Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 107 à 115
doi: 10.3917/empa.052.0107

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Le dossier / En famille après 60 ans

no52 2003/4

Pour définir la vieillesse, la perspective démographique se réfère à une classe d’âge définie comme regroupant les « personnes âgées ». Mais selon l’époque et selon le contexte de référence, cette classe d’âge est fixée à un seuil variable qui apparaît arbitraire. Si on considère le sentiment d’être vieux, on introduit en plus une dimension de subjectivité individuelle. Ainsi Philippe Albou cite un sondage réalisé auprès de personnes ayant entre 50 et 75 ans à qui il était demandé : « À quel âge, selon vous, devient-on une personne âgée ? » Les réponses donnaient l’âge moyen du début de la vieillesse à 71 ans, alors que, dans le même temps, la moitié des personnes ayant entre 70 et 75 ans « ne se considérait pas encore comme âgées » (Albou, 2001). Ces données appellent au moins deux commentaires. D’une part, la formulation de la question sous-entend la possibilité de déterminer une valeur seuil à partir de laquelle on basculerait de la jeunesse à la vieillesse. D’autre part, apparaît le décalage entre le résultat d’un agrégat de réponses sur une question d’opinion générale et le regard des personnes porté sur elles-mêmes quant au sentiment de vieillesse. Dans une perspective sociologique, nous optons pour une appréhension de la vieillesse en dehors du seul critère d’âge, de manière à en souligner l’aspect dynamique, tant sur le plan temporel que sur le plan relationnel. Nous vieillissons sous le regard de l’autre et sous notre propre regard. C’est dire combien vieillir est la rencontre de la manière dont la vieillesse est vécue par chacun, et de la manière dont elle est socialement représentée. Du fait de la multiplicité des représentations sociétales et individuelles de la vieillesse, il est par conséquent plus exact de parler « des » manières de vieillir.
Étudiant les expériences de la vieillesse, une équipe de sociologues a esquissé quatre formes du vieillir (Clément, 1996) :
  • « vieillir sans vieillir » : forme dans laquelle la problématique de l’âge paraît absente de l’univers des personnes qui se référent à des catégories sans y faire entrer la notion d’âge. Elle se rencontre notamment chez des personnes ayant un proche plus âgé à leur charge ;
  • « vieillir en accumulant de l’âge » : les personnes qui relèvent de cette forme se revendiquent comme personne âgée appartenant à une certaine génération, faisant partie d’un groupe de pairs d’âge, mais sans se reconnaître dans la figure du « vieux ». Et « avec les enfants, c’est le régime de la négociation sur l’autonomie respective », indiquent les auteurs ;
  • « vieillir par la vieillesse » : les personnes qui vieillissent sur ce mode insistent sur le changement qualitatif de leur vie présente au regard du passé. Elles disent avoir perdu l’envie, être fatiguées, se montrent soucieuses de se ménager. Cette façon de vivre sa vieillesse coïncide avec une configuration familiale dans laquelle le souci de protection de l’autre est très présent ;
  • « vieillir par la maladie » : les accidents de santé définissent la personne qui en fait volontiers un récit détaillé. Les fragilités de santé sont souvent anciennes et les personnes prises dans cette forme sont en forte demande d’aide tant à l’égard de leur entourage familial que des professionnels du champ gérontologique.
Dans notre présentation des formes du vieillir, très succincte mais espérons-le fidèle à la pensée des auteurs, les liens avec l’univers familial sont manifestes. La famille, selon ses configurations, selon la place qui lui est accordée symboliquement ou affectivement par ses membres, se montre toujours comme jouant un rôle important dans les modes du vieillir. La façon de vivre sa vieillesse est orientée par la forme familiale bien avant l’entrée dans un âge avancé. La famille est toujours « agissante ». La configuration familiale dans laquelle on grandit, celle dont on se rapproche par son conjoint, influent sur la manière dont on va appréhender sa vieillesse. Par ailleurs, différents travaux sur la question de l’aide familiale à la vieillesse montrent comment et combien la famille intervient dans la gestion de