2003
EMPAN
Le dossier / Sports et intégration
L’intégration par le sport au risque de l’innovation
sportive
Alain Loret
[*]
Pour tenter de comprendre les conditions nouvelles dans
lesquelles se développent aujourd’hui les politiques nationales ou locales
d’intégration sociale par le sport, il est nécessaire de poser comme un
préalable le postulat suivant : le sport
contemporain est engagé dans une profonde mutation.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Formulé d’une manière simple, cela signifie que le futur du
sport ne ressemblera pas à son passé. Toute mutation est en effet une rupture.
Or, il s’agit bien de cela : le sport est aujourd’hui engagé dans une véritable
logique de rupture.
Si les nouvelles conditions d’évolution du sport qui se mettent
en place sont essentiellement de nature économique, la transformation du sport
prend également des formes multiples, notamment sociales et culturelles. Ces
dernières sont très étonnantes au regard des traditions et de l’histoire du
mouvement sportif. Or, elles représentent autant de tendances lourdes
permettant d’esquisser le profil du « paysage sportif européen » du début du
xxie siècle. Celui-ci est, d’ores et déjà,
et sera dans l’avenir, très différent du sport du
xxe siècle.
Cette transformation est spectaculaire car elle relève d’un
événement qui est proprement historique. En effet, elle s’impose aujourd’hui à
un système sportif séculaire. De fait, le sport s’inscrit entièrement dans
l’histoire du siècle dernier. Il repose sur un système de pensée élaboré dans
la dernière décennie du xixe siècle. Les trente premières années du
xxe siècle ont vu l’idée de sport se
développer, se structurer et se réglementer. Dans les années 1950, nous pouvons
considérer qu’en matière de sport tout avait été dit et tout avait été fait.
Dans ces conditions, il ne restait plus qu’à gérer le phénomène en pilotant son
succès populaire. Au tournant du xxe siècle, le sport a ainsi acquis une
véritable légitimité. Il s’est stabilisé. Dans certains pays européens, dont la
France, il est même entièrement institutionnalisé. Or, nous assistons
aujourd’hui à une remise en cause aussi brutale qu’inattendue de la légitimité
de cette institution sportive. Ce point n’est évidemment pas sans conséquences
sur cette vision largement partagée qui fait du sport un puissant vecteur
d’intégration et d’éducation.
Les grandes tendances d’évolution du sport
Je vais esquisser ici les grandes tendances d’évolution du
sport contemporain. Il faut bien comprendre que ces tendances apparaissent
comme de nouveaux éléments de compréhension du système sportif du futur qui
pèseront sur le développement des politiques nationales et locales
d’intégration par le sport.
Première tendance : la « téléspectacularisation galopante » du
sport
Chacun admettra sans difficulté que ce qui caractérise le
mieux le sport, ce sont ses règles et leur respect. Sans règle, le sport
n’existe pas. La légitimité de la victoire sportive est entièrement
conditionnée par le respect des règles. Nous pouvons donc considérer que la
règle est au cœur du système sportif : c’est son « noyau dur ». C’est
d’ailleurs pour cette raison que l’on parle si facilement de « discipline » en
parlant de l’athlétisme, de la natation ou du judo, pour ne citer que quelques
exemples.
Ce caractère central de la règle explique que plusieurs
décennies ont souvent été nécessaires pour stabiliser le système réglementaire
des disciplines sportives. Durant tout le xxe siècle, les dirigeants sportifs n’ont
touché aux règles qu’avec parcimonie et en s’entourant de toutes les
précautions. Lorsqu’ils les élaborèrent, puis ensuite lorsqu’ils les
améliorèrent, ce fut toujours dans « l’esprit » du sport, c’est-à-dire en
tenant compte de l’éthique et des comportements des joueurs et des
arbitres.
Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas.
En 2003, lorsqu’on touche aux règles, c’est presque toujours
pour améliorer le caractère « télévisuel » non plus des disciplines, mais des «
téléspectacles » sportifs. Prenons un exemple : le
tie-break au tennis ou au volley-ball.
Cette règle n’a été introduite que pour mieux maîtriser la durée des
retransmissions télévisées des matches. En aucun cas, cette nouvelle règle n’a
été élaborée dans « l’esprit » des disciplines concernées. Bien au contraire,
elle dispose de « l’esprit » pour le formater aux exigences de la
télévision.
