2004
EMPAN
Le dossier / Vieillir en institution
Maltraitance des personnes âgées et communication
Nadège Moguen-Boudet
[*]
Séverine Courtois
[**]
Marie-Claire Mate
[***]
La grande vieillesse représente aujourd’hui ce que l’on peut
appeler commercialement un « lobby passif ». Globalement, le grand âge va «
lâcher ou perdre prise » sur son environnement et ses modifications au point,
parfois, de ne plus être acteur des changements qui affectent sa vie. C’est là
que commencent les difficultés. De proche en proche, les vieux deviennent
vulnérables ; leur entourage doit se substituer à eux, ce qui ne fait
qu’accroître la perte d’autonomie : choix d’un cabinet infirmier, de matériel
médicalisé, de maison de retraite, de vêtements… pour ne parler que des
décisions qui entraînent une circulation d’argent.
Cela autorise rapidement la mise en place de conditions qui
vont favoriser ce fléau qu’est la maltraitance des personnes âgées. Depuis
quelques années, les professionnels découvrent petit à petit le phénomène, et
parfois les familles, à leurs dépens ; mais les premiers qui la découvrent et
dont on ne parle pas suffisamment, ce sont les vieux ! Qui, en premier lieu
pourtant, connaît la maltraitance ? Qui la vit, parfois au quotidien ?
La maltraitance, qu’est-ce que c’est ? En relèvent, avant tout,
les situations qui favorisent la prise en
charge de la personne comme « objet » et qui portent atteintes à la
condition humaine. La personne est devenue « objet », à la place duquel on
décide – pour son bien évidemment – de son lieu de vie, des soins à recevoir,
des moments de relation avec autrui, du rythme de vie, de l’étendue de ses
droits civiques, de sa liberté d’action et de décision, de ses désirs, de ses
attentes, de ses douleurs et de sa souffrance.
Il est difficile de forger une définition générale de la
maltraitance qui fasse l’unanimité, parce que le sens varie selon la personne
qui définit et selon la raison pour laquelle elle le fait. Le professeur
Hugonot, gériatre à Grenoble, a intégré, en 1987, la commission « personnes
âgées » du conseil de l’Europe. Une réflexion a été menée par les trois
commissions constituées du conseil, réflexion qui a permis de définir la
violence selon des critères communs aux différentes populations représentées
(vieux, enfants, femmes) :
- la violence se caractérise par « tout acte ou omission
commis par une personne (ou un groupe), s’il porte atteinte à la vie, à
l’intégrité corporelle ou psychique ou à la liberté d’une autre personne (ou
d’un autre groupe) ou compromet gravement le développement de sa personnalité
et/ou nuit à sa sécurité financière » ;
- qui dit maltraitance, dit évidemment « mauvais traitements
» ; les diverses formes de mauvais traitements peuvent être classées en
fonction de critères législatifs, organisationnels ou normatifs.
En 1992, le conseil de l’Europe a adopté, la classification
suivante :
- violences physiques ;
- violences psychiques ou morales ;
- violences matérielles et financières ;
- violences médicales ou relatives aux soins ;
- négligences actives et passives ;
- privation ou violation de droits.
La maltraitance envers les personnes âgées constitue, sur le
plan épidémiologique, un phénomène difficilement quantifiable
[1].
En 1995, après plusieurs années de réflexion et de recherche,
l’association Alma France –
allô maltraitance des personnes âgées –
est née. Elle compte aujourd’hui plus de 40 antennes dont près d’une dizaine en
cours de création
[2].
Bien sûr, toutes les familles et toutes les institutions ne
maltraitent pas leurs âgés (la maltraitance toucherait de 6 à 10 % des 65 ans
et plus) et elles font souvent le maximum pour que leurs aînés disposent de ce
dont ils ont besoin. Pourtant, le manque, voire l’absence de formation, mais
également l’absence d’informations sur ce thème, renforcent la barrière du
silence. Le fait que ce phénomène soit si difficilement perceptible provient
souvent du manque de connaissance de la définition même de la
maltraitance.
Comment devient-on maltraité ? Comment devient-on maltraitant
?
La première occasion de maltraitance naît de la nécessité de
faire appel à quelqu’un pour effectuer ce que d’autres font seuls et de ce que,
inversement, quelqu’un devient dépendant affectivement, financièrement, du fait
même d’apporter une aide.
