2003
EMPAN
Le dossier / Témoignages
Stéphane Kelkal, athlète de compétition en sport adapté
« Je suis ou je ne suis
pas.
Je n’oublie pas qui je
suis.
Mais respectons la différence.
»
Bruno Ranchin, pour
Empan : Stéphane, tu viens de participer au
championnat d’Europe sport adapté de cross-country à Villamoura, au Portugal,
où tu étais sélectionné pour participer à toutes les disciplines. Quels
résultats as-tu obtenus ?
Stéphane Kelkal : Les
résultats ont été très satisfaisants. Je suis devenu vice-champion d’Europe en
cross court (2 500 mètres) et j’ai obtenu la quatrième place en cross long (5
500 mètres). Nous nous sommes également classés avec mes partenaires de
l’équipe de France quatrième de l’épreuve par équipe en cross long et nous
avons obtenu la médaille de bronze en cross court. Six athlètes pour la France
étaient sélectionnés. Mes prochaines échéances internationales sont le
Championnat du monde indoor en Pologne au mois de mars et les Championnats du
monde d’été sur piste à Tunis. L’an prochain, les mondiaux de cross ont de
bonnes chances de se dérouler en Afrique du Sud.
Pourrais-tu nous résumer ton
parcours de sportif de compétition ?
J’ai intégré le club de sport adapté de Blagnac en 1994, à
l’âge de 24 ans, alors qu’auparavant, j’étais uniquement licencié à la
Fédération française d’athlétisme (ffa). J’ai obtenu ma première médaille
internationale en 1998 (médaille d’argent) sur piste au 1 500 mètres des
championnats d’Europe. Mais l’entraîneur de ce club me dispersait énormément me
faisant concourir dans toutes les disciplines : basket, ski de fond, etc. Ce
fut une expérience douloureuse. Il utilisait les athlètes pour sa propre «
effigie ». Et puis, je pense qu’il ne supportait pas mon succès. J’ai arrêté le
sport adapté fin 1999 tout en continuant au sein de la
ffa à Sorèze, dans le Tarn. J’ai
repris le sport adapté en septembre 2001 à la ligue Midi-Pyrénées et j’ai
participé au 200 mètres, au 400 mètres et à la longueur. J’ai été resélectionné
en équipe de France à ce moment-là. Je suis également licencié au club de Muret
en ffa pour avoir des compétitions
avec les valides afin de durcir mon entraînement en vue des compétitions
internationales de sport adapté. Je parviens au niveau interrégional en valides
ffa sur 400 mètres et je commence à
monter sur 800 mètres. J’ai failli me qualifier au championnat de France des
valides en cross-country. J’ai obtenu sept médailles internationales (mais
jamais de médailles d’or) et quinze titres de champion de France sport
adapté.
Combien de temps consacres-tu à
l’entraînement et aux différentes compétitions ?
Je m’entraîne tous les jours pendant deux heures et demie. Pour
les compétitions, c’est variable. Entre celles de la Fédération française
d’athlétisme et le sport adapté, le mois de mars est entièrement pris et mon
emploi du temps est chargé jusqu’en juillet.
Sur un plan personnel, que
t’apporte la pratique d’un sport à un haut niveau ?
Une ouverture d’esprit beaucoup plus large. Un respect d’autrui
dans ma vie privée et dans ma « sportivité ». Une façon de voir les choses avec
plus de souplesse sans être affirmatif et sans juger les autres. Comprendre les
choses. Voir plusieurs cultures à l’étranger. Objectiver les choses autrement :
c’est la tolérance. Et puis le bien-être de moi-même. Plus je vieillis, plus je
dis que la vie est belle et qu’elle vaut la peine d’être vécue. Pour mon
handicap, cela me fait évoluer, cela me permet d’être positif. Le sport devrait
être obligatoire, il permet l’échange d’émotivité, de sensations, ensemble.
Avant, j’étais angoissé, mal dans ma peau, dans l’hyperémotivité. J’ai un
traitement pour cela. Mais le sport m’aide à vivre.
Est-ce que tu penses que la
pratique de l’athlétisme de haut niveau a favorisé ton intégration dans la
société ?
Oui et non. Professionnellement, non. En athlétisme, les clubs
n’aident en rien. Faute de moyens. Je ne sais pas si c’est un problème de
mentalités. Ils s’en « foutent ». Les dirigeants prennent plus que ce qu’ils
donnent. D’autres régions sont plus « intégratrices ». Mais oui pour une
intégration par rapport à mes problèmes. J’ai davantage de confiance. Oui pour
une intégration dans un groupe, discuter, maintenant je donne mes points de
vue.
Est-ce que ton statut d’athlète
de haut niveau t’a ouvert des portes sur le plan d’une activité professionnelle
?
