2003
EMPAN
Le dossier / Les jeunes et le sport
« Le dopage ne concerne pas les jeunes sportifs ! »
Patrick Laure
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Évoquer le dopage autrement que sous l’angle d’un fléau paraît impensable, tant l’idéologie sportive s’est cristallisée autour de sa notion d’interdit (Louveau et al., 1995). Il faudrait pourtant parvenir à le dégager de cette gangue qui, jusqu’à présent, en a non seulement faussé la lecture mais aussi, pour certains auteurs, a empêché toute analyse des caractéristiques essentielles du sport (Konig, 1995). Ainsi, la question « qui se dope ? » appelle habituellement une réponse du type : « Les sportifs de haut niveau, les professionnels et les cyclistes », dont le corollaire est : « Personne d’autre n’est touché. »
Ce texte a pour objet de revisiter un postulat courant : « Le dopage, ça ne concerne pas les jeunes sportifs », en évoquant en particulier sa pertinence, son mode de construction et certaines de ses conséquences. Par définition, on entend par « jeune sportif » une fille ou un garçon âgé de 18 ans ou moins et qui pratique une activité physique ou sportive, c’est-à-dire, sans entrer dans le détail, une conduite de mise en mouvement codifiée, à but ludique et/ou compétitif.
Les jeunes sportifs se dopent-ils ?
Affirmer l’existence d’une consommation de produits nécessite au minimum de l’identifier et de la quantifier (Laure et Binsinger, 2003). L’identification repose sur la conjonction de deux éléments :
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un élément matériel : établir la consommation effective des produits, c’est-à-dire leur présence dans l’organisme. Seule une analyse toxicologique, lorsqu’elle est possible, permet (dans la majorité des cas) d’affirmer cette présence. En pratique, cet élément fait généralement défaut (en dehors des contrôles antidopage et autres procédures médico-légales) et les données sont recueillies par enquête (le plus souvent par entretiens ou par questionnaires, dont on connaît les limites méthodologiques) ;
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un élément intentionnel : établir que le produit est utilisé pour améliorer les performances physiques et/ou intellectuelles. La plupart du temps, ce fait est déterminé grâce au témoignage des usagers ou autres acteurs de ces consommations.
- La quantification requiert deux séries de données, à propos des usagers et des produits :
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les usagers : il faut connaître le nombre de personnes qui recourent au produit à un instant t (prévalence) et le nombre de nouveaux utilisateurs pendant une période p (incidence). Dans le cadre qui nous intéresse, ces données sont partielles et ne concernent en général que la prévalence ;
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les produits : il convient d’en décrire la nature et les modalités d’utilisation (dose par prise, nombre de prises par unité de temps, durée de la consommation).
Les consommations
Le dopage des sportifs
Une revue de la littérature estime que le dopage concerne en moyenne de 3 à 5 % des jeunes sportifs (Laure, 1997). Ce qui signifie, statistiquement, que chaque club sportif compterait en moyenne au moins un jeune pratiquant ayant déjà pris des produits dopants. Ce pourcentage augmente :
- avec l’âge, quelle que soit la nature du produit (Melia et al., 1996). Le plus jeune âge re-censé de prise de stéroïdes anabolisants est de 8 ans (Tanner et al., 1995). Il est probablement inférieur d’un à deux ans en réalité. Plus de la moitié des usagers commence avant l’âge de 14 ans ;
- chez les garçons, même si le pourcentage d’usagers chez les filles est en augmentation significative depuis dix ans, en particulier pour les stéroïdes anabolisants (Yesalis et al., 1997) ;
- chez les compétiteurs et il s’élève avec le niveau des compétitions – local, régional, national, international – (Pillard et al., 2002) ;
- au cours des dernières années : le dernier travail publié sur le thème de l’épidémiologie du dopage trouve, au Québec, 25 % d’adolescents sportifs qui déclarent avoir utilisé des produits dopants au moins une fois au cours des douze derniers mois (Valois et al., 2002).
