2004
EMPAN
Le dossier / Vieillir en institution
Des vieux en maison de retraite : savoir reconstruire un « chez-soi »
Isabelle Mallon
[*]
Reconstruire un chez-soi en maison de retraite apparaît d’abord pour les personnes âgées comme un défi lancé par la direction des établissements. Ce défi est structuré par deux nécessités complémentaires : s’approprier l’espace et occuper son temps. Le recueil de discours de résidents sur leurs pratiques quotidiennes, ainsi que l’observation ethnographique de ces pratiques dans différentes institutions, permettent de distinguer trois types de réponse à l’injonction institutionnelle de se construire un chez-soi en maison de retraite.
Ces manières de reconstruire un chez-soi sont fonction du chemin d’entrée dans l’institution, c’est-à-dire des motivations et des conditions de l’emménagement, des intermédiaires qui l’ont concrètement rendu possible. Elles dépendent également des parcours de vieillissement, variables selon les individus, et de la manière dont les personnes âgées anticipent les atteintes de l’âge, parent aux handicaps lorsqu’ils surviennent ou, au contraire, se laissent surprendre par l’écoulement insensible du temps, brutalement mis en lumière par le décès d’un très proche ou l’aggravation d’une maladie. Enfin, si les proches et les professionnels constituent les points d’appui d’un nouvel équilibre, ils ne peuvent, à eux seuls, être garants d’une adaptation réussie.
Le chez-soi est ainsi construit selon deux modalités : l’instrumentalisation de la maison de retraite, en s’y bâtissant une sorte de niche écologique, ou l’investissement dans l’institution jusqu’à la vivre de manière symbiotique. Mais, bien souvent, les résidents échouent dans leur tentative de construction d’un chez-soi dans l’institution, faute d’appropriation symbolique des lieux.
Construire une niche écologique au sein de la maison
Les représentations les plus courantes concernant les personnes âgées vivant en maison de retraite mettent en scène des individus isolés ou « placés », par leur famille ou les services sociaux, incapables de prendre soin d’eux-mêmes. Et statistiquement, les motifs premiers d’entrée en maison de retraite sont bien les problèmes de santé, et la dépendance et le besoin d’aide qu’ils entraînent.
Mais une minorité de personnes âgées entrent de leur propre chef et de leur plein gré en institution. Anticipant les handicaps que le vieillissement entraîne, refusant de faire peser sur leurs seuls enfants le fardeau de l’accompagnement de la maladie, de la vieillesse et de la mort, en raison de la norme actuelle d’indépendance entre les générations (A.-M. Guillemard, 1980 ; R. Lenoir, 1979), ces individus choisissent de se faciliter l’existence, en ayant recours à un hébergement institutionnel pour personnes âgées, tant qu’ils sont encore autonomes et en relativement bonne santé. Il s’agit d’une véritable stratégie, au sens où M. de Certeau définit ce terme : la stratégie « postule un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre et d’être la base d’où gérer une extériorité de cibles ou de menaces.[…] Le “propre” est une victoire du lieu sur le temps. Il permet de capitaliser des avantages acquis, de préparer des expansions futures et de se donner ainsi une indépendance par rapport à la variabilité des circonstances. C’est une maîtrise du temps par la fondation d’un lieu autonome » (1990, p. 59-60). Les personnes qui recréent une niche écologique en institution ont planifié les modalités de leur emménagement et de leur vie future à partir de leur ancien domicile, en mettant à contribution les membres de leur famille, souvent nombreuse, et qu’il a fallu convaincre de la justesse de ce choix.
