2003
EMPAN
Le dossier / Sports et intégration
Le sport : un moyen d’intervention sociale sous conditions
François Chobeaux
[*]
Philippe Segrestan
[**]
Les acteurs du travail social qui accordent quelque crédit au sport comme étant l’un des moyens mobilisables dans leur pratique professionnelle sont dans une posture inconfortable car ils doivent faire face à une double incompréhension.
Les tenants du sport « éducatif par nature » voient dans l’utilisation éducative, thérapeutique ou sociale, des pratiques sportives une confirmation de leurs certitudes. Pour eux, le sport est naturellement porteur de vertus de socialisation, d’intégration des règles, d’étayage des personnalités fragiles et des identités défaillantes, de développement de la fraternité, sans parler de ses bienfaits physiologiques, psychomoteurs et moraux. Ces adeptes d’un discours qu’il faut bien appeler croyant ne comprennent souvent pas les questions que se posent les éducateurs et les pédagogues sur l’adaptation des pratiques sportives à leurs besoins particuliers. Tout paraît si simple dans cette religion révélée !
Chacune de ces croyances pourrait cependant faire l’objet d’une analyse critique retournant radicalement les bienfaits annoncés en autant d’horreurs. C’est aussi dans le sport que l’on apprend à tricher sans être pris, à fuir ses questionnements personnels, c’est l’institution sportive qui codifie à distance les conduites motrices, c’est là que l’on use ou que l’on casse son corps.
L’éducateur ou l’animateur qui veut recourir à ces pratiques doit donc souvent le faire contre les institutions qui se sont établies comme propriétaires des pratiques sportives, contre leur public et parfois contre leurs collègues, en développant des argumentations et des modalités d’actions qui provoquent souvent l’étonnement ou la suspicion des tenants du credo sportif.
La critique des opposants aux pratiques sportives n’est pas moins insidieuse. Pour eux, le sport est physiquement dangereux, c’est l’affaire de spécialistes ; sa mise en œuvre suppose de disposer de moyens de déplacement, de rencontrer d’autres institutions et d’autres acteurs sociaux. Ajoutant à ces difficultés souvent affirmées le fait qu’en inscrivant les pratiques hors de l’institution et de sa culture interne, il gêne et vient briser le ronron de l’entre-soi.
L’idéologie est souvent convoquée par cette famille d’opposants pour justifier leur refus. Le sport colporterait inévitablement des rapports de domination, il relaierait forcément les courants politiques les plus réactionnaires, et il y aurait au fond une inévitable collusion entre le dressage corporel et l’embrigadement des individus dans les plus sinistres des projets politiques.
Entre ces deux écueils, l’intervenant qui souhaite utiliser les pratiques physiques et sportives doit naviguer finement pour trouver non pas une voie médiane, impossible, mais une voie qui lui soit propre, clairement exprimée et construite comme étant celle de l’utilisation raisonnée des pratiques sportives pour un travail sur autrui au profit de son public. Tenter cette aventure ne consiste donc pas à « faire faire du sport » ou à le refuser, mais à savoir pourquoi et comment on peut s’y engager. La question relève donc à part égale du sens du projet de pratique inclus dans le projet plus large d’intervention éducative, et des modalités techniques et pédagogiques de cette intervention. Plusieurs conditions de mise en œuvre méritent d’être développées.
Il est nécessaire de lutter contre les illusions et les représentations. Le sport n’est ni bon ni mauvais en soi ; il n’est que ce qu’en font les pratiquants, les encadrants et les institutions. La réflexion sur le sens de l’action est donc une obligation pour éviter de suivre aveuglément la voix des sirènes. Ajoutons qu’en tant que pratique culturelle, le sport n’a rien de particulier. Ce qui peut être dit de ses conditions de pratique n’est au fond pas différent de ce qui peut être dit pour le théâtre, le jardinage ou la pâtisserie.
Les pratiques n’ont pas à être construites nécessairement selon les règles du modèle sportif. Les formes des pratiques sportives se sont stabilisées au fil de l’histoire. Issues des pratiques corporelles populaires et régionales ou créées de toutes pièce par l’éducation, elles ont abouti le plus souvent à une codification fine dont les institutions officielles sont les gardiennes vigilantes. Et pourtant, ces formes de pratiques n’ont pas à être reproduites ou copiées dans les projets d’intervention éducative. Les règles, les buts et les modalités sont alors à inventer, à adapter en permanence. C’est à l’éducateur de décider des règles d’un tournoi de foot en lien avec son projet d’intervention, pas à la Fédération internationale de football et encore moins à un marchand de chaussures de sport.