Aujourd’hui, lorsqu’une nouvelle règle sportive apparaît,
cherchez son intérêt pour les chaînes de télévision et vous trouverez les
raisons de son invention.
Il s’agit là d’un renversement total de « l’esprit du sport
», c’est-à-dire de ses valeurs, de son système de normes et de symboles sur
lesquels se fondèrent les codes d’arbitrage. C’est une nouvelle matrice
culturelle qui s’élabore ainsi sous nos yeux : une matrice dont les fondements
sont économiques et dont les bases reposent entièrement sur une rationalité
financière et non plus sur une logique sportive. Nous pouvons considérer que le
développement de la capacité économique du sport via les télévisions est l’un des éléments les
moins contestables du scénario de son évolution pour les vingt prochaines
années.
Il faut admettre que dans le système sportif mondial, face
aux fédérations internationales, nous assistons aujourd’hui à la naissance de
nouveaux acteurs particulièrement puissants. Des conglomérats de diffuseurs
télévisuels, de sponsors, d’agences de marketing et de communication cherchent
tous à débusquer les niches économiques que recèle potentiellement le sport. Il
y a là des enjeux considérables. Ils sont économiques mais aussi culturels.
D’aucuns pensent que cela met à mal l’éthique sportive, c’est-à-dire ses
valeurs et son système symbolique. C’est probable. Dans ces conditions, il nous
faut envisager qu’une nouvelle donne se fait jour, qui touche au cœur du
système sportif, c’est-à-dire au mode de codification des comportements
sportifs. Elle ne sera pas sans conséquences sur l’utilisation du sport comme
vecteur d’intégration.
Deuxième tendance : l’évolution technique
L’analyse de l’évolution technique va nous obliger à faire un
petit retour en arrière. On peut considérer que le sport a vécu trois grandes
périodes de développement au cours du xxe siècle.
Une première période de
gestation et d’organisation. Elle va globalement de la fin du
xixe siècle jusqu’au milieu du
xxe. Au cours de cette première période,
on invente le sport de toutes pièces, on le structure et on le codifie. À la
fin des années 1950, c’est un peu comme si tout avait été dit et tout avait été
fait en matière de sport. En réalité, il ne restait plus qu’à le
gérer.
Un événement exceptionnel se produit alors : l’offre de
services sportifs inventée durant la première moitié du siècle, cette offre de
service disciplinaire et compétitive déjà considérée à l’époque comme un
vecteur d’intégration sociale, rencontre le « marché » considérable que
constitue la génération du baby-boom.
Il se crée une sorte de convergence entre les besoins de ces adolescents en
matière d’activités physiques, l’offre des fédérations sportives et les
objectifs de l’État en matière d’éducation. De cette convergence naissent les
conditions du remarquable succès populaire que rencontre le sport au cours de
la seconde moitié du xxe siècle.
Une seconde période de gestion
du succès. Elle dure globalement un quart de siècle : 1950-1975. Si
l’on observe cette période, on constate que l’on n’invente pratiquement plus
d’activité sportive, ou alors très marginalement. Une sorte de silence créatif
s’instaure qui est très dissonant au regard de l’intense créativité de la
période précédente.
Une troisième période de «
réinvention » du sport. Elle est toujours d’actualité. Elle possède
un caractère remarquable car elle contraste fortement avec la période
précédente. En effet, depuis une vingtaine d’années la société occidentale a
créé une bonne quarantaine de nouvelles activités (vtt, windsurf, snowboard, skate, parapente,
roller, kite-surf, etc.). Nous assistons aujourd’hui à un intense foisonnement
créatif qui redéfinit totalement le « paysage sportif européen ». Il s’agit
d’une nouvelle logique sportive qui introduit mécaniquement la troisième
tendance.
Troisième tendance : l’évolution technologique
Cette nouvelle logique de créativité technique génère bien
évidemment de nouveaux « objets techniques sportifs », c’est-à-dire de nouveaux
équipements et de nouveaux matériels. Tous les nouveaux sports sont, en effet,
essentiellement des activités « appareillées » ou, si l’on préfère, des
activités à forte valeur ajoutée technologique. Ils nécessitent donc la
maîtrise de nouveaux « instruments » par les pratiquants. Mais ils instaurent
dans la même foulée la maîtrise de nouveaux marchés par les acteurs économiques
et par les acteurs institutionnels.