Ces personnes, le plus souvent aisées ou culturellement bien dotées, tentent alors d’établir une continuité entre la vie à leur ancien domicile et leur nouvelle existence dans cet univers collectif. Elles disposent de l’établissement comme d’une somme d’équipements dont elles usent privativement, sans s’investir outre mesure dans la collectivité, de manière à se sentir aussi libres que chez elles. Leur chambre, définie comme un concentré de l’ancien domicile, un résumé de leur histoire personnelle et familiale, constitue le centre du monde : elles y ont emporté leurs meubles, leurs objets les plus chers, leurs plantes ; les photos du groupe familial (enfants, petits-enfants, arrière petits-enfants, mais aussi conjoint, parents) s’affichent sur les murs. Un espace privé est ainsi reconstruit, qui concentre les fonctionnalités et se démultiplie en plusieurs lieux selon les circonstances qui le modulent : lieu intime où être pleinement « à soi », privé du privé (O. Schwartz, 1990) ; lieu familial de réunion de la lignée ; lieu amical de réception des anciens voisins, des amis demeurés fidèles ; lieu plus impersonnel de passage des personnels ou de sociologue en quête d’entretiens. Les usages de la chambre, variables selon les circonstances, opèrent la qualification différenciée des espaces : si on peut faire asseoir la famille au bord du lit, on avance un fauteuil pour les visiteurs moins intimes. Et les objets personnels sont serrés à l’abri lors du passage des agents de service, protégeant les « territoires du moi » (E. Goffman, 1973) du résident. Mme B. (87 ans, veuve de professeur) note ainsi dans son agenda « quelques petites réflexions d’arrivée. Que je garde un peu pour moi, je fais attention quand on vient faire la chambre, de ne pas le laisser traîner ». En revanche, ces personnes, très centrées sur le groupe familial et le réseau amical antérieur à l’entrée en institution avec lesquels elles entretiennent des relations denses, participent de manière limitée et choisie à la vie collective. En dehors des repas, elles se retrouvent rarement avec l’ensemble des autres résidents. Elles se regroupent en petit nombre autour d’activités sélectionnées (et sélectives), organisées par les résidents eux-mêmes sans passer par l’institution : jeux de cartes (bridge plus souvent que belote) ou de société, atelier de tricot ou groupes de prière… Ces activités se déroulent dans de petits salons, éloignés des grands lieux de rassemblement collectif, où se retrouvent souvent des résidents très handicapés ou désorientés. De manière plus ponctuelle, ces résidents assistent aux conférences organisées par la maison pour l’ensemble de la collectivité : mais ils n’y sont pas les plus assidus, en raison des visites familiales ou amicales qui concurrencent ces animations.
Par ailleurs, la continuité entre l’ancien domicile et leur nouvelle situation est assurée par un appui sur des espaces externes à la maison de retraite. La localisation de l’établissement est choisie avec soin : à proximité de l’ancien domicile, parfois dans le même quartier, souvent dans la même ville ou dans une commune limitrophe, l’institution demeure facile d’accès pour les anciens voisins et amis, comme pour les enfants. Le quartier est familier ou le devient rapidement : il est arpenté lorsque « les jambes sont encore bonnes », pour de petites courses, des visites aux amis, des sorties chez le coiffeur ou le dentiste, ou pour de simples promenades. L’insertion dans la ville reste vivace, même lorsque la santé des personnes se dégrade, lorsque les relations restent présentes, inversant le sens des visites. « Je vois de tout, vous savez, c’est un melting pot, hein. Des gens de l’extérieur. J’ai des anciennes de la chorale qui viennent très tôt, qui restent longtemps, j’en ai… […] Elles, elles viennent tous les 15 jours, à peu près. Elles sont venues cette semaine, c’est pour ça que j’y pense, mais… Oh, ben, je vois des gens de Versailles, de Paris, n’importe, enfin, des gens qui veulent venir me voir. […] Je vois de tout, c’est très, très mélangé. Des personnes qui ont fait partie d’associations avec moi, je