les enfants abandonnés, orphelins de guerre, que Maurice Sauvageot élabore la « lutte éducative ». Professeur d’eps et d’expression corporelle en coopération à l’université d’Alger, il enseigne à l’École nationale d’art dramatique et chorégraphique de 1966 à 1977. Les enfants de l’école étant inhibés, agressifs, en situation de fuite et même d’errance, ils manifestaient une énorme instabilité et ne parvenaient pas à se concentrer. La Lutte Éducative est donc une éducation physique basée sur le développement du système nerveux.
Constatant que la dominante affective du comportement de l’enfant est inséparable de son développement intellectuel, le comportement dans la relation duelle déterminant une intelligence émotionnelle, Maurice Sauvageot cherche à faire communiquer les enfants entre eux en retirant toute notion d’agressivité et de passivité, permettant ainsi de solliciter l’intelligence émotionnelle en amont de l’intelligence rationnelle. Ses observations rejoignent en fait les thèses d’Henri Wallon, et celles de Julian de Ajuriaguerra qui a décrit le dialogue de la mère avec son bébé comme un dialogue tonico-émotionnel, insistant sur le fait que le premier langage passe par le jeu du tonus musculaire. La lutte éducative est une éducation physique basée sur le développement du système nerveux. Activité de communication, elle prolonge le dialogue corporel décrit par Ajuriaguerra, le dialogue s’établissant non plus avec la mère mais avec l’Autre. Aujourd’hui, l’école d’art dramatique d’Alger n’a pas pérennisé cette démarche. Néanmoins, de nombreux élèves en sont issus, tel que Fellag, illustre comédien et humoriste, qui mentionne toujours sa formation avec Maurice Sauvageot en lutte et en art dramatique.
Enseignement d’un art de combat accessible aux éducateurs non-spécialistes
La lutte éducative est ainsi créée dans l’idée de favoriser la communication entre les individus, l’expression à partir de l’échange en complémentarité. Cette discipline est tout d’abord un formidable moyen pour observer les tensions, prendre conscience des inhibitions, des résistances à la communication, et ainsi permettre une gestion de l’agressivité. De plus, elle est élaborée en vue d’être accessible à tous les intervenants, enseignants, éducateurs, psychologues, dans une diffusion large, puisque ses observables sont concrets et simples et qu’elle ne nécessite qu’une technicité minimale. Par la lutte éducative, progressivement, sans heurt ni conflit, l’éducateur va conduire l’enfant vers la découverte du corps, la maîtrise de la sensibilité musculaire, la maîtrise de l’espace et de l’orientation, le contact social, l’expression de soi, la confiance en soi.
Le jeu de la lutte, ou l’acceptation de la communication et de l’opposition, comme fondement de la construction sociale
Avant de décrire les spécificités de l’approche éducative, il me semble indispensable de présenter une approche historique de la lutte qui, avant d’être un sport, est une pratique que l’on repère dans toutes les cultures ; elle fait partie des signes qui les composent et symbolise l’unité. C’est en tant qu’élément central du rite de passage dans la tribu – quand on peut lutter avec les pères non pas symboliques mais bien ses pairs – qu’elle trouve sa quintessence « éducative ». On la rencontre souvent au centre des fêtes, au milieu de discussions, de rires aussi, au moment où se rassemblent les tribus qui partagent des références communes, et les renforcent par là même. Raiko Petrov répertorie plus de deux cents variétés de luttes conservées de nos jours qui caractérisent autant de groupes constitués. Contrairement à l’art guerrier de type prédateur, la lutte est une forme de jeu propice aux échanges interculturels, c’est également un grand vecteur de civilisation. La grande tradition du tai chi chuan y puise certainement son type de pratique. Ainsi, il n’est pas possible de nommer un fondateur de la lutte, comme cela se fait pour le judo ou le karaté. La lutte est une activité immémoriale : elle existe parallèlement à l’apparition du genre humain. Bien qu’elle soit une activité de combat, elle s’inscrit le plus souvent dans le monde de l’éducation et ne prend pas comme source la dimension martiale, avec l’objectif d’apprendre à se battre pour préparer l’affrontement guerrier. L’idée principale des luttes traditionnelles est d’ailleurs cette notion d’affrontement à mains nues, le combat fraternel où l’objet n’est pas de mettre un adversaire à mort, mais au contraire d’accepter l’opposition comme fondement de l’entité du groupe, comme une garantie de sa bonne santé. Elle peut être comprise dans le sens d’un fondement de la démocratie.
