Empan
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I.S.B.N.2-7492-0133-0
160 pages

p. 32 à 35
doi: en cours

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Le dossier / Les jeunes et le sport

no51 2003/3

Entre toxicomanie et surmédication, le dopage se révèle, depuis quelques années, comme un véritable problème social. Si « l’affaire Festina » a permis de dévoiler et de médiatiser un dopage systématisé au plus haut niveau du sport professionnel cycliste, de nombreux spécialistes démontrent depuis longtemps que le dopage n’est pas nouveau et qu’il est même aussi vieux que le sport (Laure, 2000). Financé par le ministère des Sports depuis 1998, le numéro vert Écoute dopage [1] a permis de briser le silence et de reconnaître l’ampleur et la complexité de la situation. Les statistiques du service ont rapidement montré que le problème du dopage n’était pas intrinsèquement lié au sport de haut niveau. Le dopage concerne aujourd’hui tous les sportifs, toutes les disciplines, les jeunes comme les adultes, les amateurs comme les professionnels, mais aussi, indirectement, leurs proches comme le grand public (Martinez et Bilard, 2000).
 
Écoute dopage : en parler devient possible
 
 
Il y a quelques années encore, faire de la prévention était considéré comme une chose facile. Selon l’idée ambiante, il suffisait d’expliquer les conséquences néfastes d’un comportement pour que celui-ci soit modifié ou évité. En conséquence, de nombreuses campagnes de prévention ont ainsi découlé, faisant appel à des messages adoptant comme stratégie la peur : « Si vous fumez, vous aurez un cancer à 50 ans », ou la tromperie : « La drogue, c’est de la merde. » Les évaluations de ces nombreuses campagnes ont montré que de telles méthodes n’amélioraient pas les résultats et que, pire, dans certains cas, elles les aggravaient. D’ailleurs, aujourd’hui encore, beaucoup d’éducateurs et de médecins pensent prévenir le dopage dans le milieu du sport en appuyant leur discours par des phrases déclaratives de ce genre : « Si vous consommez ce produit, vous allez mourir dans dix ans. » Or, on sait très bien que la peur ne dissuade pas. Tenter d’en appeler à la seule crainte, pour créer une sorte d’aversion, apparaît d’autant plus inopérant que le fait de prendre des risques peut constituer, précisément, l’un des attraits principaux de la conduite incriminée. De plus, différentes enquêtes (Cournau et Gaudin, 2000 ; Collin, 1999) démontrent que la connaissance d’un phénomène ou d’un produit n’est pas rédhibitoire, ou du moins ne suffit pas à faire adopter un comportement défini comme sain. En l’occurrence, les médecins et les pharmaciens, experts incontestés en matière de santé, adoptent parfois les mêmes comportements que leurs patients : ils fument autant, boivent autant, ne se protègent pas toujours lors de relations dites à risque, etc. Dans ces conditions, « dire le dopage » ne s’impose pas comme une évidence, en termes de prévention. Ouvrir un espace de parole sur ce phénomène est apparu particulièrement difficile car c’est une pratique condamnable que personne ne souhaite avouer et qui concerne en priorité les sportifs pour qui « parler est ce qu’ils cherchent à éviter en se polarisant sur l’action motrice » (Carrier, 1992).
 