vois du personnel encore, de la ville, du bureau d’Aide sociale, des trucs comme ça, je les invite à déjeuner » (Mme L., 85 ans, veuve de magistrat, atteinte de maladie de Parkinson). Cette intégration urbaine continuée contribue largement à établir une continuité entre l’ancien univers et la vie en institution. Les lieux alternatifs à l’institution, « secondaires » (Sansot, 1978), comme les domiciles des enfants ou les maisons de famille, dans lesquels les personnes âgées se mettent en vacances de la maison de retraite, sont également mobilisés. Les résidents y retrouvent des décors inchangés, des lieux dont l’évolution se poursuit à un rythme lent, endogène, et où ils peuvent renouer avec des habitudes mises en sommeil par la vie en collectivité : donner à manger à un bébé, cuisiner pour toute la famille, discuter longuement avec les uns et les autres… Ces espaces ne sont donc « secondaires » que par le temps bref pendant lequel ils sont occupés, comparativement au temps passé en institution. Ils sont bien sûr primordiaux, au moins dans les premiers temps de la vie en établissement, puisqu’ils constituent des îlots de stabilité dans un monde quotidien bouleversé par le déménagement en maison de retraite. Ils permettent à la personne âgée de retrouver une place inchangée au sein du groupe familial, en lui offrant décor et accessoires pour se couler sans efforts dans son rôle. Alors qu’en institution, les gestes sont souvent entravés par les meubles dont la disposition a changé, ou au contraire se perdent dans le vide parce que les objets se dérobent, les espaces secondaires permettent aux personnes âgées de retrouver un rapport apaisé au monde, redevenu certain. Progressivement, pourtant, ils deviennent superflus dans le soutien identitaire des résidents, au fur et à mesure que ces derniers prennent leurs habitudes dans la maison, et s’y retrouvent pleinement chez eux.
Vivre l’institution de manière symbiotique
Si la recréation d’un chez-soi sous la forme d’une niche écologique au sein de l’établissement est prioritairement fondée sur l’ancien univers personnel, une autre modalité de la définition d’un monde privé en institution consiste à s’investir dans la maison de retraite, entremêlant vie privée et vie collective, au point d’entrer en symbiose avec l’établissement. Alors que le premier mode de réorganisation de la vie quotidienne est largement stratégique, le deuxième renvoie à une appréhension plus tactique du vieillissement. Car c’est bien le vieillissement, et son cortège de handicaps, sociaux ou sanitaires, qui imposent aux personnes âgées l’entrée en institution.
Pour reprendre la main dans ce jeu inégal où le temps porte les premiers coups, l’institution devient une bonne carte à jouer pour deux types de personnes très différentes. D’une part, les personnes très démunies, malmenées par une vie de précarité, souvent isolées, sans famille, trouvent en maison de retraite un véritable foyer, parfois pour la première fois de leur existence. Ces établissements sont ainsi parfois, comme l’écrit O. Sacks, « des “asiles”, au meilleur sens du terme, un sens que Goffman prend peut-être trop peu en compte, des lieux où l’être torturé, en pleine tourmente, trouve un refuge, et se voit offrir précisément cet alliage d’ordre et de liberté dont il a besoin » (1988, p. 283). C’est bien le sentiment de Mlle R., 64 ans, ancienne femme de service, hébergée avant son entrée en institution par une communauté religieuse : « Je me suis plu, ici, tout de suite. À Lyon, c’était aléatoire, je savais pas si je pourrais rester. C’était problématique, vous êtes là à l’essai, ou pour quelque temps, tandis qu’une fois aux Jacinthes, c’est comme si je vous dirais que je suis arrivée au port. » D’autre part, des personnes d’origine sociale plus élevée, appartenant aux classes moyennes, ont été poussées à entrer en institution en raison d’accidents de santé, dont elles ont parfois gardé des séquelles. Interprétant de manière très stricte la norme sociale d’indépendance entre les générations, elles préfèrent faire peser sur l’institution les difficultés liées à leurs handicaps plutôt que