cette période de la vie (Attias-Donfut, 1995 ; Clément et Lavoie, 2001). Elle n’est pas moins présente qu’autrefois mais présente sous une forme différente (Shorter, 1977). Elle peut déléguer l’aide quotidienne et technique à des professionnels dont elle va gérer les interventions, plutôt que de réaliser elle-même. Des changements sont perceptibles en matière de motivations des proches familiaux : la part de la pression sociale, en termes d’obligation par exemple d’un enfant à l’égard de son parent âgé, semble être moindre aujourd’hui face à des valeurs privilégiant l’affection ; moindre ou du moins intégrée en chacun et traduite parfois sous forme de naturalisation de l’aide apportée par le conjoint (en particulier l’épouse) ou par un enfant (en particulier la fille aînée).
Nous nous proposons de faire une lecture des modes du vieillir au regard de formes familiales dans le cas de maladie d’Alzheimer, en nous attachant à caractériser les situations compte tenu des formes de déprise identifiées. La déprise est définie comme un travail de négociation de l’individu pris dans le processus de vieillissement dont l’enjeu est le maintien de son identité. Dans ce travail, la relation à l’autre est primordiale, notamment au sein de la cellule familiale, et elle interagit sur la façon de vieillir. La déprise, dans son schéma général, est liée à une prise de conscience de son vieillissement, sans qu’elle soit spécifique au grand âge (Barthe et al., 1990). Porter ce regard nous a semblé pertinent dans la mesure où la maladie d’Alzheimer, tout comme la déprise, est associée au vieillissement sans toutefois être réservée à la grande vieillesse, et dans la mesure où le rôle de l’entourage familial est prégnant dans les modes d’expériences de la maladie et de la vieillesse. Comment ces différents processus se rencontrent-ils chez une personne et dans quelles configurations familiales ? La maladie d’Alzheimer est une maladie qui s’inscrit dans la durée et, du fait de sa nature (touchant les fonctions cognitives), elle agit particulièrement sur les relations familiales et sociales de la personne atteinte. Celle-ci, de même que son entourage, va devoir opérer un travail d’ajustement de soi à soi et de soi à autrui (Bazsanger, 1986). Toutefois, la maladie d’Alzheimer n’est pas une « simple » maladie chronique, c’est une maladie dégénérative dont l’issue est la mort. Comment gérer cette dernière étape d’une vie pendant laquelle le comportement de la personne va peu à peu prendre une autre forme et nécessiter une adaptation de chacun ? Des témoignages de malades ou de proches permettent de prendre connaissance de ce travail d’ajustement et d’insertion de la maladie dans une trajectoire de vie (Bercot, 2002 ; Couturier, 2000).
Pour l’analyse que nous présentons ici, nous prenons appui sur des entretiens réalisés auprès de personnes diagnostiquées malades Alzheimeret auprès de proches familiaux (Rolland-Dubreuil, 2002). Dans ce travail, nous avons pu mettre en évidence que la maladie d’Alzheimer s’inscrit dans un contexte préexistant et que les modes d’expérience de la maladie, par la personne et par ses proches, sont fonction de leur rapport à la vieillesse ainsi que du type de configuration familiale. Dans les monographies constituées, nous avons repéré trois formes familiales qui se constituent sur le socle d’une entité que nous désignons par le terme de « nous » :
  • le « nous familial » : la famille est perçue comme une entité qui englobe plusieurs membres d’une famille, au moins les parents et les enfants, les frères et sœurs. La personne malade est insérée et s’insère dans un ensemble familial à forte cohésion ;
  • le « nous conjugal » : l’entité constituée par la personne malade et son conjoint prédomine, et a toujours prédominé, sur l’ensemble des relations familiales, même à l’égard des enfants (quand il y en a ) ;
  • le « nous filial » : plus fréquent dans les situations de veuvage mais n’excluant pas la présence d’un conjoint. Une entité, formée entre la personne malade et un ou plusieurs enfants, oriente les modes d’échanges familiaux.
Le croisement de la dimension « formes du vieillir » avec la dimension « formes du nous » fait apparaître six modèles-types dans lesquels se déclinent des modèles de déprise que nous allons décrire.
 
