2003
EMPAN
Le dossier / Sports et handicap
Sport : à chacun son défi
Fabienne Brunet
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Le sport, mot anglais issu de l’ancien français « desport » ou « deport » signifiant amusement, se définit comme l’ensemble des activités physiques pratiquées par l’homme et des compétitions qui en découlent, fondées sur le respect de codes et de règlements. À l’inverse du sport de loisirs, le sport de compétition a pour objectif la réalisation d’une performance et implique l’idée de lutte contre un ou plusieurs éléments : distance, durée, obstacle, adversaires ou soi-même. D’abord considéré comme une activité ludique, une manière d’entretenir son corps et sa santé, le sport est devenu aussi un moyen de socialisation (surtout auprès de populations en marge).
Dans les établissements accueillants des personnes handicapées, le sport peut être un des moyens de progrès ou de maintien physique (par des expériences motrices concrètes, des mises en mouvements de leur corps…). C’est aussi un moyen de valorisation : la pratique des activités physiques et sportives par ces personnes transforme leur image sociale à leurs yeux et aux yeux des autres. Le sport assure en effet le maintien d’une bonne santé, contribue au développement et à l’autonomie de la personne dans toutes ses dimensions, et favorise en conséquence son intégration sociale.
Pour ma part, j’interviens en tant qu’éducatrice sportive dans un foyer de vie recevant des adultes, hommes et femmes, déficients mentaux. Ces personnes, pour la plupart, présentent une psychose infantile évoluant vers un état déficitaire plus ou moins important avec des troubles associés comme l’épilepsie, un handicap physique, des troubles de comportement. L’accompagnement se fait par une équipe pluridisciplinaire composée d’éducateurs d’internat et d’externat, des rééducateurs, des infirmiers, une psychologue et des psychiatres.
Même si l’objectif premier du sport est la mobilisation corporelle, l’entretien moteur, le maintien ou l’amélioration des potentialités physiques, il ne faut pas négliger la dimension psychologique de ce support dans sa spécificité à mettre les personnes en relation avec les autres (partenaires, adversaires, arbitres…), à accepter les normes sociales (règles, règlements, enjeux…), à prendre confiance en soi-même, à se faire plaisir. Toute la difficulté réside dans l’adaptation des activités physiques et sportives pour que chacun y trouve un intérêt, du sens, pour qu’elles soient accessibles à tous. J’ai donc tenté de diversifier les activités en proposant différents supports et différents lieux (dans l’institution et à l’extérieur).
Les activités hebdomadaires sont les activités motrices : parcours de santé dans des espaces aménagés, natation, vtt (en forêt, bord du canal), pétanque (boulodrome ou terrains de village), escalade (en surface artificielle encadrée par un technicien de cette activité), escrime (en salle municipale avec un moniteur), musculation et gym douce. Ces activités servent de repères (espace, temps) et donnent du rythme à la journée, à la semaine et à l’année (congés réguliers et bien repérés).
Je propose également des sorties exceptionnelles, à la journée, dans un but de découverte, de confrontation à de nouveaux lieux, des sports nouveaux ou peu pratiqués (voile, accro-branche, spéléologie, bowling…). Pour ces sorties, je veille à optimiser la sécurité en assurant un encadrement suffisant avec plusieurs éducateurs et un professionnel de l’activité. Ces sorties sont très appréciées car elles amènent de l’exceptionnel, de l’aventure, une coupure avec l’établissement. Elles sont aussi appréciées par les éducateurs d’internat qui nous accompagnent car ils peuvent voir évoluer les résidents dans des situations nouvelles et ainsi avoir un regard différent sur eux.
Toutes les activités pourraient être menées hors de l’établissement mais elles ne pourraient pas concerner certains résidents trop en marge de la société, ayant un comportement inadapté à l’extérieur souvent lié à une angoisse trop forte.
Pour ces personnes, le sport à l’intérieur de l’institution peut toutefois permettre une certaine forme de socialisation, une mise à distance du groupe de vie par un déplacement, une rupture avec le lieu de vie, une rencontre avec d’autres, une adaptation progressive à d’autres règles, à d’autres façons d’être.
Une même activité peut atteindre des objectifs bien différents. Prenons l’exemple de la gym douce. Elle peut avoir lieu dans n’importe quel établissement car elle nécessite peu de matériel : un local, quelques tapis de sol, un fond musical, et c’est parti pour une séance d’assouplissement, d’étirement, de musculation et de relaxation.