sur leur famille, souvent réduite à un enfant unique. Ces individus organisent alors leur entrée en institution par un recours préférentiel à des réseaux professionnels, en tenant leurs enfants hors de cette décision, sinon au moment de sa réalisation. Mme M., 74 ans, retraitée de la banque, a utilisé la maison de repos où elle se rééduquait après une fracture de la jambe pour pouvoir entrer en institution : « Quand je suis arrivée à Saint-Maurice, j’ai bien précisé que je ne quitterais l’hôpital que quand on m’aurait trouvé une maison de retraite. Parce que si j’avais le malheur de rentrer chez moi, eh ben, après pour entrer en maison de retraite, quelquefois, il faut attendre cinq ou six mois. Mais si c’est un hôpital qui demande, en général, il a la priorité. »
Une fois dans la place, ces nouveaux résidents s’investissent dans l’établissement de manière extensive et intensive. Ils sont de toutes les animations organisées par l’institution ; ils participent aux différents clubs : pâtisserie, poterie, art floral, dessin, pyrogravure, mémoire… Ils profitent des sorties organisées par l’établissement, des plus quotidiennes (les courses au centre commercial voisin) aux plus extraordinaires (voyages au bord de la mer ou découverte de pays étrangers). Ils assistent aux différentes soirées : cinéma, soirées à thème, conférences… Ils participent aux goûters, déclinés selon les saisons : châtaignes, crêpes, gaufres… Sur le mode d’une retraite « troisième âge » (Guillemard, 1972), reposant sur des loisirs organisés, les animations offertes par la maison de retraite permettent aux plus démunis de découvrir des loisirs qui seraient demeurés inaccessibles pour eux, et aux autres résidents d’en profiter avec une intensité bien supérieure à celle qu’ils auraient pu connaître en restant à leur domicile. Mais la participation de ces résidents, qui s’appuient fortement sur l’institution pour organiser leur vie quotidienne, ne s’arrête pas à la consommation de loisirs. Leur intégration à la vie collective est plus profonde : de manière formelle ou informelle, ils participent directement à l’organisation et au fonctionnement de l’établissement. Ils en arrivent ainsi à faire de la maison un véritable home, au sens durkheimien où M. Douglas (1993) l’entend, c’est-à-dire comme un collectif contraignant, aux règles duquel il faut se plier pour y vivre.
L’intériorisation des règles se fait cependant depuis une place privilégiée, occupée dans l’organigramme existant ou façonnée à partir de leurs propres centres d’intérêt. Un certain nombre de places sont en effet réservées aux résidents pour qu’ils puissent donner leur avis sur le fonctionnement des institutions : des résidents délégués représentent leurs colocataires aux conseils d’administration. D’autres instances permettent aux personnes âgées de prendre part (en théorie, tout au moins) aux décisions qui les concernent : c’est la vocation des conseils de résidents, des commissions diverses (bibliothèque, repas…), ou encore des associations de résidents, qui proposent et organisent des activités dans la maison. L’accès aux positions de responsabilité au sein de ces instances (et particulièrement de l’association des résidents) permet une insertion privilégiée dans l’institution, en raison de la position d’interface qu’elles jouent entre ceux qui comptent dans la maison, directeurs et animateurs, et les autres résidents. Ces positions permettent de se voir conférer une place et une identité publiques dans l’organisation, d’en être connu et reconnu comme un membre éminent. L’autre manière d’accéder à une telle place consiste à la forger soi-même, à partir de ses compétences ou de ses centres d’intérêt : une minorité de résidents participe ainsi au fonctionnement matériel des établissements, dans des proportions variables, laissées à l’appréciation des volontaires. Aux Jacinthes, M. M., ancien « chef de plonge », fait la vaisselle du petit déjeuner en semaine, et se repose le dimanche. Cette activité lui permet non seulement de renouer avec son identité professionnelle passée, mais aussi d’accéder à une position privilégiée dans l’institution, qui se marque par la construction d’un territoire, qu’il gagne sur celui du personnel en le privatisant : « Mais je suis bien quand je suis tout seul à la machine, parce que ça tourne rond, que je suis…