Bien que, en Europe, la pratique de la lutte s’étiole, elle joue encore un rôle central dans certaines sociétés, à travers la Folk Wrestling des collèges aux États-Unis, ou encore dans certains pays comme la Mongolie où, plusieurs fois par an, le pays arrête ses activités pour célébrer les lutteurs lors des fêtes du Naadam.
L’introduction du tapis et la symbolique du tomber
La grande particularité de la lutte dans la société moderne, depuis la fin du xixe siècle, réside dans l’émergence d’une aire de combat normée. Alors que, dans les luttes traditionnelles, le combat se déroule debout, sur le sol naturel, sans limite de temps, de poids, et souvent d’espace, l’apparition du tapis introduit une approche nouvelle : la lutte au sol. On passe alors d’un combat où le seul but était de faire tomber l’adversaire à une lutte où la victoire va être symbolisée par le tomber ; c’est-à-dire le maintien au sol de l’adversaire, ses omoplates au contact du tapis pendant une seconde. Cette règle, retenue pour les luttes olympiques, implique des séquences de combat au sol qui sont à la fois une des spécificités de l’activité et un des éléments fondamentaux dans l’enseignement de la lutte.
La lutte pratiquée comme une maïeutique
On ne cherche pas dans la lutte éducative une activité d’oubli des peines de la journée, ni de compensation, mais une activité avec un retentissement à venir. Le point de départ de la lutte éducative est de faire descendre l’enfant en lui-même, en partant de l’appréhension du milieu extérieur (la sensibilité, la réceptivité) pour arriver à une réponse cohérente de l’enfant aux différents stimuli ambiants. Cette lutte doit se pratiquer comme une maïeutique s’attachant davantage à observer et à éliminer les résistances à la communication, elle n’a pas pour but premier d’enseigner un savoir technique ou stratégique. L’expérience du simple exercice d’échauffement est démonstrative : un enfant rampe sur le ventre avec pour objectif d’atteindre le fond de la salle, un autre dessus le ceinturant et devant rouler à droite et à gauche tout en le tenant dans ses bras. Progressivement, les enfants organisent leur motricité, tout en acceptant la force de l’autre, alternant contractions et relâchements. Le tonus se régule en s’adaptant à la pression du partenaire.
En fin d’une première séance en classe de 6e, interrogé dans le cadre d’une recherche, Julien, décrit comme très instable et très tendu en raison d’importants problèmes familiaux, déclare avoir pris plaisir à la communication : « J’ai peur des autres, dit-il, et là, avec les plus costauds, je n’avais pas peur. Il n’y avait pas d’agressivité. Au début, j’avais peur avec quelques-uns car je ne savais pas comment ils allaient être et après je n’avais plus peur des forts […]. La particularité du combat, c’est le contact avec l’autre. » Julien intègre la spécificité de la lutte et l’exprime oralement en fin de cinquième séance ; l’observation vidéo montre qu’il lutte mieux et exprime en entretien « que cela ne sert à rien de s’énerver ». C’est surtout la notion de sérénité qui revient dans ses propos : il constate ce calme chez lui, mais aussi chez les autres enfants, et par conséquent une nouvelle ambiance dans la classe. Concernant la gestion du tonus, il tient à noter que, à la suite de ce cycle, il cherche à se calmer et se relaxe dans son lit pour s’endormir plus paisiblement.
Dans une séance de lutte éducative, sont intégrés des temps de parole et d’échanges pendant lesquels les participants doivent mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, sur ce qu’ils observent concernant l’attitude des uns et des autres, mais aussi sur les enchaînements dans le combat.
Un retour au calme est guidé, sous forme de relaxation avec un travail de visualisation, afin de permettre aux apprenants d’intégrer leurs acquis et de constater leurs tensions propres. Cette partie de la séance qui impose l’immobilité est également indispensable pour permettre aux individus un retour sur eux-mêmes et un apprentissage de l’écoute de leur corps d’une manière autonome.
Durant la séance, les enfants devront accéder à un meilleur relâchement corporel et psychique dans leurs actions, prendre conscience de leurs éventuelles inhibitions et les abaisser ; on cherchera à ce qu’ils mobilisent toute leur coordination motrice dans la communication kinesthésique en prenant conscience des syncinésies. Ils devront avoir pris conscience des tensions qui les gênent dans leurs apprentissages. Un détour constant par l’expression verbale aura pour but qu’ils formulent leurs réussites sous la forme non pas de « j’ai gagné » mais plutôt de « j’ai réussi à prendre l’information ; j’ai réussi à communiquer ». Ils devront avoir intégré l’importance de la gestion du tonus musculaire et, par transfert, des tensions psychiques, pour favoriser leur apprentissage. Pour l’éducateur, il est primordial de respecter les gestes de l’enfant sans critiquer. Il est en effet important d’être permissif, d’encourager non pas le combat en force mais au contraire la communication, en insistant sur les bons pivots, les bons enchaînements. Ainsi, l’enfant pris en charge par l’adulte qui respecte sa liberté de création et lui fait confiance va s’épanouir, évoluer, prendre confiance en lui.