On assiste depuis une quinzaine d’années à la naissance d’une
sorte d’effet pervers inédit dans le monde du sport : l’obsolescence accélérée
du matériel et des équipements sportifs. En effet, les ergonomes, les
ingénieurs, les biomécaniciens, voire les sportifs eux-mêmes, améliorent en
permanence les techniques et les technologies sportives. Ils disqualifient, à
un rythme inconnu jusqu’ici dans les milieux sportifs, les techniques d’hier
pour promouvoir les technologies d’aujourd’hui et leur cortège
d’innovations.
Cela revient à dire que nous sommes entrés dans une nouvelle
logique, à la fois, sportive et économique qui possède une conséquence
inattendue : si l’on raisonne en combinant les évolutions deux et trois –
technique et technologique – il faut bien admettre que nous ne connaissons pas
le futur du sport. Nous n’avons aucune idée des nouveaux sports qui vont
apparaître et nous ne connaissons guère mieux les nouveaux « objets techniques
sportifs » (raquettes, skis, vtt,
rollers, etc.) que nous utiliserons au cours des dix prochaines
années.
Or, cette situation nouvelle prend tout le monde au dépourvu.
À commencer par les fédérations, l’État et les collectivités locales. Dans les
années 1960, par exemple, personne n’avait d’état d’âme en la matière : on
connaissait avec certitude l’avenir du sport car l’offre de service, de
matériel et d’équipements lourds était entièrement stabilisée. Ce n’est plus le
cas.
On comprend aisément que cette nouvelle donne sportive
bouleverse de nombreux paramètres :
- les politiques publiques de développement du sport ; donc
le service public sportif et les stratégies d’intégration qui lui sont liées
;
- les savoirs et les savoir-faire techniques, donc les
formations des éducateurs, animateurs et entraîneurs ;
- les équipements, donc leur utilisation ;
- les comportements, donc les règles de sécurité,
etc.
En réalité, la liste est longue de ces remises en cause qui
perturbent fortement, aujourd’hui, les institutions sportives
françaises.
Quatrième tendance : l’évolution juridique et
institutionnelle
Cette quatrième forme d’évolution du sport contemporain est
essentielle à percevoir et à comprendre. Elle est liée au fait que le sport
devient un secteur économique à part entière. Il génère plusieurs types de «
marché ». Nous en distinguerons quatre :
- le « marché » des services sportifs qui sont de plus en
plus souvent liés au développement touristique des communes et des régions
;
- le marché du matériel (raquettes, skis,
vtt, etc.) et des équipements lourds
(piscines ludiques, murs d’escalade artificiels, pistes de ski artificielles,
etc.) ;
- le marché des vêtements et des accessoires ;
- le marché du spectacle et surtout du « téléspectacle »
sportif auquel nous associerons celui de la presse écrite.
Un élément est commun à ces quatre types de marché liés au
sport : leur nouveauté. Ils naissent et se développent donc brutalement sur des
secteurs juridiques, administratifs, réglementaires ou législatifs qui, en
conséquence, sont loin d’être normalisés. En réalité, au plan des normes
institutionnelles qui devraient régir et encadrer leur développement, ces
marchés s’épanouissent sur des secteurs souvent vierges de toute trace de
réglementation et de régulation.
Un exemple parmi d’autres : le développement du parapente.
Activité à risques, cette pratique récente à l’échelle du
xxe siècle, a généré quatre types
d’activités économiques : les services sportifs et touristiques, le marché du
matériel, le marché des accessoires, le marché de la presse magazine. Ces
quatre formes d’activités ont investi des secteurs entièrement dépourvus de
savoir, de savoir-faire, de normalisation et de réglementation. Or, il faut
bien admettre qu’à chaque fois, le succès du parapente a pris de cours le
législateur qui n’a rempli son rôle qu’a posteriori et dans une certaine
précipitation eu égard aux accidents qui se multipliaient. Cet exemple peut
être étendu à l’ensemble des nouveaux marchés du sport. En effet, ils possèdent
tous un caractère inédit qui bouscule les usages juridiques et législatifs qui
étaient attachés à un sport stabilisé depuis un demi-siècle.
Cinquième tendance : l’évolution culturelle
Cette cinquième forme d’évolution est très surprenante. Elle
est liée à notre représentation du sport ou, si l’on préfère, à l’idée que l’on
s’en fait. Celle-ci se transforme. La culture sportive est aujourd’hui mise à
mal par un nouveau système de valeur qui – fait très étonnant ! – puise toutes
ses références symboliques dans… la contestation sociale des années 1960. On
comprendra sans peine que cette évolution bouleverse toute la vision
traditionnelle d’intégration sociale par le sport car, dans certains cas, le
sport devient un véritable vecteur de contestation sociale.
