Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0133-0
160 pages

p. 85 à 87
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Le dossier / Témoignages

no51 2003/3

2003 EMPAN Le dossier / Témoignages

Stéphane Kelkal, athlète de compétition en sport adapté

« Je suis ou je ne suis pas.
Je n’oublie pas qui je suis.
Mais respectons la différence. »
Bruno Ranchin, pour Empan : Stéphane, tu viens de participer au championnat d’Europe sport adapté de cross-country à Villamoura, au Portugal, où tu étais sélectionné pour participer à toutes les disciplines. Quels résultats as-tu obtenus ?
Stéphane Kelkal : Les résultats ont été très satisfaisants. Je suis devenu vice-champion d’Europe en cross court (2 500 mètres) et j’ai obtenu la quatrième place en cross long (5 500 mètres). Nous nous sommes également classés avec mes partenaires de l’équipe de France quatrième de l’épreuve par équipe en cross long et nous avons obtenu la médaille de bronze en cross court. Six athlètes pour la France étaient sélectionnés. Mes prochaines échéances internationales sont le Championnat du monde indoor en Pologne au mois de mars et les Championnats du monde d’été sur piste à Tunis. L’an prochain, les mondiaux de cross ont de bonnes chances de se dérouler en Afrique du Sud.
Pourrais-tu nous résumer ton parcours de sportif de compétition ?
J’ai intégré le club de sport adapté de Blagnac en 1994, à l’âge de 24 ans, alors qu’auparavant, j’étais uniquement licencié à la Fédération française d’athlétisme (ffa). J’ai obtenu ma première médaille internationale en 1998 (médaille d’argent) sur piste au 1 500 mètres des championnats d’Europe. Mais l’entraîneur de ce club me dispersait énormément me faisant concourir dans toutes les disciplines : basket, ski de fond, etc. Ce fut une expérience douloureuse. Il utilisait les athlètes pour sa propre « effigie ». Et puis, je pense qu’il ne supportait pas mon succès. J’ai arrêté le sport adapté fin 1999 tout en continuant au sein de la ffa à Sorèze, dans le Tarn. J’ai repris le sport adapté en septembre 2001 à la ligue Midi-Pyrénées et j’ai participé au 200 mètres, au 400 mètres et à la longueur. J’ai été resélectionné en équipe de France à ce moment-là. Je suis également licencié au club de Muret en ffa pour avoir des compétitions avec les valides afin de durcir mon entraînement en vue des compétitions internationales de sport adapté. Je parviens au niveau interrégional en valides ffa sur 400 mètres et je commence à monter sur 800 mètres. J’ai failli me qualifier au championnat de France des valides en cross-country. J’ai obtenu sept médailles internationales (mais jamais de médailles d’or) et quinze titres de champion de France sport adapté.
Combien de temps consacres-tu à l’entraînement et aux différentes compétitions ?
Je m’entraîne tous les jours pendant deux heures et demie. Pour les compétitions, c’est variable. Entre celles de la Fédération française d’athlétisme et le sport adapté, le mois de mars est entièrement pris et mon emploi du temps est chargé jusqu’en juillet.
Sur un plan personnel, que t’apporte la pratique d’un sport à un haut niveau ?
Une ouverture d’esprit beaucoup plus large. Un respect d’autrui dans ma vie privée et dans ma « sportivité ». Une façon de voir les choses avec plus de souplesse sans être affirmatif et sans juger les autres. Comprendre les choses. Voir plusieurs cultures à l’étranger. Objectiver les choses autrement : c’est la tolérance. Et puis le bien-être de moi-même. Plus je vieillis, plus je dis que la vie est belle et qu’elle vaut la peine d’être vécue. Pour mon handicap, cela me fait évoluer, cela me permet d’être positif. Le sport devrait être obligatoire, il permet l’échange d’émotivité, de sensations, ensemble. Avant, j’étais angoissé, mal dans ma peau, dans l’hyperémotivité. J’ai un traitement pour cela. Mais le sport m’aide à vivre.
Est-ce que tu penses que la pratique de l’athlétisme de haut niveau a favorisé ton intégration dans la société ?
Oui et non. Professionnellement, non. En athlétisme, les clubs n’aident en rien. Faute de moyens. Je ne sais pas si c’est un problème de mentalités. Ils s’en « foutent ». Les dirigeants prennent plus que ce qu’ils donnent. D’autres régions sont plus « intégratrices ». Mais oui pour une intégration par rapport à mes problèmes. J’ai davantage de confiance. Oui pour une intégration dans un groupe, discuter, maintenant je donne mes points de vue.
Est-ce que ton statut d’athlète de haut niveau t’a ouvert des portes sur le plan d’une activité professionnelle ?