ma machine avec moi
[1]. »
Les adjuvants les plus efficaces de la reconstruction d’un monde stable sont bien, dans cette logique, les représentants de l’institution qui ménagent aux personnes âgées une place dans la maison, ce qui les amène à entretenir avec eux des relations plus personnalisées, moins anonymes qu’avec la grande masse des résidents dont ils s’occupent. Certaines aides-soignantes font office de famille de substitution pour les résidents qui en sont dépourvus : les vieilles femmes les assimilent à leurs filles ou leurs petites-filles. Pour celles dont la famille est restreinte ou peu présente, la relation est rapportée au modèle du lien familial, parce qu’il est difficile d’en nommer mieux la qualité particulière d’affection. « Alors Élisabeth… c’est aussi un peu ma fille, la pauvre. Elle a un petit peu été à la dass. Elle est très très gentille » (Mme L., 90 ans, veuve de cadre supérieur). Pourtant aucune des parties n’est dupe : le « un peu » indique l’écart entre la « vraie » famille (et les regrets ou rancœurs qu’elle porte) et cette famille de substitution, choisie dans le groupe restreint du personnel. Le rapport est souvent plus ambigu avec les hommes (Mallon, 2001) ; les relations ne sont donc pas toujours iréniques. M. M. s’impose régulièrement dans la salle de repos des aides-soignantes, malgré l’agacement et la défiance qu’il provoque parmi les filles présentes. Comme il a su se rendre indispensable, il y est cependant toléré.
Mais l’équilibre de cette symbiose avec l’institution n’est atteint que parce que les personnes âgées maintiennent un espace privé, fermé, comme lieu de repli où se mettre en vacances de l’établissement, qui y imprime pourtant sa marque. Les chambres de ces résidents portent en effet toutes l’empreinte de l’institution : pour les plus démunis, meubles, objets et décorations, proviennent de l’établissement ; pour les individus plus aisés, le handicap les contraint souvent à composer un décor à partir des meubles de la maison, que des bibelots et des photographies personnels complètent. La chambre est alors constituée à la fois comme un contrepoids à l’institution, où se retirer lorsque les contraintes en deviennent trop pesantes, et comme un contrepoint de la vie collective, une coulisse où ils peuvent préparer les activités qu’ils proposent à la communauté. Les chambres sont donc des ateliers personnels, où sont mises au point les animations destinées aux autres résidents : M. L. y concocte ses « questions pour un champion », adaptées pour le public de la maison à partir du jeu télévisé. Les chambres sont surtout définies comme des lieux intimes, où leur liberté peut se déployer, où se déroulent des activités personnelles, décidées au gré des envies : se reposer, lire, écouter la radio ou regarder la télévision.
L’impossible chez-soi : défections secrètes, fuites, résistances
S’il est possible de reconstruire un monde stable en maison de retraite, que ce soit par une instrumentalisation des équipements ou par un investissement fort dans l’établissement, la grande majorité des personnes âgées ne parvient pas à s’adapter à l’institution. L’entrée en maison de retraite rend visible l’écoulement du temps et l’absence d’emprise de ces individus sur leur propre vieillissement. La plupart des résidents qui ne parviennent pas à se faire à la maison de retraite sont entrés sous la pression soit de leurs enfants
[2], soit d’une maladie ou d’un handicap qui rendaient une aide ou une surveillance indispensables dans la vie quotidienne. Et très souvent, les deux injonctions, l’une intériorisée par la personne âgée en raison de l’atteinte portée à son corps, l’autre pesant
via la famille de manière plus externe, se redoublent : la maison de retraite est alors « la solution la plus raisonnable
[3] ». L’entrée en institution est donc vécue subjectivement comme une contrainte pure, imposée par les descendants ou par la maladie.