De la conduite dopante au dopage
 
 
Si le dopage a pour principale définition un aspect réglementaire qui « […] interdit à toute personne […] d’utiliser des substances et des procédés de nature à modifier artificiellement les capacités [2]», on peut aussi tenter de le situer sur un plan psychologique.
Les analyses des fiches cliniques du numéro vert Écoute dopage montrent que les sportifs n’en viennent jamais au dopage spontanément. Il y a toujours un processus psychologique, plus ou moins lent, qui se met en place avant d’en venir à cette pratique interdite. Quels que soient les objectifs du sportif, il y a toujours une évolution dans la nature des produits consommés. Sous ce que l’on nomme « conduites dopantes » se cache en effet une consommation de produits autorisés par la réglementation sportive mais qui a pour caractéristique d’engager le sportif dans la croyance que ses performances sont intrinsèquement liées à l’absorption de ces produits. Ce qui est « inquiétant » dans ce genre de comportement n’est pas tant la nature du produit que la « dépendance psychologique » qui se crée au travers de cette consommation : « Sans ce produit, je ne peux pas gagner ! » L’illusion entretenue par la publicité et les médias, selon laquelle un produit commercial (un médicament, une crème, un patch) peut permettre de résoudre les difficultés rencontrées, associée à la libéralisation de la vente des compléments alimentaires, expose un grand nombre de sportifs à l’engagement dans des « conduites dopantes ». Cette conduite généralisée dans et par la société [3] amène le sportif à ce qu’on pourrait appeler « le complexe d’Obélix », qui va le distinguer des autres citoyens non sportifs. Tout le monde a le droit de goûter à la potion magique sauf Obélix car, comme le sportif, il a un statut particulier [4] qui ne lui permet pas cette consommation. Or la grande majorité des pratiquants enclins aux conduites dopantes ne se reconnaissent pas forcément dans ce statut de « sportif » (entendu comme participant à la compétition sportive de haut niveau) et consomment des produits sans réel souci de l’interdit. Leur seule préoccupation devient l’atteinte rapide de l’objectif fixé (plus haut, plus fort, plus musclé) et la « potion magique » permet d’y arriver rapidement en évitant les difficultés de l’apprentissage sportif, les douleurs musculaires, en un mot toutes les frustrations. On constate donc que ces « conduites dopantes » et l’engrenage dans la consommation de produits interdits et dangereux, qui souvent en découle, ne sont pas des pratiques exclusives des sportifs de haut niveau.
 
Un dispositif également épidémiologique
 
 
Ce dispositif original mis en place pour lutter contre le dopage a également pour vocation de mieux comprendre les problématiques et les caractéristiques des personnes concernées par cette pratique. Aussi, malgré des résistances prévisibles et une communication largement optimisable, Écoute dopage a traité, en moins de quatre années de fonctionnement, plus de 34 000 appels sur plus de 62 000 acheminés. Le tabou du dopage semble donc levé ou du moins plus facile à « gérer » par l’intermédiaire d’une communication téléphonique anonyme. Et même si, en termes de recherche scientifique, le recueil de données par téléphone impose rapidement ses limites [5], le nombre important de fiches cliniques recueillies (environ 10 000) au fil des années permet de dresser un panorama assez riche des problématiques de dopage en France.
Les appelants sont :
  • en majorité des hommes (75 %) ;
  • en majorité des adultes (75%) ;
  • des sportifs et leur entourage pour 50 % des appels.
Les sports les plus cités sont :
  • la musculation (23 %) ;
  • le cyclisme (14 %) ;
  • l’athlétisme (11 %) ;
  • le football (10 %).
Les produits les plus cités pour l’année 2002 sont :
  • le cannabis (21%) ;
  • les anabolisants (14 %) ;
  • les compléments alimentaires (13 %) ;
  • les stimulants (12 %) ;
  • la créatine (10 %).
Les appels, dont 50 % durent plus de dix minutes, proviennent de toutes les régions de France et peuvent être catégorisés selon quatre axes :
  • demandes d’informations (sur les produits, la loi, les contrôles, la documentation…) ;
  • expressions personnelles (opinions, témoignages, dénonciations…) ;
  • demandes d’aide à la décision (sur la prise d’un produit, sur l’arrêt d’une consommation, pour la prise en charge médico-psychologique…) ;
  • demandes de soutien (situation de crise, fortes préoccupations, malaise diffus…).
Ce service d’accueil téléphonique centré sur les problématiques du dopage reste unique en France et en Europe.
 
