2003
EMPAN
Le dossier / Sports et handicap
Une passion partagée
Philippe Biscay
[*]
Le 29 juillet 2002, nous décrochons une médaille de bronze sur le 400 mètres, catégorie non-voyant, lors des Championnats du monde d’athlétisme handisport de Villeneuve-d’Ascq. Lui, Aladji Bâ, l’athlète, et moi, le guide, courons une dernière fois ensemble en compétition après des années de partage de notre passion pour l’athlétisme.
Notre première rencontre se produit en avril 1995. J’ignore à cette époque l’existence d’épreuves athlétiques pour les non-voyants, je n’ai jamais côtoyé d’athlète handicapé sur un stade et les seules images marquantes jamais diffusées sont celles de Mustapha Badid, athlète en fauteuil, auquel avait été consacré un sujet à la télévision à l’occasion des jeux Olympiques de Séoul, en 1988.
Grâce à l’initiative de Jean Minier
[1], les athlètes « valides » que nous sommes découvrent Aladji qui court lié à son guide par une simple cordelette.
Assister à une telle performance ne provoque pas de vocation immédiate, et outre le fait de voir une personne handicapée pratiquer un sport, nous découvrons un homme qui, pour se déplacer au quotidien dans des lieux qui lui sont inconnus, a besoin du bras de son ami et bientôt du nôtre pour faciliter ses déplacements et mieux maîtriser son environnement.
Nous ne savons pas, de façon immédiate, répondre aux attentes d’une personne dont nous ne mesurons pas l’étendue des besoins d’aide dans l’accomplissement des actes de la vie quotidienne.
Vers la connaissance du milieu handisport
Jusqu’en novembre 1996, je suis en contact régulier avec Jean Minier. Il alimente ma curiosité et augmente mon intérêt pour le milieu handisport, qui me devient plus familier par les récits de son expérience de l’encadrement des athlètes français lors des jeux Paralympiques d’Atlanta et ses commentaires sur le travail qu’il accomplit de façon hebdomadaire auprès de jeunes déficients visuels de l’Institut des jeunes aveugles de Paris.
Il me fait part alors, et cela me sera confirmé plus tard par Aladji Bâ et par d’autres déficients visuels, de la grande difficulté rencontrée par les jeunes internes de l’inja pour pratiquer leur sport favori hors établissement. C’est ainsi que lors des entraînements qu’il mène, les athlètes déficients visuels « moins handicapés » guident les athlètes atteints de cécité.
Je lui propose alors de permettre à Aladji de s’entraîner davantage en me rendant disponible une à deux fois par semaine.
Au moment où Aladji a souhaité augmenter la fréquence de ses entraînements, il lui a fallu venir s’entraîner sur un nouveau stade et rencontrer des athlètes dont aucun n’était handicapé et qui, pour la plupart, ne connaissaient pas le milieu handisport. Autant dire que la démarche d’Aladji a été courageuse et que la rencontre avec des athlètes « valides » a été l’occasion de faire comprendre aux uns et aux autres que le handicap n’est pas un obstacle à la pratique sportive pourvu qu’un athlète non voyant soit accompagné par un guide. Cela a été une chance aussi pour Aladji que de pouvoir intégrer un groupe d’athlètes qui, peu à peu, ne l’a plus vu au travers de son handicap mais par les performances qu’il a réalisées.
Une autre expérience fut la mienne en pénétrant le milieu handisport et en me retrouvant, lors des compétitions, entouré d’athlètes porteurs de diverses formes de handicap, en étant moi-même pas tout à fait un athlète mais un guide. C’est alors un sentiment qui s’inverse : la personne que j’étais devait trouver sa place au milieu des autres et se faire accepter, en démontrant qu’elle était aussi athlète et pas seulement guide…
C’est une nouvelle façon de pratiquer l’athlétisme qui s’est offerte à moi : du sport individuel où l’athlète est recentré sur lui-même, j’ai pu m’ouvrir à une pratique où l’essentiel de mon attention était concentrée sur l’athlète que je guidais.
Lorsqu’on guide un athlète, il faut savoir écouter les sensations de l’autre, apprendre à interpréter ses réactions, anticiper ses intentions, l’amener sur la meilleure trajectoire… Lorsqu’on est athlète et non-voyant, il faut pouvoir faire confiance en son guide à tout moment, savoir qu’il saura vous comprendre. Peu à peu, au fil des mois et des années, nous avons développé une totale complicité. Au final, les mots n’ont plus été nécessaires pour accompagner nos gestes.