Le nous familial et vieillir par la vieillesse
 
 
Va de pair avec ce type, un modèle de déprise avec mise en dépendance familiale (Clément, Mantovani, 1999). Dans ces situations, la famille se montre « entourante », dans le sens d’une présence de proximité et d’une intervention auprès de la personne malade sous forme de soutien affectif, de réalisation de tâches qui pourraient être déléguées à des professionnels (l’entretien de la maison, le repas, la toilette…). Les cas de cohabitation ou de quasi-cohabitation (habiter dans une même maison partagée en deux logements) ne sont pas rares. Sinon, la cohabitation est envisagée par les enfants comme alternative à l’entrée dans un hébergement collectif au moment où la maladie remettra en question la poursuite d’une vie seul (ou en couple) au domicile. L’aide familiale, notamment fournie par les enfants, est antérieure à la maladie. La famille fonctionne sur un principe d’entraide dans lequel chacun « donne ce qu’il a reçu et se reconnaît dans le don » (Bloch et Buisson, 1994). Elle est présentée par ses membres (ou du moins par une majorité de ses membres) comme une entité où chacun se positionne par rapport à ses liens de parenté mais aussi par rapport à ses liens affectifs avec les autres. Nous sommes dans un modèle où prédomine un sentiment d’interdépendance familiale. La famille entoure et protège. Par exemple, le diagnostic de maladie d’Alzheimer, connu par les proches, n’est pas dit ni discuté avec la personne atteinte, dans un souci de protection selon leurs propres termes. Il semble que ce soit aussi parce que la maladie ne compte pas ou peu au sein des relations familiales. Elle n’est pas perçue comme perturbante, ou du moins ses effets perturbateurs sont affaiblis par la force de la cohésion familiale. Et s’il est relevé par les proches un changement de caractère, c’est un changement « vers un mieux » qui facilite l’intégration de la maladie dans la sphère familiale. De plus, ces modifications de caractère, en permettant la continuité des relations familiales, participent au maintien de l’identité référée au « nous familial ».
La vieillesse prédomine sur la maladie dans les discours des uns et des autres. La personne se présente elle-même comme ayant atteint l’âge de la vieillesse : elle endosse « l’habit du vieux ». La diminution des activités est justifiée par les effets du vieillissement et surtout par l’envie de ne plus faire, l’aspiration à un certain repos dit bien mérité. Le ressenti du quotidien prend la forme d’un bien-être acquis, récompense d’une vie très active, notamment sur le plan professionnel. L’entourage participe à la justification dans ce sens. Il écarte ou minimise les pertes de capacités de leur proche et, en revanche, valorise les compétences maintenues.
La situation type correspond à la configuration : un homme malade entouré par son épouse et par au moins une fille. La valeur accordée à la famille se perçoit par exemple à travers le fait que l’épouse n’a pas eu d’activité professionnelle et qu’elle s’est consacrée au foyer et aux enfants.
 
Le nous familial et vieillir par la maladie
 
 
Ici, la personne se trouve dans une déprise inquiète : elle a le sentiment d’être « entre-deux », aux prises avec des contradictions et des sources de tension. Elle est dans un processus de deuil de soi et de la société passée. Dans le modèle général de la déprise, la personne est dans une inquiétude quant au maintien de la présence de ses enfants auprès d’elle, en particulier quand son état de santé sera affaibli. Un exemple est celui du veuf ou de la veuve qui a vécu dans l’interdépendance entre conjoint et dans l’indépendance du couple à l’égard des enfants (Clément, Mantovani, 1999). Dans notre modèle, la famille est présente, cependant elle n’est pas entourante et rassurante mais « enfermante » : son attitude semble participer à l’entretien de l’angoisse de la personne face au présent. L’enfance, le passé sont regrettés, valorisés. La personne déplore la perte de la jeunesse. Elle se sent comme rattrapée par la vieillesse dont elle a toujours craint les effets, notamment physiques. Elle préfère se présenter comme malade sur le plan mental (elle est d’ailleurs traitée pour état dépressif), fragile psychologiquement (fragilité qui est dite ancienne), que vieille et diminuée physiquement. Sur le plan identitaire, la personne parle en termes de pertes et tient des propos qui relèvent d’un sentiment de finitude et d’impuissance : « c’est fini » ou « de cette maladie on n’en guérit pas ». La famille est enfermante dans le sens où elle abonde les plaintes de la personne atteinte, voire participe à une attitude de repli. Par exemple, en la laissant rester au lit une grande partie de la journée, en lui proposant d’y retourner dès qu’elle se dit fatiguée. Les proches la prennent en charge, la délestent de toute responsabilité. La personne ne quitte que très rarement l’espace de la maison. Il y a une forme également de mise en dépendance familiale mais, contrairement au modèle précédent, elle est mal ressentie par les uns et les autres. La circulation du don ne se fait pas de manière équilibrée au sein de la famille, touchée par des tensions internes non résolues.
Dans les discours, il est question de la maladie mais sur le plan psychique, et très peu de la vieillesse. La personne est touchée par une grande lassitude. Elle se sent en perdition. Le diagnostic de maladie d’Alzheimer est connu et il y est fait référence. La personne peut autant le ressentir comme un élément d’angoisse supplémentaire que le présenter comme une justification à sa perte d’envie et à sa diminution d’activités.
Nous avons rencontré ce profil chez des femmes qui semblent s’être toujours montrées soucieuses de leur apparence physique. Elles étaient « belles », disent les proches. Elles vivent avec leur conjoint, des enfants sont à proximité. La famille est vécue comme refuge face au monde extérieur mais aussi comme lieu de conflits entre les membres. Elle est également le média par lequel les biens acquis par le travail sont transmis car le labeur et la réussite sociale sont des valeurs mises en avant dans ce type de familles.
 