L’obligation est parfois si fortement ressentie que l’institution est constituée en quasi-hôpital, en un lieu où toute recréation d’une vie « normale » est exclue. Mme L. raconte ainsi le refus de son mari d’aménager leur chambre dans la maison en emportant des meubles ou des bibelots de leur ancien appartement : « Mon mari était très attaché à cet appartement. Il savait pertinemment qu’il n’y retournerait jamais, mais inconsciemment !… Il voulait pas qu’on s’en sépare, il voulait pas… Même apporter deux tableaux, non, là, pour qu’on les mette ici, non, c’était … Fallait laisser l’appartement comme il était. » Mais les difficultés d’adaptation ne procèdent pas toujours d’un refus conscient de s’intégrer à la maison : les fuites et les résistances proviennent le plus souvent d’un écart trop grand entre la vie menée auparavant à domicile et les cadres de l’existence dans l’institution, quand bien même les résidents tentent de se faire à ce nouvel univers. Les résidents les plus démunis, entrés en institution via des filières d’assistance sociale, ont souvent du mal à convertir leur mode de vie pour se plier aux règles de la maison. La boisson ou les sorties alimentent les conflits endémiques avec les autres résidents et la direction. Ils développent alors des conduites de résistance contre l’institution qui disqualifie leur mode de vie, et les empêche de recréer l’existence qu’ils menaient auparavant. La maison promeut en effet des normes, notamment en matière d’hygiène, qui entrent en contradiction avec les habitudes des personnes âgées, et pas seulement avec les moins intégrées d’entre elles. Ainsi, les douches quotidiennes surprennent les résidents, qui y sont cependant soumis dès lors qu’ils ont besoin d’une aide pour se tenir propres. Même lorsque le bain n’est qu’hebdomadaire, comme c’est le cas dans une maison rurale, cette mesure d’hygiène paraît encore excessive à beaucoup d’anciens de cette région cévenole où la toilette ne se fait pas à grande eau, surtout pas sous la forme du bain. Une ancienne paysanne aveugle (90 ans) freine ainsi des deux pieds lorsque les aides-soignantes l’accompagnent à la salle de bains : « Je veux pas me baigner. Avant de venir ici, je prenais jamais de bain. »
Il est cependant rare qu’en dehors des plus désaffiliés des résidents, pour reprendre le terme de R. Castel (1995), l’opposition à l’institution et à son personnel soit systématique et violente. Les difficultés à recréer un chez-soi se traduisent plutôt par des conduites d’évitement, de fuite de la collectivité et de l’institution, ou de manière plus ténue encore, par des « défections secrètes » (Kauffman, 1992). Ainsi, la plupart des résidents qui le peuvent préfèrent rester dans leur chambre plutôt qu’être confrontés, dans les espaces communs, au spectacle des résidents désorientés, qui menacent constamment, par leur seule présence, le cours normal des interactions. Lorsqu’ils tentent de s’intégrer à la maison, en s’investissant dans les activités, ils en perçoivent plus facilement la superficialité, l’inanité même selon certains, que le caractère ludique. Ils se forcent donc pour assister aux animations, « pour faire plaisir aux petites » qui les organisent. Ils font passer le temps en participant aux ateliers proposés par la maison, mais conservent une distance forte aux activités. La participation aux activités demeure largement extérieure : les gestes n’engagent pas leurs auteurs vers la communauté. Ils ne sont que des tentatives pour se rasséréner, pour gagner une place dans l’institution, dirigées vers les gens qui comptent, les personnels. Et même le repli sur la chambre ne suffit pas à leur assurer une paix intérieure, dans la mesure où leur famille fait souvent défaut. Le décor a beau se rapprocher de celui de leur ancien domicile, l’agencement inédit des meubles et des objets souligne le décalage entre l’ancien chez-soi et le nouvel univers ; la composition de bibelots personnels et de mobilier institutionnel rend plus visible l’empreinte de la collectivité et l’obligation de finir ses jours dans un lieu qu’on subit plus qu’on ne l’a choisi. « Alors je me dis toujours je serai ici jusqu’à la fin de mes jours ; surtout ça. Je peux pas y arriver. Y en a, si, qui, je peux pas dire qu’elles sont indifférentes, c’est pas ça, mais qui le prennent mieux que moi peut-être. Mais moi, je peux pas y arriver » (Mme R.). Et la famille est souvent trop absente, absorbée par d’autres préoccupations, pour pouvoir combler cet écart subjectivement ressenti, cette inutilité éprouvée qui fait vivre à ces résidents l’institution sur le mode d’un pis-aller en attendant la mort.