Nous avons appris à nous connaître, à partager notre passion pour l’athlétisme. Ce sont deux personnes qui se sont appréciées en tant qu’hommes ayant pu vivre des aventures sportives en commun.
Notre volonté initiale était de nous faire plaisir en courant ensemble ; notre but n’allait pas plus loin que d’apprendre à courir de mieux en mieux en binôme. Notre motivation a grandi de façon réciproque : alors qu’Aladji montrait une volonté toujours plus importante à s’entraîner et à se tourner vers de nouveaux objectifs, il comprenait ma motivation par l’empressement qui était le mien à me rendre toujours plus disponible pour accompagner sa progression.
Si notre aventure sportive a abouti à de hautes performances lors de jeux Paralympiques ou de Championnats du monde, elle n’a pu se concrétiser de la sorte que parce que nous avons développé de forts liens d’amitié.
Quelles évolutions pour les sportifs handicapés ?
Depuis notre première rencontre, Aladji Bâ a été pleinement intégré dans plusieurs groupes d’entraînements d’athlètes « valides ». Grâce à cette intégration sur le long terme, de plus en plus de personnes ont fait sa connaissance et celle d’autres athlètes handicapés qui l’ont rejoint et avec qui ils ont pu échanger. Ces rencontres ont permis qu’ils proposent leurs services pour guider d’autres athlètes et faire partie de divers comités d’organisation de manifestations sportives à titre bénévole.
C’est par les liens d’amitié développés au sein d’associations sportives qu’aujourd’hui, de plus en plus de personnes découvrent le milieu handisport et souhaitent s’y investir. La plus belle mobilisation a été celle observée lors des Championnats du monde d’athlétisme handisport de Villeneuve-d’Ascq.
Si la cooptation amicale permet à ce qu’un plus grand nombre de personnes se mobilisent autour des athlètes handicapés, l’intégration d’épreuves handisport dans les compétitions internationales, largement médiatisées à la télévision, a permis au grand public de se familiariser progressivement avec le handisport et de le voir moins marginalisé.
Outre la pérennisation de l’ouverture des compétitions internationales valides aux épreuves handisport, des athlètes handicapés licenciés dans des clubs valides prennent part à des compétitions régionales et ainsi font connaître plus largement le handisport.
La pénétration des athlètes handicapés dans les milieux sportifs non spécialisés doit continuer à s’accentuer, mais pour ceux qui n’ont pas encore acquis une confiance en eux suffisante pour y accéder, le développement des clubs sportifs handisport doit continuer à répondre à leur attente et le handisport leur permettre de se confronter à des personnes ayant le même handicap jusqu’aux épreuves handisport nationales et internationales qui permettent d’obtenir les plus grandes satisfactions.
Ainsi, la place des établissements spécialisés est plus qu’importante pour s’initier à la pratique sportive grâce à la connaissance de leurs professionnels des difficultés associées à chaque catégorie de handicap. Il s’agit ensuite que ces structures s’ouvrent encore davantage vers les milieux valides pour créer les passerelles nécessaires à l’intégration.
Alors que l’intégration est nécessaire pour démontrer aux uns et aux autres les capacités des athlètes handicapés, pour prouver que les plus performants peuvent s’intégrer parmi leurs homologues « valides » et être des ambassadeurs du handisport, il ne faut pas perdre de vue que les sportifs handicapés acquièrent une reconnaissance par le résultat de leur confrontation avec leurs pairs. Les clubs handisport doivent continuer à offrir au plus grand nombre l’occasion de s’épanouir et de se reconstruire, chacun à son rythme.
[*]
Philippe Biscay, directeur d’un centre d’aide par le travail, 6, rue Pierre-Dupont, 75010 Paris.
[1]
Ancien directeur technique fédéral athlétisme handisport ; actuellement, responsable du haut niveau à la Fédération française handisport.
Notre palmarès :
-
3e sur 400 m aux jeux Paralympiques de Sydney 2000.
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3e sur 400 m aux Championnats du monde de Villeneuve-d’Ascq 2002.
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2e sur 400 m aux Championnats d’Europe de Bialystok (Pologne) 2001.