Le nous conjugal et vieillir par la vieillesse
 
 
À ce type est associée la déprise avec mise en dépendance conjugale. Le couple est fusionnel, la vie passée et présente de l’un est dissociée de celle de l’autre. Il y a continuité identitaire : celle de l’identité conjugale. Le couple n’a pas eu d’enfants ou les enfants sont à distance, géographiquement ou affectivement. Une certaine autonomie des parents à l’égard des enfants (et vice-versa) est revendiquée : chacun, en tant qu’entité différenciée, construit sa propre vie. Par exemple, les parents ont pu accepter voire favoriser l’éloignement géographique au nom de la réussite professionnelle des enfants dont ils se montrent fiers. Mais les années s’accumulant, l’avancée en âge fait ressentir ses effets physiquement et psychiquement. Le couple se sent fragilisé. Un sentiment d’inquiétude émane du conjoint indemne de maladie d’Alzheimer. Il se sent responsable de l’autre et craint de ne pouvoir assumer cette responsabilité « jusqu’au bout » du fait de sa propre perte de santé. Cette crainte est d’autant plus forte que l’autre s’en remet à lui en toute confiance. Leur relation ne se définit pas en termes d’aide, tellement elle est naturalisée au sein de leur trajectoire conjugale. Nous sommes dans une situation de couple où les deux époux ont toujours vécu côte à côte, la main dans la main. Les couples rencontrés relevant de ce type ont un élément identitaire commun qu’ils soulignent dans leurs propos : ils ont travaillé ensemble ou ont exercé la même profession ; ils ont tous deux perdu leurs parents très jeunes…
Le diagnostic de maladie d’Alzheimer est connu, mais les symptômes de la maladie sont associés au processus de vieillissement, participant au retardement d’une démarche de diagnostic médical. Les pertes de capacités physiques et cognitives sont justifiées par l’âge : « Je suis vieille tout simplement. » La vieillesse ne fait pas peur pour ses effets en eux-mêmes, elle fait peur dans la mesure où elle signifie la proximité avec la mort, c’est-à-dire l’échéance qui rapproche de la séparation les conjoints.
 