Le défi de recréer un chez-soi dans une institution est relevé par les résidents selon deux grandes modalités : la recréation d’une niche écologique consiste à reconstituer une vie équilibrée en créant une forte continuité entre l’ancien mode de vie et le nouveau domicile ; l’utilisation extensive et intensive, fonctionnelle, de l’établissement permet de définir un équilibre sur un mode symbiotique avec l’institution. Mais la grande majorité des personnes institutionnalisées ne dispose pas des ressources suffisantes, notamment familiales, pour reprendre le dessus sur le temps qui passe et qui les a obligées à entrer en maison de retraite. Or, recréer un chez-soi engage l’identité. Les failles de l’adaptation menacent avant tout la stabilité identitaire, la connaissance et l’assurance de soi. Et réciproquement, lorsque l’entrée en institution est liée à un placement (par les enfants ou les services sociaux), les deux faces de l’identité définies par E. Goffman (1975), l’identité pour autrui et l’identité pour soi, ne coïncident plus. Cette violence symbolique menace alors la capacité à reconstruire un chez-soi dans un lieu imposé.
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Castel, R. 1995. Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard.
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Certeau, M. (de). 1990. L’invention du quotidien, tome 1, Arts de faire, Paris, Gallimard (1980).
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Douglas, M. 1993. « The idea of a home : a kind of space », dans A. Mack (ed.), Home. A Place in the World, New York, New York University Press.
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Goffman, E. 1973. La mise en scène de la vie quotidienne, tome 2, Les relations en public, Paris, Éditions de Minuit (1971).
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Goffman, E. 1975. Stigmates. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Éditions de Minuit (1964).
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Guillemard, A.-M. 1972. La retraite, une mort sociale, Paris, Mouton.
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Guillemard, A.-M. 1980. La vieillesse et l’État, Paris, puf.
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Kaufmann, J.-C. 1992. La trame conjugale. Analyse du couple par son linge, Paris, Nathan.
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Lenoir, R. 1979. « L’invention du “troisième âge” et la constitution du champ des agents de gestion de la vieillesse », Actes de la recherche en sciences sociales, no 26-27.
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Mallon, I. 2001. La recréation d’un chez-soi par les personnes âgées en maison de retraite, thèse de doctorat de sociologie, sous la direction de F. de Singly, université de Paris V.
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Sacks, O. 1988. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau et autres récits cliniques, Paris, Le Seuil (1985, Gerald Duckworth and co.).
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Sansot, P. 1978. L’espace et son double, Paris, Le Champ urbain.
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Schwartz, O. 1990. Le monde privé des ouvriers, Paris, puf.
[*]
Isabelle Mallon, maître de conférences, faculté d’Anthropologie et de Sociologie, université Lumière Lyon II, Campus Porte des Alpes, 5, avenue Pierre-Mendès-France, 69676 Bron cedex.
[1]
Je souligne.
[2]
C’est notamment le cas pour les résidents désorientés. Or, 40 % des personnes en institution souffrent de troubles mentaux, et un tiers « cumulent détérioration intellectuelle et dépendance physique lourde » (F. Dubuisson, R. Kerjosse, 1996).
[3]
Comme le dit M
me R. (86 ans, ancienne employée des
ptt, sujette à des vertiges qui rendent impossible une vie à domicile).