En France, les deux enquêtes nationales Escapad menées en 2000 et 2001 lors des journées d’appel et de préparation à la défense, montrent qu’environ 5 % des jeunes âgés de 17 et 18 ans ont déjà pris un produit dopant pour améliorer leurs performances sportives (Beck et al., 2000, 2001). Les trois principales catégories de substances consommées sont les stimulants (pour lutter contre la fatigue), les corticoïdes (contre la douleur et la fatigue) et les anabolisants (pour améliorer la puissance musculaire et l’apparence physique).
Le « dopage » des non-sportifs
Les consommations de produits à des fins de performance s’observent également en dehors du sport. En France, selon l’Inserm, 30 % des filles âgées de 16 ans utilisent des stimulants en période d’examen, et 37 % des candidats au baccalauréat usent et abusent de médicaments contre la fatigue selon une étude réalisée par le rectorat de Lyon. D’après l’enquête Escapad 2001, à 18 ans, 8 % des filles et 5 % des garçons ont déjà pris un produit au cours de leur vie pour améliorer leurs performances scolaires ou intellectuelles.
Pour les filles, il s’agit plus d’une fois sur trois de vitamines, de sels minéraux ou d’oligo-éléments et une fois sur quatre d’un produit censé stimuler la mémoire ou la concentration. Chez les garçons, les vitamines, les sels minéraux et les oligo-éléments sont mentionnés une fois sur trois et les produits pour la mémoire et la concentration une fois sur sept. Par ailleurs, un huitième de ceux qui ont déjà pris un produit pour améliorer leurs résultats scolaires ou intellectuels citent un produit illicite (en général, le cannabis).
Les modalités de consommation
L’administration des produits se fait par voie orale ou injectable. Concernant les androgènes, un travail auprès de jeunes canadiens âgés de 11 à 18 ans montre qu’environ 30 % des utilisateurs recourent à des injections intramusculaires (plutôt des garçons) et que 60 % des 11-13 ans et 18 % des 16 ans ou plus échangent leurs aiguilles avec d’autres usagers (Melia et al., 1996).
Enfin, la prise des produits décrits ci-dessus est volontiers associée à celle d’autres substances comme l’alcool, le tabac, la cocaïne, le cannabis, les amphétamines ou les antalgiques.
Peu de travaux éclairent les sources d’approvisionnement, mais tous soulignent le sentiment de facilité des adolescents de pouvoir se procurer n’importe quel produit. Aux États-Unis, une étude menée auprès de 135 utilisateurs âgés de 14 à 18 ans (Tanner et al., 1995) montre que leurs sources de stéroïdes anabolisants sont leurs camarades (pour 55 % d’entre eux), leurs entraîneurs sportifs (pour 26 %), leurs médecins (pour 12 %) ou leurs parents (pour 7 %). Ces sources sont également rapportées dans les autres études.
En dépit de la réalité du dopage des jeunes, de nombreuses personnes estiment que cette population n’est pas concernée par ce type de consommation.
Ainsi, seul un peu plus de la moitié des éducateurs sportifs pensent que le dopage touche les enfants et un médecin généraliste sur cinq est de cet avis (Laure, 2001).
S’agissant d’un comportement interdit dans la communauté sportive, on pourrait trouver une explication à cette forme de méconnaissance en faisant un parallèle avec la notion de déviance. Selon Howard Becker, la déviance est moins un état de fait qu’une forme de jugement sur les actes de la personne, une « qualification ». Il considère la déviance comme « une transaction effectuée entre un groupe social et un individu qui, aux yeux du groupe, a transgressé une norme » (Becker, 1963). De fait, un comportement ne serait déviant qu’à deux conditions : une personne enfreint une règle (une norme de groupe) et cet acte est perçu comme déviant. Par analogie, et avec les réserves habituelles liées à ce mode de comparaison, l’usage de dopants par les jeunes ne serait reconnu qu’à la double condition d’exister et d’être perçu. Si la première a été établie plus haut, la seconde, en revanche, ne semble pas encore acquise. Elle s’inscrit dans un mécanisme général qui consiste à nier ou au moins à minimiser consciemment ou inconsciemment la signification de cet événement pour en diminuer l’anxiété ou tout autre affect désagréable. Concrètement, cela permet aux parents de ne pas avoir à gérer la contradiction entre le risque de l’exposition au dopage et le fait d’encourager la pratique sportive de leurs enfants.