Il faut bien comprendre que si, en parlant des règles, je
disais précédemment que nous étions au cœur du système sportif, cette fois
c’est le système de référence ou encore « l’essence du sport » qui est
concerné. Nous touchons donc là aux fondements culturels sur lesquels s’est
construit le mouvement sportif au xxe siècle.
Pour illustrer cela, je prendrai l’exemple des stratégies de
communication des deux principales marques mondiales de vêtements et de
chaussures de sport. Très schématiquement, nous pouvons considérer que des
entreprises comme Nike et Reebok (leaders mondiaux de ce type de marché)
développent des stratégies commerciales destinées à répondre aux besoins des
pratiquants. Leurs campagnes de publicité agissent donc comme une sorte de
miroir tendu aux consommateurs qui doivent pouvoir s’y reconnaître. Or, que
disent-elles : « Break the rules »
pour Reebok et « Just do it » pour
Nike.
Considérons la stratégie de Reebok. Elle signifie clairement
« casse le sport » puisque nous avons
vu que les règles étaient le cœur du système sportif. Selon cette entreprise,
il faudrait donc aujourd’hui « casser le sport » pour le pratiquer. Nous
admettrons que cela pose un problème de fond. En effet, l’une des plus
importantes marques mondiales de chaussures de sport ne s’engagerait pas dans
une telle campagne sans avoir au préalable dûment vérifié que ce slogan…
représentait la réalité de la pratique sportive de ses clients.
Considérons maintenant la stratégie de Nike. En clamant «
Just do it », la marque réactualise
l’aphorisme célèbre de Jerry Rubin, le gourou du mouvement hippie des années
1960 qui, avec son livre intitulé « Do it
», en appelait à la révolution sociale et culturelle. En réalité, il
faut traduire « Just do it » par : «
Fais ce que tu veux, où tu veux, quand tu veux… », c’est-à-dire : « Casse les
règles sportives. »
La marque a bien confirmé ce point en utilisant la
personnalité rebelle du footballeur Eric Cantonna. Dans un « spot »
publicitaire devenu célèbre, celui-ci affirma : « J’ai été sanctionné pour
avoir frappé un gardien de but, pour avoir craché sur un supporter, pour avoir
jeté mon maillot sur un arbitre, pour avoir traité mon entraîneur de sac à m…
[ce dernier mot était coupé par un coup de sifflet], puis j’ai traité de bande
d’idiots le jury qui m’a sanctionné. Je pensais que j’aurais du mal à trouver
un sponsor. » Immédiatement après cette diatribe qui va à l’encontre de tous
les usages sportifs et de toutes les valeurs sociales qu’il est censé
véhiculer, le nom de Nike envahissait l’écran de la télévision.
De nouveau, on ne peut qu’être surpris que la première marque
sur le marché mondial des chaussures et des vêtements de sport emprunte des
voies aussi provocantes. Or, il s’agit bien entendu d’une provocation calculée.
Là encore, elle s’inscrit parfaitement dans les comportements, les attitudes «
sportives » et les motivations de ses clients.
Prenons un dernier exemple : les couleurs du sport. Celles-ci
se sont brutalement transformées dans les années 1980. Or, ce changement des «
coloris sport » est significatif d’une véritable mutation culturelle.
Dans les années 1970, en France, le sport se déclinait selon
un code de couleurs particulièrement simple : le bleu-blanc-rouge. C’était la
période du sportswear prônée par des
marques comme Le coq sportif, La Hutte, Recordman, Puma ou Adidas. Dix ans plus
tard, le surfwear puis le
funwear utilisèrent ce que l’on appela
alors les « couleurs fluo ». Un nouveau code symbolique était à l’œuvre. En
effet, les couleurs fluo s’établirent sur une base de cinq couleurs que l’on
peut considérer comme les couleurs primaires du sport des années
fun : le rouge, le jaune, le vert
pomme, le rose et le violet. Ces cinq couleurs furent utilisées par de
nouvelles marques comme Oxbow, Rip Curl, Quiksilver, Bilabong, Gotcha, etc. Or,
elles ne sont pas autre chose que les couleurs psychédéliques qui furent le
véritable totem d’une mouvance alternative prônant la contestation sociale dans
les années 1960. En une décennie, le sport était donc passé des couleurs du
drapeau (symbole d’intégration sociale) aux couleurs psychédéliques (symbole de
contestation sociale). Le sport traditionnel, vecteur historique d’éducation et
d’intégration, procédait ainsi à sa propre révolution culturelle pour
s’inscrire d’une manière surprenante dans une logique « alternative » et
underground.
