Accueil Discipline (Psychologie) Revue Numéro Article

Empan

2003/3 (no51)

  • Pages : 160
  • ISBN : 2-7492-0133-0
  • DOI : 10.3917/empa.051.0051
  • Éditeur : ERES


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Des émeutes urbaines de l’été 1981 aux diverses violences actuelles, les conduites des jeunes des quartiers dits « défavorisés » sont souvent mises en lumière en termes de dysfonctionnements (Clément, 2000). Depuis plus d’une vingtaine d’années, ces quartiers sont l’épicentre du phénomène d’exclusion se traduisant par des taux de chômage, d’échec scolaire, de délinquance juvénile, de précarité plus élevés que dans d’autres quartiers. Les jeunes de ces cités, souvent en situation interculturelle, sont qualifiés en fonction des contextes de vulnérables, d’exclus, de difficiles, de population à risque… Tous ces jeunes ne rencontrent pas de difficultés, mais le groupe social est envisagé comme déviant ou marginalisé. Ces qualificatifs ont comme point commun l’écart à une norme : la marginalisation de jeunes peut s’opérer alors qu’il n’existe chez eux aucune déviance. Depuis les années 1980, les actions en direction de ce groupe sont le lieu d’enjeux politiques à la recherche de l’efficacité pour endiguer l’insécurité. L’activité sportive est utilisée pour lutter contre les troubles de la socialisation. Cet objet ludique, réglementé, consensuel, est présenté dans le discours des hommes politiques et des dirigeants du mouvement sportif comme le moyen de resocialisation et de prévention de la délinquance. L’espace sportif serait un lieu de développement du fair play, de respect des règles : les sports collectifs y sont valorisés. Quand les institutions de socialisation traditionnelles voient leur rôle remis en cause, l’activité sportive apparaît comme un remède aux diverses formes d’inadaptation. Cette thématique, récurrente dans l’histoire du sport amateur et des politiques de jeunesse, repose sur une idéologie centrée sur les positions coubertiniennes (Pantaléon, 1997).

La croyance dans les vertus morales du sport

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Les discours communs décrivent l’activité sportive comme éducative par essence. Les bienfaits de la pratique sportive s’appuieraient sur trois dimensions : améliorer les relations interpersonnelles, canaliser l’agressivité, dépasser ses limites. Ces trois objectifs permettraient l’apprentissage de la règle sportive devant conduire à l’intériorisation de la règle sociale. Les disciplines sportives seraient susceptibles de développer des compétences qui relèvent des catégories auxquelles elles appartiennent : les règles du jeu assurant l’essentiel de l’acte éducatif (Bruant, 1992). Cette logique de transfert entre règles sportives et règles sociales part du postulat que le pratiquant respecte les règles. Or, dans le sport compétitif, la fin semble souvent justifier les moyens. Une augmentation des comportements de transgression des règles et d’agressivité chez les jeunes est constatée. Ainsi, dans le département des Alpes-Maritimes, il y eut une grève des arbitres de football protestant contre ces conduites sur les terrains de jeu. Les résultats des recherches en psychologie du sport permettent de les expliquer. Shields et Bredemeier (2001) montrent que le contexte compétitif nécessite la recherche d’un avantage personnel ou collectif au désavantage de l’adversaire : la compétition entraîne l’individu vers une morale de type égocentrique. La vie sociale et la vie sportive sont ainsi présentées comme deux contextes spécifiques, les règles en vigueur y étant différentes. L’étude comparative de Bredemeier (1995) sur le raisonnement moral dans des situations sportives et de vie quotidienne appuie cette théorie. Les adolescents utilisent un niveau de raisonnement moral plus élevé dans les situations de vie quotidienne. Ils privilégient davantage les relations sociales harmonieuses dans ce contexte.

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La prévention par le sport met en évidence une idéalisation de la pratique : les aspects négatifs de l’activité physique sont occultés.

Les sports compétitifs et la logique d’exclusion

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« L’insertion dans le sport ou par le sport ? », questionne Clément (2000). Les clubs sportifs et leurs fédérations se donnent pour objectif d’insérer les jeunes par le sport. L’image du sportif de haut niveau est utilisé : le champion représente pour le jeune un modèle identificatoire. Mais les jeunes en difficultés ont peu accès au sport fédéral. Le mouvement sportif reste le plus souvent en lisière des quartiers dits « défavorisés ». Une logique d’exclusion est présente au sein du système sportif fédéral. Pour lutter contre l’exclusion, on souhaite introduire des jeunes dans les associations sportives fédérales mais un élément jugé perturbateur ne peut être conservé au sein de ces types de club car il risque de mettre en péril l’association et sa logique de compétition (Dulac, 1994). Le club sportif effectue des sélections au niveau des joueurs par rapport à des capacités motrices et sociales : certains jeunes acceptent difficilement la structure sportive, d’autres n’ont pas les compétences suffisantes. L’insertion dans le milieu sportif ne va pas de soi.