Le nous conjugal et vieillir par la maladie
 
 
Cette forme du vieillir par la maladie est différente de celle du groupe précédent. La maladie est appréhendée de face, elle est objet de lutte et moyen de reconnaissance sociale. Cette situation se combine au modèle de déprise stratégique (Mallon, 2001), dans lequel la personne se situe dans une démarche d’anticipation des effets du vieillissement, par exemple à travers la pratique de la marche ou des mots croisés. Conformément à la pensée des auteurs de la notion de déprise, pour Isabelle Mallon, il s’agit toujours, dans un souci de maintien de son identité, d’un investissement sélectif de certaines activités spécifiques et de délaissement d’autres ; mais ils sont réalisés ici en quelque sorte dans une visée préventive.
Les personnes atteintes que nous avons classées dans ce type s’investissent dans la lutte contre la maladie par l’engagement, chez elles ou en groupe, d’activités de maintien des fonctions mnésiques et cognitives. Elles rendent public leur diagnostic, témoignent sur ce qu’est la maladie, sur l’importance d’avoir une démarche de type préventive : consulter un médecin en cas de doute, prendre un traitement médicamenteux, s’entraîner intellectuellement… Elles-mêmes sont à l’origine de la démarche de diagnostic médical et restent attentives à l’actualité médicale concernant la maladie d’Alzheimer. Elles ont toujours fait preuve d’un souci de leur santé et d’un intérêt pour les sujets médicaux.
Elles se situent hors du champ de la vieillesse. Et d’ailleurs, certaines d’entre elles font partie des « jeunes » malades (moins de 65 ans). Dans notre échantillon, l’une d’elles a plus de 70 ans mais a un compagnon de 16 ans son cadet. Elles parlent des plus âgés comme étant les « vieux », personnes auprès desquelles elles peuvent intervenir pour aider. Elles se différencient des personnes plus avancées dans la maladie et se présentent en soulignant leurs compétences maintenues et leurs diverses activités. Le rôle du conjoint ne se définit pas par la notion d’aide mais par son soutien affectif et son appui dans l’engagement privé et public contre la maladie. Par exemple, des conjoints rencontrés font partie du bureau d’une association des familles de personnes Alzheimer. Les enfants sont présents mais en seconde ligne en gardant, eux, une certaine distance à l’égard de la maladie, voire un certain doute quant au diagnostic porté chez leur parent.
Il mérite d’être souligné que les personnes que nous situons dans ce groupe sont à un stade peu avancé de la maladie, et nous pouvons nous interroger sur le devenir de leurs rapports avec la maladie et avec la vieillesse au fil de l’augmentation des troubles et des années.
Typiquement, il s’agit de femmes ayant un certain goût pour la sociabilité, qui n’ont pas exercé, ou peu, d’activité professionnelle sinon dans un domaine peu valorisé socialement. La maladie peut être perçue comme un outil de construction identitaire et de reconnaissance sociale.
 
Le nous filial et vieillir sans vieillir
 
 
Ce groupe est très représenté dans notre échantillon. Y est attachée une forme de déprise par la dépendance entre la mère atteinte et une fille. Ce binôme fonctionne sur le modèle d’un couple fusionnel et s’inscrit dans une lignée familiale féminine dans laquelle les hommes n’ont guère de place effective ou symbolique, sinon comme ressource financière et sociale. Il y a inversement des rôles entre elles : la fille materne la mère, et la mère se met en position d’enfant dont il faut prendre soin. Elle fait preuve d’une grande reconnaissance envers sa fille, qui en attend et en sollicite l’expression. Leurs relations sont sur le mode de l’interdépendance. La fille adopte une attitude hyperprotectrice à l’égard de sa mère et se dit prête à aller le plus loin possible dans le soutien, en repoussant autant que faire se peut le recours à des aides professionnelles. Elles cohabitent ou quasi-cohabitent de longue date, voire de toujours, et l’entrée en institution est vivement écartée. Souvent, des ruptures dans la trajectoire de vie de l’une ou l’autre, ou des deux, ont participé à leur rapprochement ou au maintien de leur proximité : veuvage précoce de la mère, divorce de la fille…
La fille tend à occulter l’âge de sa mère et semble faire comme si elle avait le même âge qu’elle, du moins comme si elle était plus jeune. Le vieillir sans vieillir serait initié par la fille et adopté par la mère. Contrairement à la forme générale décrite par les auteurs, la déclinaison que nous définissons ne provient pas de personnes qui s’occupent de plus âgés mais de personnes en grande proximité avec une plus jeune. La fille écarte le plus possible de leur vie la vieillesse et également la maladie. Le diagnostic peut avoir été dit ou non à la mère, sa réalité est occultée. Il n’est pas question de parler des troubles dont elle est atteinte devant elle, ni de la maladie d’Alzheimer en général.
Un changement de caractère est souligné par la fille toujours dans le sens d’une amélioration, avec l’idée que si la mère est aujourd’hui plus agréable, c’est qu’elle mène (enfin) une vie heureuse « grâce à elle », sa fille. Elle se sent responsable de son bonheur et tient à le préserver de manière à préserver leur relation dans la fusion.
 