Mais cette forme de déni génère également le stéréotype, voire le préjugé, selon lequel le dopage ne touche que les athlètes de haut niveau, c’est-à-dire seulement des adultes engagés dans des compétitions internationales. Cette posture est par ailleurs facilitée et renforcée par les informations régulièrement diffusées dans les médias et exclusivement centrées sur des « affaires » de grande ampleur, comme le Tour de France 1998. Par exemple, les jeunes sportifs récemment contrôlés positifs à un dopant majeur (stéroïdes anabolisant) étaient âgés de 14 ans et n’ont été signalés que par un entrefilet dans la presse spécialisée.
Enfin, les enfants (les adolescents nettement moins) bénéficient d’une certaine image d’innocence : nombre d’adultes n’adhèrent pas sans une grande difficulté au fait qu’ils puissent user de psychotropes et autres stimulants, même en dehors du contexte sportif. Or, cet usage est lui aussi bien décrit, et avec une ampleur non négligeable puisqu’il pourrait concerner jusqu’à environ 20 % d’entre eux.
Cela dit, en plus du déni, la simple ignorance joue un rôle probablement important dans l’absence de perception évoquée plus haut.
Des conséquences pour la prévention
Méconnaître l’existence du dopage chez les jeunes sportifs est lourd de conséquences en matière de prévention.
Globalement, la prévention est un processus évolutif qui consiste à se porter au-devant d’un comportement individuel ou collectif jugé problématique par un groupe social par rapport à ses valeurs fondamentales. Son objectif est d’accompagner un changement pour empêcher la survenue de ce comportement ou, au moins, en limiter les effets indésirables. Ses moyens consistent en toutes actions non coercitives qui visent l’objectif ci-dessus.
Dans cette définition, il est essentiel que le comportement que l’on souhaite prévenir soit « jugé problématique ». Si ce n’est pas le cas, aucune action de prévention raisonnée ne sera engagée. Si de telles actions sont décidées (pour différents motifs) à une grande échelle, les acteurs pressentis de l’accompagnement au changement risqueront de rencontrer au mieux un intérêt courtois de la part des dirigeants et des autres encadrants de jeunes sportifs, au pire une résistance prenant différentes formes. Par exemple : « C’est intéressant, mais là nous sommes en période de compétition et les jeunes n’ont pas le temps. Plus tard peut-être. » L’efficacité des actions pourra donc s’en ressentir, compte tenu de l’absence d’implication des principaux intéressés.
Méconnaître l’existence du dopage chez les jeunes sportifs, c’est ne pas engager d’actions de recherche, par exemple pour mieux comprendre la situation et sa construction. Ainsi, les conduites de consommation de produits à des fins de performance, ou conduites dopantes, se définissent par l’interaction, à un moment donné, d’un usager, d’une substance et d’un environnement particulier. Dès lors, leur prévention doit en permanence s’adapter aux personnes, à leurs origines culturelles, à l’évolution des mœurs, des connaissances, du degré d’inquiétude engendrée par ces conduites. Mais il serait réducteur de la concevoir uniquement sous l’angle d’une approche individualisante, centrée sur la personne. La prévention doit également prendre en compte l’environnement social et les représentations des conduites dopantes, pour y produire du changement. Elle doit pour cela disposer des données scientifiques nécessaires à l’élaboration de programmes pertinents et cohérents. Ce genre d’études est mené dans le champ des pratiques addictives. Mais très peu le sont, pour l’heure, dans celui des conduites dopantes des jeunes.
De quoi entendre longtemps encore la position défendue par certains : « Le dopage des jeunes ? Ça n’existe pas. Alors ce n’est pas la peine de leur en parler, cela ne ferait que les inciter à y recourir. »
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[*]
Patrick Laure, Université de Reims,
ufr-staps, Moulin de la housse, chemin des Rouliers, 51687 Reims cedex 2.