Les « sports alternatifs » vont-il redéfinir le service public
sportif ?
Avant de tenter de répondre à cette question, posons d’abord
comme une réalité le fait que, dans les années 1980, cette révolution des
années fun – véritables
années folles pour le sport – fut le
fait d’une minorité : quelque chose comme une avant-garde sportive. Sortes de
pionniers, les tenants du sport alternatif jetèrent les bases d’une nouvelle
société sportive. Les choses deviennent intéressantes lorsqu’on constate qu’ils
furent massivement suivis. Tellement massivement que les comportements qu’ils
préconisèrent, les techniques qu’ils inventèrent, le matériel et les
équipements qu’ils mirent au point, constituèrent bientôt un marché important
qui, progressivement, supplanta le marché du sport traditionnel. Ainsi, par
exemple, le marché du matériel athlétique (poids, javelots, haies, marteaux,
pointes, etc.) est devenu très minoritaire face aux parts de marché du sport
que représentent les équipements liées à la pratique des sports de
glisse.
La question essentielle pour les entreprises, les fédérations
internationales, les télévisions, les sponsors, les gouvernements, mais aussi
les villes et les régions qui sont souvent à l’origine de la construction des
équipements lourds, bref pour l’ensemble des acteurs économiques et
institutionnels, la question consiste à savoir si les sports alternatifs vont
poursuivre le développement ou s’essouffler. Il va de soi que pour une ville,
il s’agit là d’une question stratégique prépondérante dont la réponse
conditionnera et orientera ses investissements futurs, notamment en matière de
politique sportive, de construction d’équipements lourds et de recrutement
d’animateurs et d’éducateurs sportifs.
Nous l’avons vu précédemment, le sport n’est plus ce qu’il
était. Il y a seulement une vingtaine d’années, il s’agissait encore
essentiellement d’une relation au corps et à l’autre de nature compétitive et
agressive qui exploitait le potentiel physique des sportifs. De nos jours, la
notion de sport s’est transformée. Une étude du credoc publiée au début de l’année 1995 a
montré que les Français considèrent le sport comme un défoulement (22,1 %), une
détente (24,2 %), une possibilité de rencontres (6,9 %), un facteur de santé
(26,4 %), le plaisir d’utiliser et de maîtriser une technologie (4,6 %). Par
contre, la compétition n’est mentionnée que par 15,8 % des personnes
interrogées. En réalité, ce qui prime aujourd’hui, c’est moins l’exploitation à
court terme du potentiel physique que son entretien à long terme. Hier, un
compétiteur olympique était « vieux » à 20 ans. Aujourd’hui, un sportif est
toujours « vert » à 60 ans.
On comprendra facilement que cette évolution redéfinit deux
catégories de critères liées à la pratique : les services et, surtout, les
équipements lourds. Ces derniers furent traditionnellement conçus pour la
compétition sur la base d’un cahier des charges indexé sur les règles des
disciplines. À partir du moment où la pratique compétitive perd du terrain,
nous assistons, dans la même foulée, à l’obsolescence des équipements lourds
qui lui étaient entièrement dédiés. C’est donc toute la conception des
équipements sportifs des communes qui doit être revue pour répondre à de
nouveaux besoins, de nouvelles aspirations et de nouveaux comportements, car il
est devenu évident que le sport des années 2000 ne ressemblera en rien à ce que
nous avons connu dans les années 1960.
En réalité, ce sont de nouvelles logiques qui se dessinent en
matière d’équipement sportif. Elles sont particulièrement étonnantes et
risquent de bouleverser l’orthodoxie architecturale qui fut conçue au
xxe siècle.
S’il est impossible de décrire précisément la forme et les
fonctions que revêtiront les équipements sportifs du futur, nous pouvons malgré
tout traquer l’innovation en nous intéressant à certains projets et prototypes
actuels qui préfigurent sans aucun doute les équipements sportifs du
xxie siècle.
Je prendrai quelques exemples qui me paraissent très
significatifs de cette volonté d’innovation.