Le nous filial et vieillir en accumulant de l’âge
 
 
Notre dernier type va avec deux modèles de déprise : la déprise tactique et la déprise inquiète. Selon Isabelle Mallon (Mallon, 2001), dans la déprise tactique il s’agit d’adopter des conduites d’adaptation aux ruptures et aux handicaps survenus, de trouver les moyens pour « reprendre le dessus » et de restaurer son identité. Par exemple, après un accident de santé ayant des conséquences sur sa mobilité physique.
Dans les situations de maladie d’Alzheimer, on peut se demander si ces deux formes de déprise ne correspondent pas à deux moments successifs dans l’itinéraire de la maladie. Quand les personnes ne sont plus capables de s’ajuster aux effets de la maladie d’Alzheimer alors elles sont aux prises avec des sentiments contradictoires et ressentent une perturbation identitaire ; elles passent d’une déprise tactique à une déprise inquiète. Les personnes de ce groupe se situent dans une trajectoire d’indépendance conjugale et filiale : l’autonomie des uns et des autres est objet de négociation au sein de la famille. Le conjoint n’est plus là (décès ou divorce) ou n’intervient pas en première ligne dans la gestion de la maladie. C’est un, ou des enfants, qui en ont la charge mais dans un cadre de relations qui relèvent du modèle contractuel et de l’ordre de la redevabilité : « Je leur ai donné, il est normal qu’ils m’aident aujourd’hui. » Le discours des personnes atteintes sur la situation actuelle fait contraste avec celui des enfants. Elles tiennent des propos sur le mode « tout va bien et je suis satisfaite de ma vie aujourd’hui », tandis que les enfants se sentent comme pris au piège : « Elle attend de nous et fait bonne figure devant autrui. » Ils ne se sentent pas reconnus dans leur rôle puisque les effets de la maladie sont masqués et que les besoins d’aide de la personne sont minimisés. Même en donnant plus que ce qu’ils estiment avoir reçu, les enfants ne parviennent pas à transformer le sentiment de manque, et ce décalage est source de mal être face à la situation actuelle.
Ces personnes vivent leur vieillesse comme une accumulation des années et maintiennent à l’écart les marques de l’âge. Elles connaissent ou non leur diagnostic de maladie d’Alzheimer et en parlent ou non. Elles opèrent également une mise à distance de cette maladie. Si elles se sentent entravées dans leur quotidien ou si elles éprouvent une souffrance physique, elles vont attribuer leurs peines à un autre mal chronique mais non dégénératif, plus « anodin » : asthme, mal de tête…
Le profil type est celui de femmes qui vivent seules depuis des années (veuves ou divorcées) et qui ont revendiqué une capacité à être autonomes. Elles ont des enfants à proximité et comptent sur eux, escomptent même une cohabitation mais sans afficher leurs souhaits publiquement.
Pour conclure, nous souhaitons souligner quelques particularités de notre échantillon ainsi que ses limites qui ouvrent vers d’autres perspectives de recherche. En premier lieu et pour reprendre l’idée présentée en introduction, nous tenons à souligner que l’âge sur lequel prennent appui analyse démographique et catégorisation médicale n’apparaît pas comme critère discriminant dans les situations-types que nous avons présentées.
À partir de notre matériau d’entretiens, nous avons cherché à mettre en relation formes du vieillir, modèles de déprise et types d’entités familiales. Les expériences de maladie d’Alzheimer s’insèrent dans des logiques individuelles et familiales mises en œuvre de longue date. Les éléments dont nous disposons ne nous permettent pas de préciser dans quelle mesure, ni à quel moment, la maladie infléchit cette trajectoire préexistante. Nous pouvons toutefois dresser quelques constats. Alors que le modèle du vieillir par la vieillesse tend à être remplacé par celui du vieillir par l’accumulation des années auprès des nouvelles générations âgées, nous le trouvons fort présent auprès des personnes que nous avons rencontrées. Serait-ce un effet de la maladie ? La vieillesse, « être vieux tout