Ici, l’éducateur sportif travaille sur le corporel mais aussi sur le relationnel au travers de petits jeux duels ou en groupe. Il met en jeu également les capacités cognitives de l’individu en demandant attention, mémorisation, concentration… Il insiste également sur le respect des règles et du cadre : se déchausser sur les tapis, rester calme pendant les exercices, respecter l’autre et le matériel. Mais cette activité revêt une dimension socialisante bien plus grande encore si elle est menée à l’extérieur de l’institution, dans un gymnase ouvert au public. Les objectifs cités plus haut sont atteints mais nous apportons en plus la possibilité à nos résidents d’appartenir à la société. Ils ne sont plus cachés au regard des autres mais peuvent pratiquer leur sport à côté des autres citoyens, dans les mêmes conditions que les autres. L’intégration de la personne handicapée à la vie « normale » entraîne, à plus ou moins long terme, son acceptation. C’est la méconnaissance de l’autre différent qui entraîne son rejet. Cette intégration a un effet bénéfique sur la personne déficiente. Elle prendra ainsi confiance en elle, sera fière d’elle.
L’activité natation, elle aussi, peut être menée de façon différente et concerner un nombre important de résidents, quel que soit le niveau de leur handicap. Bien sûr, le plaisir de l’eau doit être l’un des premiers but à atteindre, mais pour certains, l’apprentissage des nages est possible à plus ou moins long terme.
Les séances sont découpées en périodes de travail (longueur, respiration…) et en moments de jeu et de détente. Durant ces séances, j’ai pu observer chez certains un désir de se surpasser, d’améliorer la vitesse ou la nage : la compétition s’installe alors entre les nageurs. Cette activité m’a permis de pouvoir mettre en place des activités nautiques comme le canoë et la voile, et d’accéder à des espaces nautiques publics.
Avant de pratiquer ces nouvelles activités, j’ai fait valider les acquis par un maître nageur en faisant passer le brevet de natation sur 25 mètres, autant par souci de sécurité que pour créer une motivation supplémentaire à l’activité. Cela a également créé une émulation entre les résidents, un sentiment d’appartenance (groupe de nageurs) et un épanouissement personnel.
C’est aussi grâce à la piscine qu’un projet exceptionnel a pu voir le jour : Garona. Ce projet a demandé un an de travail : préparation du radeau (conception et réalisation), préparation physique (nage avec gilet en piscine et en milieu naturel), préparation à la navigation (maniement du bateau, rôle de chacun), préparation psychologique (échanges avec d’anciens participants et organisateurs, visionnage de films et photos lors d’une soirée organisée par l’association Garona, repérage des lieux : départ, arrivée, descente…). L’institution s’est fédérée autour de ce projet. Les résidents ont su en parler autour d’eux et sensibiliser leur entourage.
Le jour J, le public a suivi. Les spectateurs (parents, salariés, membres de la direction, personnes d’autres groupes) sont venus nombreux nous encourager tout au long du parcours. Les résidents ont été très émus par cet enthousiasme et cette reconnaissance. Les autres concurrents, bien que bienveillants, ont considéré notre embarcation comme les autres et nous ont copieusement arrosés, comme le veut la tradition de cette course. Nous étions parmi eux, sans gêne et sans différence. Nous avons relevé le défi avec succès en terminant dans les 100 premiers sur 400 participants. Le challenge était atteint : finir la course. Nous avons été fidèles à notre slogan : « Tous unis dans la même galère » (la galère était aussi le nom donné par les résidents à notre radeau). Dépassement de soi, franche rigolade, fierté de l’exploit accompli, reconnaissance par les autres, voilà ce qu’apportent de telles journées, voilà ce que peut être le sport dans nos institutions.
Quel que soit le niveau de handicap, le sport doit être accessible à tous. Mais comment détecter un désir ou une demande pour telle ou telle activité chez des personnes souffrant de troubles de la communication, de non-langage verbal ?
La demande est supposée par l’équipe éducative et vérifiée durant l’activité par l’observation : l’individu est-il participant ? Si oui, y prend-il du plaisir ? Si non, pourquoi ? Est-ce l’activité qui ne l’intéresse pas ? Est-il en difficulté ? Est-ce le groupe qui ne lui convient pas ? Est-ce le cadre ?
Tout ce questionnement doit donner à l’éducateur des pistes de travail pour faire évoluer son activité afin qu’elle corresponde à chacun. Il doit réajuster ses objectifs par rapport aux résidents mais aussi par rapport à l’activité.
Le sport doit garder son aspect ludique et sa dimension de plaisir. Il ne peut être fait sous la contrainte même si nous croyons bien faire pour l’autre.
À nous de savoir donner du sens, de rendre les choses acceptables, attrayantes et désirables.
Ma définition du sport, en tant qu’éducatrice sportive pour personnes handicapées mentales est la suivante : ensemble des activités physiques amenant bien-être physique et psychologique, échanges et plaisirs. La dimension d’intégration sociale est certes présente mais elle est relative au niveau de handicap de chacun.
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Fabienne Brunet, éducatrice spécialisée et sportive,
mas et foyer de vie « Les Marronniers »,
arseaa, 122 place Sainte-Foy, 31620 Cepet.