J’ai eu l’occasion d’intervenir auprès de nombreux groupes d’enseignants, éducateurs, médiateurs sociaux, brigades anticriminalité, psychologues, tous non-spécialistes de lutte. L’intérêt suscité par la pratique de la lutte éducative est toujours apparu dès la première séance, pendant laquelle les stagiaires luttent les uns avec les autres : d’une part, les personnalités émergent à travers la façon de lutter, les notions de communication kinesthésique et de disponibilité aux signaux sont rendus concrets ; d’autre part, les stagiaires expriment le défoulement et la détente procurés au fil des situations vécues. Les questions présentées, faisant référence aux pratiques d’intervention auprès des différents publics, évoquent toujours les comportements souvent rencontrés, liés aux inhibitions, aux tensions émotionnelles, mais surtout à la relation à l’autre, au groupe, et parfois aux problèmes de violence. La violence à laquelle font référence les enseignants prend deux visages en fonction des publics auxquels ils s’adressent. Dans certains établissements, collèges ou lycées, dits très privilégiés, les élèves accomplissent les tâches qui leur sont demandées, a minima, cherchant à jouer un rôle pour donner bonne figure, sans pour cela entrer spontanément en communication avec les autres. La compétition sociale est sous-jacente, omniprésente. Dans d’autres établissements dits difficiles, la violence est plus franche, verbale, physique. Ces deux types d’attitude correspondent à la difficulté à être, à dire « je suis » ou à la difficulté à se « mettre en jeu » dans le respect de soi et des autres, sans manipulation.
Pour l’adolescent, il est fondamental de s’investir en communication avec les autres pour favoriser les « résiliences », transformer sa violence, se comprendre, et trouver son identité. Boris Cyrulnik décrit bien comment les enfants, dont le monde mental est envahi par des images de souffrances, sont coupés du réel qu’ils analysent mal. Il souligne : « Lorsqu’une situation difficile surgit, ils la traitent confusément ou s’y abandonnent dans un laisser-aller d’équivalent suicidaire. » En fait, le corps est négligé, la blessure inconsciemment recherchée. Cette attitude existe particulièrement en sport, et les éducateurs doivent en tenir compte. Le jeu, à travers les pratiques où le corps est impliqué, est alors plus que jamais un détour judicieux pour investir le monde. Lorsqu’on évoque la lutte, puisqu’il y a confrontation directe, il est indéniable que la violence est sous jacente : l’adversaire peut être pris comme un objet, un obstacle à franchir à l’aide de techniques et de forces, ou bien, comme cela arrive sur les différents terrains sportifs, comme un « adversaire exutoire » de sa violence propre. Les violents ne communiquent pas, ils s’imposent. Le rôle de l’intervenant est de guider en offrant un regard sécurisant pour communiquer et formuler cette violence, l’adapter à l’extérieur, et la stabiliser.
La réussite en lutte est indissociable du comportement affectif
L’observation d’enfants lors d’un cycle de lutte éducative montre comment, au fil des séances, leurs défenses s’abaissent. D’un point de vue général, on voit bien comment le savoir-lutter n‘est pas une finalité en soi, mais s’inscrit dans le savoir-être de l’élève. L’exploration se situe en effet à ce point de rencontre entre le savoir-lutter et le comportement de l’élève, ce qui nécessite de croiser ces critères dans l’observation. A contrario, dans d’autres traitements didactiques, la lutte éducative inclut ce critère. Elle se centre sur l’observation du comportement en partant d’une réflexion initiale : si l’objectif de la lutte est le plaisir de communiquer pour se découvrir, on aboutit à l’idée essentielle qu’il est inutile de gagner contre quelqu’un qui est moins fort que soi : « Savoir lutter, c’est savoir faire lutter l’autre », dit Maurice Sauvageot. Le plaisir vient alors de la recherche du signal de l’action et du fait de constater qu’on vient de réaliser un geste juste. Cette conception s’éloigne forcément d’un modèle où la finalité est d’emblée la victoire (qui n’est pas pour autant rejetée en lutte éducative). La victoire sur l’autre prend juste une place symbolique, dans un contexte sportif, mais avant tout éducatif.
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