Le cannabis : problématique majeure des adolescents et des jeunes adultes
 
 
Il est un fait indéniable : le statut du cannabis [6] questionne les sportifs. C’est ce que l’on constate quotidiennement au numéro vert Écoute Dopage où les appels relatifs au cannabis augmentent fortement depuis deux ans. En 2002, cette substance représente le premier motif d’appel avec plus de 21 % des communications contre 14 % en 2001. Les principales questions tournent plus autour du statut de cette substance, de sa détection, de sa consommation et des sanctions encourues, que de sa nocivité pour la santé : « Le cannabis est-il un dopant ? Mon fils fume, est-il drogué, est-il dopé ? Combien de temps reste-t-il détectable dans les urines ? Peut-on être déclaré positif en tant que fumeur passif ? Peut-on détecter le cannabis dans les cheveux ou dans le sang ? Vais-je être contrôlé positif ? Je viens d’être déclaré positif, que faire ? Comment faire face aux contrôles ? Comment éliminer plus vite le cannabis ? Combien de temps s’arrêter avant de reprendre la compétition ? Quelles sont les sanctions ?… » Le « joint » de cannabis est, en effet, le premier produit illicite consommé dans notre société, au point que cette conduite est banalisée et que les consommateurs ne savent plus quels en sont les réelles conséquences, y compris par rapport à la pratique sportive. Les psychologues du sport à l’écoute rappellent bien sûr les lois et les règlements en vigueur par rapport à cette substance, mais ils permettent aussi aux appelants de se positionner à l’égard de leur propre comportement. Il leur est signifié qu’ils se sont mis en marge de la loi et, de ce fait, qu’ils ne sont pas à l’abri d’une éventuelle sanction car la durée d’élimination du produit est fluctuante en fonction de facteurs individuels (poids, métabolisme, état de fatigue, doses consommées, fréquences de consommation, etc.). Le doute reste donc entier ; il facilite la réflexion, l’interrogation et la prise de décision des appelants : « Faut-il arrêter momentanément la compétition ? Faut-il faire une analyse d’urine dans un laboratoire ? Faut-il prendre le risque d’être contrôlé et sanctionné ? » La décision finale, qui revient à chaque appelant, n’élude pas la question de la poursuite d’une telle conduite interdite en sport.
En ce qui concerne les adolescents sportifs qui appellent, l’objectif est de les confronter à un choix de vie : en consommer festivement comme les autres « non sportifs [7] » et risquer d’être exclus, ou se démarquer de cette conduite contradictoire avec leur engagement « d’être sportif » et donc accepter les règles de cette microsociété…
 
Conclusion
 
 
Le dopage, comme beaucoup de psychopathologies, se développe sur une absence de parole, donc en déshumanisant le sportif puisque, en référence à l’expression de Lacan, l’homme n’est qu’un « parlêtre ». Le psychologue clinicien, par l’écoute, la libération de la parole, le travail réflexif qu’il engage par l’écoute téléphonique, permet aux sportifs, aux entraîneurs, aux familles, une prise de recul nécessaire par rapport au terrain sportif et à ses dérives. L’intervention clinique favorise l’émergence de nouvelles représentations, de nouvelles attitudes face à tel obstacle, telle compétition, et peut permettre à chacun de se dégager des « paradis artificiels » que sont les produits énergétiques ou dopants, pour assumer ses limites et son destin.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Carrier, C. 1992. L’adolescent champion, Paris, puf.
·  Collin, J.F. 1999. Enquête auprès des pharmaciens d’officine 98/99, Paris, cfes.
·  Coumau, C. ; Gaudin, F. 2000. « Alcool, tabac… Pas très vertueux les généralistes », Impact Médecin Hebdo, Paris.
·  Laure, P. 2000. Dopage et société, Paris, Ellipses.
·  Martinez, D. ; Bilard, J. 2000. Écoute Dopage. Rapport d’activité, Paris, ministère des Sports.
 
NOTES
 
[*]Dorian Martinez, coordinateur du service.
[**]Jean Bilard, responsable du service.
[1]Le ministère des Sports finance depuis 1998 un numéro vert, national et gratuit, Écoute dopage, 0800 15 2000. Anonymes et confidentiels, les appels sont reçus par une équipe de huit psychologues de formation clinique et un médecin du sport pour les appels à caractère purement médicaux.
[2]Article 17, section 2 de la loi n° 99-223 du 23 mars 1999 relative à la protection de la santé des sportifs et à la lutte contre le dopage.
[3]À noter que hors contexte sportif, le mot « doper » est extrêmement positif et très souvent repris par les publicitaires : « dopez vos ventes », « dopez votre ordinateur », « dopez votre mémoire », etc.
[4]Il serait tombé dans la marmite étant petit…
[5]La mission première du numéro vert Écoute dopage est fondée sur l’aide personnalisée aux appelants et repose sur l’anonymat des appels. Rappeler une personne pour approfondir son témoignage, aussi intéressant soit-il, est dès lors impossible.
[6]Le cannabis est à la fois un stupéfiant et un produit dopant.
[7]En leur rappelant que fumer est également interdit hors cadre sportif.
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[2]
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[3]
À noter que hors contexte sportif, le mot « doper » est ext...
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