La chute libre artificielle
Tout comme il existe aujourd’hui des murs d’escalades
artificielles, il existera bientôt des « tubes » ou des « bulles de chute ».
Des prototypes existent, qui proposent le dispositif suivant. Imaginez un
cylindre d’une dizaine de mètres de haut et de trois mètres de diamètre à la
base duquel est placé un moteur d’avion assorti de son hélice. Tous les
systèmes de protection et de sécurité sont prévus pour que lorsque l’hélice
créant un courant d’air ascendant dans le tube, il soit possible de se jeter
dans le vide et de chuter artificiellement en recréant les conditions de la
chute libre qui est le préambule du saut en parachute. Cette proposition, qui
peut prêter à sourire, n’est en réalité pas très différente en son principe de
l’escalade sur mur artificiel, qui fit elle-même sourire les sceptiques lors de
son apparition.
Le surf artificiel
Lorsqu’une municipalité construit une piscine de type
ludique, elle se voit quelquefois proposer une solution technique permettant de
créer des vagues artificielles destinées à la pratique du surf. Trop onéreuse,
cette option est toujours rejetée. Pourtant, une autre solution, moins
coûteuse, existe. Elle consiste à construire une forme en polyester
reproduisant une vague lorsqu’elle « referme » en propulsant, à sa base, un
film d’eau sous pression qui épousera son profil. Le surfer entre latéralement
dans la vague et développe son surf quasi immobile puisque c’est l’eau qui se
déplace. Une fois la compétence technique acquise, il devient alors possible de
pratiquer le surf artificiel en milieu urbain.
Les « cybersports »
Nous ne parlons plus là de pratiques sportives artificielles
mais de pratiques sportives virtuelles. Ces dernières exploiteront ce que l’on
nomme aujourd’hui la « réalité virtuelle » pour recomposer totalement l’espace
sportif.
Il existe d’ores et déjà des prototypes de « cyberski » ou de
parapente virtuel qui fonctionnent selon la logique suivante. D’une part, un
casque de visualisation équipé de deux écrans miniatures placés devant les yeux
autorise la vision stéréoscopique d’un environnement sportif reconstitué par
numérisation. D’autre part, une combinaison équipée de capteurs et reliée au
casque permet de corréler l’espace virtuel et le corps de celui qui s’y
déplace. Cette corrélation, dite « corrélation proprioceptive », est rendue
possible grâce à un traitement informatique des multiples paramètres résultant
de l’activité développée dans l’espace numérisé et de la vision qui lui est
associée. Ainsi, toute action « physique » de celui qui se « déplace » dans
l’espace sportif virtuel le modifie en conséquence. Réciproquement, toute
modification de l’espace tridimensionnel qui environne le « sportif » fait
naître de nouvelles possibilités d’action.
Il s’agit là d’une proposition de service sportif qui
permettra de raccourcir considérablement les durées d’apprentissage, notamment
pour les sports à risque. En outre, cela permettra de se préparer en milieu
urbain à la pratique des sports… de pleine nature
[1].
Les conséquences industrielles de cette dernière innovation
sportive seront considérables. À l’échéance de moins de deux décennies, il est
possible d’envisager un bouleversement notable des marchés mondiaux du sport.
Les leaders d’aujourd’hui que sont Nike, Reebok ou Adidas pourraient voir
surgir des concurrents tout à fait inattendus qui ont pour nom : Sony,
Microsoft, Sega ou encore Nintendo.
L’approche de l’innovation sportive que je viens de proposer
est très déstabilisante pour les institutions sportives. Elle bouleverse, en
effet, notre vision séculaire du sport. Dans ces conditions, la conception
traditionnelle des services, du matériel et des équipements lourds qui
participent étroitement du développement des politiques d’intégration par le
sport développées par les villes et par l’État se trouve aujourd’hui mise à
mal
[2].
Les élus doivent donc impérativement se donner les moyens
d’anticiper les changements qui se profilent. Il en va non seulement de leur
crédibilité, mais aussi de la rationalité sociale et financière de leurs
futures décisions politiques en matière de promotion et d’organisation du sport
sur le territoire français.
[*]
Alain Loret, professeur à l’université de Rouen.
[1]
J’ai développé tous ces éléments dans un livre intitulé :
Génération glisse, Éditions Autrement,
collection Mutations, Paris, 1995.
[2]
Voir
Génération glisse, op.
cit.