La technique n’est pas forcément au service de la performance et du dépassement. « Plus haut, plus fort, plus vite », comme le revendique la devise de l’olympisme contemporain, n’est pas une obligation. Ce modèle peut avoir sa légitimité, qui ne saurait cependant s’imposer à tous, en tous lieux et en tous temps. Les pratiques peuvent aussi bien viser la convivialité, le plaisir du geste et celui de l’effort, la recherche de sensations nouvelles, la dynamique collective d’un projet, la recherche d’un risque raisonné… Clarifier ses objectifs permet alors d’orienter ses propositions, ses démarches, les didactiques que l’on mettra en œuvre.
Que faire ? Quelles pratiques avec quels publics ? Le choix de l’activité est déterminant car c’est elle qui mobilise l’imaginaire et les représentations des participants. Si toute pratique présente d’évidence un intérêt, cette abondance de bien ne doit cependant pas escamoter les besoins et les raisons du choix. L’intérêt de l’éducateur va vers des techniques permettant la créativité gestuelle, et bénéficiant d’une image valorisante et d’un attrait auprès de la population concernée.
Ajoutons sur le plan technique que le choix de l’activité, le matériel utilisé et la pédagogie mise en œuvre doivent permettre aux pratiquants d’entrer rapidement et de plain-pied dans la pratique, dans le respect des possibilités et des difficultés d’engagement physique et affectif de chacun
[1].
L’objectif d’un transfert de comportement est une illusion pratique et une erreur théorique. Le tiercé gagnant du sport-insertion est bien connu : sports de combat, sports à risques et sports collectifs sont appelés à l’aide comme éléments structurants. Ces choix sont largement fondés sur l’attente d’une transférabilité des acquisitions présupposées dans les pratiques sur les conduites de la vie personnelle quotidienne. Si le délinquant respecte les règles du basket (ou mieux du street basket), il respectera à terme les règles de la vie sociale. Si le toxicomane maîtrise les prises de risques en escalade, il modifiera ses conduites à risques. Si le violent évacue son agressivité dans les combats sur le ring, il renoncera aux passages à l’acte hors de la salle. Attentes aussi charmantes qu’illusoires : les exemples venus du sport de haut niveau comme ceux venus des petits clubs locaux ou des terrains sportifs en accès libre l’attestent malheureusement quotidiennement. C’est que les lieux du sport sont particuliers, comme chaque lieu particulier de la vie ; les acquisitions qui s’y produisent ne sont pas si simplement transférées dans d’autres espaces. Dit autrement, le pratiquant du « sport éducatif » n’est pas un rat de laboratoire qui apprend par dressage à suivre le bon chemin. Qu’on trouve cela merveilleux ou très gênant, l’humain est pourvu de facultés d’adaptation et de discrimination.
Le sport ne transforme rien directement par nature ou par magie ; il n’est ni un générateur d’impulsions électriques, ni Dieu. Il peut cependant aider à une lente évolution de la personne qui, se voyant peu à peu autrement, conduira sa vie également autrement. Mais ce changement lent et profond nécessite du temps, des paroles, tout un accompagnement centré non pas sur la technique mais sur l’individu. C’est ici que réapparaît le rôle central de l’intervenant éducatif.
Le projet sportif ne se limite pas à la technique, au corps en mouvement. Il existe aussi dans l’environnement de l’activité : les déplacements, la gestion du matériel, les discussions au vestiaire ou au bivouac, les rencontres avec d’autres pratiquants, la troisième mi-temps… Ces à-côtés sont tout aussi importants que la pratique proprement dite, et doivent donc être l’objet d’attentions égales de la part de l’encadrant intervenant éducatif ou social.
Les activités de plein air sont à ce titre particulièrement riches en valeur ajoutée par la vie collective qu’elles imposent, par la précarité matérielle des campings et des bivouacs, par le dépaysement… Choisir d’agir pendant et à côté de l’activité, avec la même qualité et les mêmes exigences que celles appliquées à la conduite de l’activité elle-même, aide alors au développement de déstabilisations acceptables qui sont autant de moyens au service de l’intervenant éducatif.
Développées dans la durée, intégrées à des projets globaux d’intervention, faisant l’objet d’un choix de techniques et d’une réflexion sur les didactiques, conçues non pas comme un avatar, un sous-produit ou un recruteur du sport, écartées des illusions croyantes, les techniques sportives peuvent être un outil efficace dans un projet d’accompagnement éducatif ou social. Et il n’y a pas de bons outils sans savoir-faire chez ceux qui les utilisent.
[*]
François Chobeaux,
Cemea. 24 rue Marc Seguin 75883 Paris cedex 18.
fchobeaux@ cemea. asso. fr
[**]
Philippe Segrestan,
Cemea. 24 rue Marc Seguin 75883 Paris cedex 18.
psegrestan@ cemea. asso. fr
[1]
Cf. François Chobeaux (coord.),
Escalades, Paris,
cemea, 1994.