L’intégration et l’insertion par le sport

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Intégration et insertion par le sport sont des termes peu définis. Cette non-définition des notions-clés du discours social permet de justifier toutes les pratiques de prise en charge de la jeunesse. L’activité sportive constitue ainsi un moyen légitime permettant à différents acteurs (éducateurs, animateurs, policiers…) de s’engager dans des interactions éducatives. L’utilisation de la pratique sportive pour les jeunes en difficulté s’effectue essentiellement par l’intermédiaire du travail social (centres d’animation, associations diverses pour la jeunesse, clubs de prévention…). Les professionnels construisent-ils de l’intégration et/ou de l’insertion ?

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L’intégration d’un individu à la société met en évidence différentes logiques (Tap, 1992) : d’une assimilation d’un individu ou d’un groupe dans un autre groupe à une greffe réussie (ce que Tap nomme l’intégration véritable). L’insertion, elle, peut être définie tour à tour comme un processus, un résultat, un moyen (Pantaléon, 1997). Pour une majorité des individus, l’insertion passe par une profession et un logement.

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L’activité ne doit pas être pensée comme permettant l’insertion et l’intégration par essence. C’est l’instance de socialisation qui peut le permettre en fonction du projet et des pratiques éducatives valorisées. De quelle pratique parle-t-on ? Dans quel contexte la pratique se déroule-t-elle ? Quel est projet global ? Il ne peut y avoir d’intégration et d’insertion si la logique d’utilisation de l’activité pour les jeunes en difficulté est uniquement occupationnelle, si le jeune s’inscrit dans une conduite de consommateur et s’il n’existe pas de projet individualisé construit par des professionnels.

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La pratique sportive peut donc être une aide pour rétablir le lien individuel par la mise en place de projets personnels. Si ce n’est le cas, à un premier niveau, elle peut être un mode d’entrée en relation avec d’autres individus (adultes, jeunes). Elle peut être ainsi utilisée comme un outil de communication. Le fait pour le jeune d’appartenir à une structure est un moyen de rétablir le lien social. Mais l’intégration du jeune se fait principalement dans son milieu. En effet, les associations de jeunesse regroupent des jeunes en difficulté : « Aux pauvres, les sports de pauvre, dans les clubs de pauvre ; à faire du foot dans les bas-quartiers, on se socialise entre déshérités » (Parisot et Rasse, 1991, p. 169).

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L’activité sportive doit être considérée comme un moyen d’ancrage dans la société, un outil pour accrocher le jeune, pour lui donner des repères. L’activité sportive n’est qu’un support. Ce sont les pratiques éducatives privilégiées par les professionnels qui permettront de donner un sens aux actions poursuivies.


Bibliographie

  • Bredemeier, B. 1995. « Divergence in children’s moral reasoning about issues in daily life and sport specific contexts », International Journal of Sport Psychology, 26, p. 453-463.
  • Bruant, G. 1992. Anthropologie du geste sportif, Paris, puf.
  • Clément, M. 2000. Sport et insertion, Voiron, pus.
  • Dulac, C. 1994. « Organisation sportive et logique d’exclusion », dans G. Broyer (dir.), Sixièmes entretiens du centre Jacques Cartier, Lyon, Bulletin de liaison du cndt,p. 182-191.
  • Pantaléon, N. 1997. La socialisation par la pratique sportive dans le cadre des politiques de prévention de la délinquance, thèse de doctorat staps, option « psychologie sociale », université de Toulouse III.
  • Parisot, D. ; Rasse, P. 1991. « Les sports : des vertus intégratives limitées », dans N. Midol (dir.) Performance et santé, Nice, Afraps-Lantaps, p. 167-171.
  • Tap, P. 1992. La société Pygmalion ? Intégration sociale et réalisation de la personne, Paris, Dunod.
  • Shields, D. ; Bredemeier, B. 2001. « Moral development and behavior in sport », dans R.N. Singer, H.A. Hausenblas ; C.M. Janelle (Eds), Handbook of Sport Psychology, New York, Wiley, p. 585-603.

Notes

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Nathalie Pantaléon, maître de conférences à l’université de Nice Sophia-Antipolis, Laboratoire « Sports, représentations, régulations sociales ». Nathalie. Pantaleon@ unice. fr

Plan de l'article

  1. La croyance dans les vertus morales du sport
  2. Les sports compétitifs et la logique d’exclusion
  3. L’intégration et l’insertion par le sport

Pour citer cet article

Pantaléon Nathalie, « Socialisation par les activités sportives et jeunes en difficultés sociales », Empan 3/ 2003 (no51), p. 51-53
URL : www.cairn.info/revue-empan-2003-3-page-51.htm.
DOI : 10.3917/empa.051.0051

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