Pas du tout. Il n’y a aucun sponsor dans le sport adapté. Je
n’ai jamais aucun débouché professionnel. Ce n’est pas la faute du sport
adapté, c’est plutôt politique. On est des athlètes particuliers. On a quelque
chose en moins du fait de son handicap, mais quelque chose en plus qui nous
identifie aux autres. Les politiques n’essayent pas, du point de vue matériel.
Par contre, la Fédération française du sport adapté fait beaucoup d’efforts.
Actuellement, je fais une demande dans un centre d’aide par le travail ouvert,
c’est-à-dire que je peux rentrer chez moi le soir. C’est pour travailler dans
l’informatique, l’électronique. Et c’est le bien-être que le sport adapté m’a
donné qui me permet de le faire. Mais le monde extérieur est encore difficile
pour moi. J’ai besoin d’être encadré, je suis très angoissé, tétanisé parfois.
Le sport m’aide à tout cela.
À ton avis, est-ce que le sport
de compétition peut aider à changer l’image que l’on se fait des personnes
handicapées ?
Ce qui est bien dans le sport, c’est qu’il fait évoluer les
mentalités, la tolérance. Cela empêche la méchanceté, de toujours juger. Le
sport est une mise en valeur des différences de chaque individu par rapport au
handicap. Il ne faut pas qu’on soit considérés comme des bêtes. Le sport donne
le potentiel pour avoir une bonne image par rapport au gens. En France, nous
avons du retard. En Australie et dans les pays anglo-saxons, les structures
sont beaucoup plus développées pour les handicapés. Le sport est obligatoire et
est une matière aussi importante que les maths. En Pologne et au Portugal, les
athlètes du sport adapté sont de véritables vedettes. Je voudrais dire aussi
que les gens du sport adapté font partie de notre famille pour tout ce qu’ils
apportent. Mais je veux que le sport adapté évolue vers l’ordinaire. Pourtant,
le sport adapté est la plus belle chose qui me soit arrivée. J’ai connu des
joies immenses et des douleurs. Des non-sélections.
Comment vois-tu l’avenir après
ton parcours sportif ? Vas-tu continuer une activité sportive ? Envisages-tu
d’encadrer des jeunes sportifs ?
L’avenir ? J’espère aboutir à un travail. Mais j’ai besoin
d’être protégé. Je vais continuer l’athlétisme, le ski de fond, la natation.
C’est indispensable à mon équilibre.
Les jeunes sportifs ? J’aimerais renvoyer l’ascenseur. Mais
j’ai beaucoup à apprendre. Il y a un handicapé à Paris, au bureau
[1] du sport adapté, c’est bien,
c’est un porte-parole du sport adapté. Il vit les choses et peut témoigner aux
autres de ce que vit un handicapé. Moi, je passerai mes brevets fédéraux pour
aider des jeunes sportifs bénévolement. Mais mon rêve était d’être animateur
sportif. En 1990, j’ai été animateur sportif à la ville de Toulouse. J’ai passé
mon
bafa que je n’ai pas eu de
justesse.
Stéphane, je sais que tu es monté
à Paris, il y a quinze jours, et que tu as prononcé un discours représentant
les handicapés. Tu peux nous en parler ?
C’était à une réunion d’athlétisme
Special Olympics à Paris. C’était un
discours concernant l’intégration et l’handicapé dans toute sa sportivité. Ce
discours était : « Que je gagne ou que je ne gagne pas en tant qu’handicapé, ce
n’est pas important, ce qui est important, c’est que je fasse preuve de courage
dans mes actes
[2].
»
Aurais-tu des éléments à ajouter
aux questions que je t’ai posées ?
Je veux me battre pour que le sport adapté et les handicapés
mentaux soient beaucoup respectés dans le monde en général, pour une évolution
des mentalités. Je souhaite une réunification entre les deux fédérations
internationales, l’
inas-fid et
Special Olympics
[3]. Il ne faut pas que notre sport soit
politiquement sali à cause d’intérêts personnels. Les politiques doivent faire
des efforts.
Je gagne une médaille pour moi mais aussi pour les autres. Je
suis ou je ne suis pas
[4]. Je n’oublie pas qui je suis. Mais respectons la
différence.
[1]
Cette personne est en réalité membre du comité directeur de la
Fédération française du sport adapté.
[2]
Il s’agit en fait d’un serment prononcé par un athlète à chaque
grande manifestation de l’organisation
Special
Olympics.
[3]
L’
inas-fid, qui veut
dire International Sports Federation for Persons with an Intellectual
Disability, est la fédération internationale officielle concernant les
personnes handicapées mentales et reconnue par le Comité international
olympique.
Specials Olympics est
une association internationale de type caritatif relevant du droit privé
américain. Cette initiative a été impulsée à l’origine par la famille
Kennedy.
[4]
Cf. note 2.