simplement », serait perçue comme un état préférable à celui de malade et permettrait « d’expliquer » les pertes physiques et cognitives. Par ailleurs, si notre échantillon est diversifié en termes de situations (âge, stade de la maladie, état de santé général, statut matrimonial, nombre d’enfants, catégorie sociale…), du fait de sa taille (36 monographies) et de son mode de constitution [1], il n’est pas représentatif de la population sur le plan statistique et apparaît particulier sur certains aspects (présence forte de l’entourage, acceptation d’un suivi médical…). Une investigation à plus grande échelle dans une approche quantitative permettrait de tester l’influence des variables socio-démographiques et cliniques sur les expériences de la vieillesse et de la maladie au sein de la sphère familiale. Autre point : des modes du vieillir et des formes familiales ont été attachés plus particulièrement à certaines catégories sociales. Ainsi la forme du « nous familial » serait plus fréquente en milieu ouvrier et chez des classes sociales dites défavorisées. Or, dans les situations que nous avons étudiées, nous la trouvons également dans des classes sociales plus aisées. Face à la diversité et à la complexité des trajectoires au sein d’une génération et d’une génération à l’autre, il nous semble plus pertinent de développer une réflexion en termes de dynamiques sociales familiales. Chose que nous n’avons pas faite ici. Enfin, nos entretiens ont été réalisés à un moment donné des trajectoires individuelles et familiales. Certaines situations apparaissent dotées d’une certaine stabilité, d’autres semblent fragiles. On peut se demander si, et dans quels cas, les rapports à la maladie et les modes de déprise se maintiennent ou se modifient dans le temps. Une approche longitudinale permettrait d’étudier la dynamique des expériences individuelles et familiales.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Albou, Philippe. 2001. « Évolution de l’image des personnes âgées au cours du xxe siècle », Histoire des sciences médicales, 25, 1.
·  Attias-Donfut, C. 1995. Les solidarités entre générations, Paris, Nathan.
·  Barthe, J.-F. ; Clément, S. ; Drulhe, M. 1990. « Vieillesse ou vieillissement ? Les processus d’organisation des modes de vie chez les personnes âgées », Revue internationale d’action communautaire, 23, 63.
·  Baszanger, I. 1986. « Les maladies chroniques et leur ordre négocié », Revue française de sociologie, 27.
·  Bercot, R. 2002. Maladie d’Alzheimer : le vécu du conjoint, Toulouse, érès.
·  Bloch, F. ; Buisson, M. 1994. « La circulation du don entre générations ou comment reçoit-on ? », Communications, 59.
·  Clément, S. 1996. « Qualité de vie à la vieillesse : approches sociologiques », Gérontologie et société, n° 78.
·  Clément, S. ; Mantovani, J. 1999. « Les déprises en fin de parcours de vie », Gérontologie et société, n° 90.
·  Clément, S. ; Lavoie, J.-P. 2001. « L’interface aide formelle-aide informelle : au confluent de rationalités divergentes », dans Personnes âgées dépendantes en France et au Québec. Qualités de vie, pratiques et politiques, Henrard Jean-Claude et al., Paris, Éditions inserm.
·  Couturier, C. 2000. Puzzle, journal d’une Alzheimer, Josette, Lyon.
·  Mallon, I. 2001. « La recréation d’un chez soi par les personnes âgées en maison de retraite », thèse de sociologie, université de Paris V-René Descartes.
·  Rolland-Dubreuil, C. 2002. « Maladie d’Alzheimer : trajectoires de malades et de leurs aidants et représentations de la maladie par les profanes et les professionnels », Unité inserm 558, chu de Toulouse, rapport de recherche, fondation Médéric Alzheimer.
·  Shorter, E. 1977. Naissance de la famille moderne, Paris, Le Seuil.
 
NOTES
 
[*]Christine Rolland-Dubreuil, chargée d’études, unité inserm 558, 37, allées Jules Guesde, 31073 Toulouse cedex.
[1]Les personnes rencontrées proviennent d’une cohorte hospitalière dans laquelle sont inclus des patients vivant à domicile qui bénéficient d’un accompagnement familial.
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