Empan
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I.S.B.N.2-7492-0133-0
160 pages

p. 78 à 81
doi: en cours

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Le dossier / Sports et handicap

no51 2003/3

2003 EMPAN Le dossier / Sports et handicap

Du « sport » à l’activité physique adaptée

Caroline Alexandre  [*] Gilles Compayre  [**]
Cet écrit se veut être un simple témoignage d’une expérience commune entre un groupe d’adolescents d’hôpital de jour et deux techniciens spécialisés, autour d’une activité physique et sportive.
L’atelier sport existe depuis de nombreuses années à l’hôpital de jour des adolescents, mené par deux intervenants professionnels : éducateur et psychomotricien. La présence au centre de guidance infantile d’un éducateur spécialisé récemment diplômé d’un brevet d’État d’éducateur sportif option apsa (activités physiques et sportives adaptées) nous a donné l’occasion de repenser cette activité. C’est ce projet qui nous a rassemblés en juillet 2002.
Il nous a paru d’emblée très intéressant de mener cette activité ensemble, pour qu’elle puisse être un lieu d’éveil aux activités sportives, mais surtout et avant tout un lieu thérapeutique et un espace de soin.
Cette activité a lieu une fois par semaine, le mardi après-midi, et rassemble un groupe de six à sept adolescents pris en charge à temps complet ou partiel à l’hôpital de jour. Une place reste disponible pour un jeune qui viendrait en évaluation. Ces adolescents viennent d’unités différentes et se retrouvent chaque semaine « ensemble » autour de l’activité sport.
Bien sûr, individuellement et accompagnés par leurs éducateurs, ces adolescents, filles ou garçons, ont choisi de participer à ce moment et se sont engagés à poursuivre cette activité pendant une année. C’est avec le véhicule de l’hôpital de jour, un Trafic, que nous nous rendons sur le lieu de la séance ; ce dernier ayant été volontairement choisi à l’extérieur. Il s’agit d’un terrain de basket en plein air, prêté par la mairie de Toulouse, en remplacement d’une salle omnisports, détruite lors de l’explosion de l’usine azf.
Avant de commencer la séance, nous passons tour à tour dans chacune des unités pour solliciter les adolescents inscrits à l’activité. Certains sont déjà en tenue de sport ; pour d’autres, il faut commencer par se changer. Notre premier souci a été de mettre en place un cadre bien défini, afin de poser des repères :
  • être à l’heure pour l’activité ;
  • être en tenue de sport (baskets, pantalon de survêtement…) ;
  • avoir une participation régulière à l’activité ;
  • respecter les autres et le matériel.
C’est donc au mois d’octobre, notre projet bien ficelé, que nous avons commencé l’atelier. Nous allions fonctionner durant l’année par cycles, basket, athlétisme, avec des séances structurées : un échauffement ; des exercices d’apprentissages techniques ; une mise en application collective ; des étirements suivis d’un moment de parole et de discussion autour de l’activité, du ressenti, du vécu de chacun.
Une fois les adolescents rassemblés, nous prenions le véhicule, mais à peine assis, l’excitation commençait à monter : bagarres autour d’une place, règlements de comptes inhérents à l’hôpital de jour, insultes, provocations. Le ton était donné.
C’était sans compter sur le lieu de l’activité, où certains partaient en courant, ballons en mains, pendant que d’autres avaient finalement décidé de passer la séance dans le Trafic, parce que « le sport c’est nul, j’aurais jamais dû m’inscrire ».
Nous étions bien conscients des difficultés et des problèmes de chacun des adolescents inscrits à l’atelier, mais la perspective de créer un « groupe » semblait être mise à mal. Le groupe était très hétérogène, constitué de jeunes filles et de jeunes garçons dont les demandes n’étaient pas les mêmes, les compétences et les capacités non plus.
Certains pratiquaient déjà un sport de façon régulière et s’empressaient de nous en fairela démonstration ; pour d’autres, c’était « presque » une découverte, une initiation. Dès les premières minutes, celui qui « sait jouer » partait sur le terrain seul ou s’ennuyait, et celui qui ne savait pas ou n’osait pas abandonnait pour s’asseoir et s’isoler sur le bord du terrain. Une fois les tensions des premières minutes apaisées, nous essayions de mettre en application le schéma « prévu » pour la séance.