Pas du tout. Il n’y a aucun sponsor dans le sport adapté. Je n’ai jamais aucun débouché professionnel. Ce n’est pas la faute du sport adapté, c’est plutôt politique. On est des athlètes particuliers. On a quelque chose en moins du fait de son handicap, mais quelque chose en plus qui nous identifie aux autres. Les politiques n’essayent pas, du point de vue matériel. Par contre, la Fédération française du sport adapté fait beaucoup d’efforts. Actuellement, je fais une demande dans un centre d’aide par le travail ouvert, c’est-à-dire que je peux rentrer chez moi le soir. C’est pour travailler dans l’informatique, l’électronique. Et c’est le bien-être que le sport adapté m’a donné qui me permet de le faire. Mais le monde extérieur est encore difficile pour moi. J’ai besoin d’être encadré, je suis très angoissé, tétanisé parfois. Le sport m’aide à tout cela.
À ton avis, est-ce que le sport de compétition peut aider à changer l’image que l’on se fait des personnes handicapées ?
Ce qui est bien dans le sport, c’est qu’il fait évoluer les mentalités, la tolérance. Cela empêche la méchanceté, de toujours juger. Le sport est une mise en valeur des différences de chaque individu par rapport au handicap. Il ne faut pas qu’on soit considérés comme des bêtes. Le sport donne le potentiel pour avoir une bonne image par rapport au gens. En France, nous avons du retard. En Australie et dans les pays anglo-saxons, les structures sont beaucoup plus développées pour les handicapés. Le sport est obligatoire et est une matière aussi importante que les maths. En Pologne et au Portugal, les athlètes du sport adapté sont de véritables vedettes. Je voudrais dire aussi que les gens du sport adapté font partie de notre famille pour tout ce qu’ils apportent. Mais je veux que le sport adapté évolue vers l’ordinaire. Pourtant, le sport adapté est la plus belle chose qui me soit arrivée. J’ai connu des joies immenses et des douleurs. Des non-sélections.
Comment vois-tu l’avenir après ton parcours sportif ? Vas-tu continuer une activité sportive ? Envisages-tu d’encadrer des jeunes sportifs ?
L’avenir ? J’espère aboutir à un travail. Mais j’ai besoin d’être protégé. Je vais continuer l’athlétisme, le ski de fond, la natation. C’est indispensable à mon équilibre.
Les jeunes sportifs ? J’aimerais renvoyer l’ascenseur. Mais j’ai beaucoup à apprendre. Il y a un handicapé à Paris, au bureau [1] du sport adapté, c’est bien, c’est un porte-parole du sport adapté. Il vit les choses et peut témoigner aux autres de ce que vit un handicapé. Moi, je passerai mes brevets fédéraux pour aider des jeunes sportifs bénévolement. Mais mon rêve était d’être animateur sportif. En 1990, j’ai été animateur sportif à la ville de Toulouse. J’ai passé mon bafa que je n’ai pas eu de justesse.
Stéphane, je sais que tu es monté à Paris, il y a quinze jours, et que tu as prononcé un discours représentant les handicapés. Tu peux nous en parler ?
C’était à une réunion d’athlétisme Special Olympics à Paris. C’était un discours concernant l’intégration et l’handicapé dans toute sa sportivité. Ce discours était : « Que je gagne ou que je ne gagne pas en tant qu’handicapé, ce n’est pas important, ce qui est important, c’est que je fasse preuve de courage dans mes actes [2]. »
Aurais-tu des éléments à ajouter aux questions que je t’ai posées ?
Je veux me battre pour que le sport adapté et les handicapés mentaux soient beaucoup respectés dans le monde en général, pour une évolution des mentalités. Je souhaite une réunification entre les deux fédérations internationales, l’inas-fid et Special Olympics [3]. Il ne faut pas que notre sport soit politiquement sali à cause d’intérêts personnels. Les politiques doivent faire des efforts.
Je gagne une médaille pour moi mais aussi pour les autres. Je suis ou je ne suis pas [4]. Je n’oublie pas qui je suis. Mais respectons la différence.
 
NOTES
 
[1] Cette personne est en réalité membre du comité directeur de la Fédération française du sport adapté.
[2] Il s’agit en fait d’un serment prononcé par un athlète à chaque grande manifestation de l’organisation Special Olympics.
[3] L’inas-fid, qui veut dire International Sports Federation for Persons with an Intellectual Disability, est la fédération internationale officielle concernant les personnes handicapées mentales et reconnue par le Comité international olympique. Specials Olympics est une association internationale de type caritatif relevant du droit privé américain. Cette initiative a été impulsée à l’origine par la famille Kennedy.
[4] Cf. note 2.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Cette personne est en réalité membre du comité directeur de...
[suite] Suite de la note...
[2]
Il s’agit en fait d’un serment prononcé par un athlète à ch...
[suite] Suite de la note...
[3]
L’inas-fid, qui veut dire International Sports Federati...
[suite] Suite de la note...
[4]
Cf. note 2. Suite de la note...