Mais de nouveau, nous nous confrontions à leur opposition : « C’est pas du basket, quand est-ce qu’on fait un match, c’est pas du sport ton truc, ça fait mal […] J’ai pas envie […] C’est trop dur. » Rapidement, nous avons réalisé que le collectif ne fonctionnait pas. Bien au contraire, il était révélateur des difficultés de chacun. La seule chose qu’ils avaient en commun, c’était leur impossibilité à entrer dans un jeu collectif pour maintes raisons : difficultés à se mouvoir ; méconnaissance des repères espace-temps ; incompréhension des règles du jeu ; incoordinations dynamiques générales ; incapacités à échanger avec l’autre (même un ballon) ; inhibition motrice.
Un mois plus tard, nous avions abandonné l’idée de faire du basket. Nous avions mis en place des petits parcours moteurs avec des notions de compétition, qui amenèrent pendant un certain temps les adolescents à un meilleur investissement. Cependant, nous n’étions plus dans un esprit sportif de groupe qui nous tenait tant à cœur, mais dans une sollicitation individuelle des participants.
Le groupe s’étiola de nouveau, certains même ne prenaient plus leur tenue de sport malgré nos encouragements et notre insistance.
Nous avions remarqué à l’époque qu’aucun des adolescents n’éprouvait de plaisir à pratiquer l’activité sportive proposée. C’est ainsi qu’au mois de novembre, il restait deux adolescents sur le terrain, un autre était perché en haut d’un arbre et d’autres restaient assis au bord du terrain… Nous passions notre temps à répondre à l’urgence et à désamorcer partiellement et temporairement les tensions.
Qu’avions-nous fait de notre démarche thérapeutique et soignante ?
C’est alors que nous avons décidé, peut-être brusquement, au cours d’une séance plus mouvementée encore qu’à l’habitude, de quitter le terrain de basket. Celui-ci étant devenu le terrain de toutes les transgressions et agressions, nous décidâmes de marcher au bord du canal, pour sortir du « cadre » habituel si violemment remis en cause à chaque séance. Nous étions, l’un comme l’autre, conscients ce jour-là, qu’il ne nous était plus possible, comme les adolescents, de fonctionner dans le cadre que nous avions défini lors du projet, cadre qui nous rassurait tant, nous professionnels.
Cet arrêt provoqua un soulagement évident chez tous les participants, mais pour la première fois, il nous parut évident que, pour l’apaisement du groupe, il faudrait dorénavant penser et aménager les séances autrement. De retour à l’hôpital de jour, nous nous sommes arrêtés afin de penser, analyser, réfléchir et redéfinir les objectifs de notre projet. Nous avions été mis à mal pendant les séances, et les jeunes avaient su exprimer leurs souffrances et leur « mal-aise ».
Nous nous sommes demandé comment les jeunes avaient appréhendé et vécu cette activité. Y a-t-il un décalage entre leur façon de concevoir le sport et la nôtre ? Quelles représentations se font-ils du sport ? Ne fallait-il pas qu’ils se confrontent à une réalité et aux exigences d’une discipline sportive pour prendre conscience du décalage entre leurs représentations et ce qu’ils peuvent réaliser ?
Beaucoup d’autres questions nous ont amenés à remettre en cause notre pratique, notre regard sur ce groupe et sur l’activité. N’avions-nous pas eu des exigences trop importantes par rapport aux potentialités de ces adolescents ? Avions-nous suffisamment adapté, aménagé l’activité ? Ne nous sommes-nous pas heurtés aux pathologies et aux problématiques individuelles nous amenant à faire des réponses personnelles plutôt que de chercher une unité de groupe ? Est-ce que le cadre proposé était suffisamment contenant ? N’était-il pas trop rigide ? Pourquoi avons-nous eu tant de difficultés à gérer ce groupe d’adolescents dans un cadre – le sport – qui nous est à tous les deux si familier ? Ne nous sommes-nous pas précipités et réfugiés dans la mise en place d’un cadre d’activités, peut-être pour nous rassurer, avant d’appréhender le groupe et ses difficultés ?
Malgré toutes ces hésitations, cette période a été un champ d’observation duquel deux problématiques peuvent émerger :
  • les jeunes, par leur présentation et leur pathologie, nous sollicitent individuellement et réclament une réponse personnalisée ;
  • le cadre présenté en début d’année n’est pas adapté aux adolescents participants.
C’est après ces multiples interrogations que nous avons décidé d’organiser les séances de façon différente. Nous commençons dorénavant par un temps de marche dans un lieu défini au départ de l’hôpital de jour. Cet espace-temps permet à chaque adolescent, à son rythme et à sa façon, d’intégrer le groupe. Ce moment de transition, certes informel, est révélateur de l’état d’esprit de chacun des participants et de ce que sera la dynamique de la séance à passer ensemble. Nous préservons cet espace, moment privilégié pour exprimer les confidences, les angoisses, les préoccupations…, rituel devenu « sas indispensable ».
De manière informelle, nous sommes à l’affût de situations fournies par un des adolescents qui pourraient être source de petits exercices techniques et d’apprentissages sportifs. Un exemple : tout en marchant près de nous, Baptiste se dirige vers un tronc d’arbre couché le long du chemin, sur lequel il se met à marcher. Cette situation en milieu naturel permet de proposer au reste du groupe une série d’exercices basés sur l’équilibre : « Chacun à notre tour, nous allons marcher sur toute la longueur du tronc sans tomber. Même chose en marche arrière. Nous allons nous baisser doucement pour toucher le tronc d’arbre avec les mains. Nous allons nous mettre en équilibre sur un pied… »
Nous aurions pu proposer cette série d’exercices dans un gymnase, sur une poutre, mais cette présentation sous forme ludique stimule et motive le groupe de manière tout à fait différente ; le cadre naturel n’engendre pas les appréhensions et les angoisses d’un lieu défini, comme une salle omnisports ou un gymnase, qui induisent d’autres représentations.
C’est dans ces situations que la présence de l’éducateur sportif extérieur à l’hôpital de jour est importante. Son statut le place comme référent de la pratique sportive. Il est à la recherche d’éléments consécutifs aux situations rencontrées, qui vont lui permettre de structurer de façon traditionnelle la séance : échauffement, exercices techniques d’apprentissage, récupération…
Tout ce travail est soutenu par une sensibilisation à un vocabulaire technique spécifique au sport et aux valeurs qu’il véhicule (respect des autres, sens de l’effort, règles, exigences…). En complément, la psychomotricienne – qui, elle, fait partie de l’hôpital de jour – reste la référente de l’institution. Par sa fonction, elle facilite la verbalisation, l’expression des ressentis corporels (corps vécu, corps douloureux, corps qui parlent).
Au fur et à mesure des séances, nous avons pu constater un changement dans l’implication de ces jeunes : dès le départ de l’hôpital de jour, il n’est plus nécessaire d’aller les chercher dans les unités, nous sommes attendus.
Le temps de marche se réduit pour passer plus rapidement à la pratique. Au cours de certaines séances, quelques-uns « se risquent » même à entreprendre et à réussir un exercice qui semblait insurmontable au départ. L’ambiance au sein de l’activité est plus souvent détendue et permet aux adolescents des remarques souvent pertinentes sur les comportements et les compétences de chacun. Cette nouvelle dynamique de groupe nous a permis d’organiser à chaque fin de trimestre des sorties découvertes : ski de fond, équitation, raquettes, afin de leur faire découvrir d’autres disciplines sportives.
Au-delà de notre spécificité professionnelle, le couple thérapeutique de techniciens que nous formons favorise et suscite probablement les échanges à l’intérieur du groupe, et permet souvent de « penser-panser », materner, prendre soin…
La souplesse que nous avons eue dans l’approche de l’activité physique sportive a permis de faciliter les échanges avec le groupe et aux adolescents d’adhérer aux exigences et aux compétences que requiert une pratique sportive quelle qu’elle soit.
Percevoir le corps comme un médiateur privilégié, placer la relation sur le plan de l’action, telles sont les orientations thérapeutiques et soignantes que nous avons choisies.
… Peut-être pourrons-nous, pour ces adolescents, parler dans quelque temps d’un passage de l’activité physique adaptée à une pratique sportive à l’extérieur du cadre « hôpital de jour » ?
 
NOTES
 
[*] Caroline Alexandre, psychomotricienne, Centre de guidance infantile – arseaa, 27 rue Ingres, 31000 Toulouse.
[**] Gilles Compayre, éducateur spécialisé, Centre de guidance infantile – arseaa, 27 rue Ingres, 31000 Toulouse.
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