Le portrait le plus classique de la victime à domicile serait
une femme de plus de 75 ans, seule, dépendante et « possédante ». En effet, la
maltraitance apparaît surtout à domicile, 94 % des personnes âgées de 65 ans et
plus résidant à domicile. Deux appels sur trois concernent le domicile. Mais
ces chiffres ne sont que le reflet des appels reçus. Qu’en est-il de la réalité
? En effet, il ne faut pas perdre de vue qu’au-delà du non-dit, il est
difficile, voire impossible, pour une personne dépendante de se plaindre et de
téléphoner, notamment si elle vit en institution. De plus, dans la majorité des
cas, les auteurs de la maltraitance signalée sont les pourvoyeurs de soins pour
la personne (aidants familiaux ou professionnels…). Dans ces conditions,
comment dénoncer sa fille, son gendre… ou toute autre personne indispensable au
quotidien de la victime et avec qui la dépendance affective est finalement plus
importante que la dépendance physique et que la maltraitance, aussi violente
soit-elle.
La violence envers les aînés prédomine donc à domicile et un
certain nombre de ces mauvais traitements sont infligés par les enfants.
Qu’est-ce qui les amène à agir de cette façon ? L’analyse de cette
problématique permet de dégager des pistes qui constituent autant de
perspectives d’actions de prévention.
Plusieurs facteurs sont à prendre en compte et se combinent,
dans bien des cas, pour générer des situations insupportables pour tous : la
cohabitation, la dépendance, la démence, la détention du pouvoir de décision,
les conflits intergénérationnels… C’est pourquoi, l’aide aux familles passe par
l’écoute et l’échange de paroles vraies qui ouvriront la porte à l’expression
de bien des souffrances ; cela vaut tout autant pour la fratrie, souvent mise à
mal quand un parent décline.
Ainsi, trois axes de travail s’imposent dans la prévention de
la maltraitance familiale des aînés.
L’existence de groupes de parole
Le principe est de faire réfléchir et s’exprimer sur un même
thème (par exemple, la définition de l’autonomie), mais séparément, ces deux
groupes d’acteurs que sont parents et enfants. La tenue de tels groupes permet
d’abord d’obtenir une synthèse des propos tenus, synthèse qui délimite les
modes d’appréhension spécifiques que les uns et les autres ont du thème, les
accords et les écarts existants entre les deux sous-groupes. Dans un deuxième
temps et dans le cadre du groupe de paroles, parents et enfants auront
connaissance de leurs appréhensions spécifiques, de leurs accords et de leurs
écarts et travailleront en commun sur cette base-là.
L’accès facilité à un psychologue (en institution aussi bien
qu’à domicile)
Il est possible de repérer, dans chaque famille, des
situations qui sont à l’origine de tensions. Habituellement, la plupart des
familles sont en mesure de régler ces problèmes en aménageant les conditions
d’une bonne communication, et avec de la patience. Cependant, certains conflits
ne trouvent pas d’issue au sein même de la famille et il est parfois judicieux
que le recours à l’aide d’un professionnel soit envisagé.
Le désenclavement de la relation de dépendance
Pour cela, il faut respecter le besoin, pour les enfants, de
prendre leurs distances avec leurs parents. C’est pourquoi le soutien social
des aidants familiaux doit être considéré comme une nécessité. Cela ne sera
rendu possible que par le développement des accueils de jour et celui des
accueils temporaires pour les personnes âgées ; les familles verront ainsi leur
charge allégée au rythme de leurs propres besoins.
En outre, la possibilité de formation des aidants
prolongerait les bénéfices apportés par l’accueil de jour et leur permettrait
de réévaluer leurs attitudes habituelles à domicile ou d’apprendre de nouveaux
comportements, mais surtout favoriserait une nouvelle dynamisation de la
relation d’aide.
Maltraitance en institution
On pourrait penser qu’en institution, la dépendance affective
est moins prégnante qu’au sein de la famille, facilitant ainsi la dénonciation
de la maltraitance observée ou subie. Pourtant, c’est loin d’être toujours le
cas. En établissement d’hébergement pour personnes âgées aussi, la victime le
plus souvent n’ose pas parler. Si elle en parle à un soignant, elle peut se
trouver confrontée au refus d’entendre ou au silence de protection mutuelle qui
règne au sein de l’équipe. De leur côté, les familles taisent souvent les
violences comme les négligences dont elles peuvent être témoins, par peur de
représailles sur la personne de leur aîné ; parfois, elles « profiteront »
d’une hospitalisation de leur parent pour agir.
Un mode insidieux de maltraitance tient à la « chronopathie
verbale », cette habitude qui se prend très vite (le temps, encore et toujours
le temps !) dans les milieux professionnels. La « chronopathie verbale » permet
évidemment de gagner du temps, parfois d’économiser les mots.
Morceaux choisis de propos entendus : « … aller la promener …
», plutôt que « … se promener avec Mme X… ».
Dans la première formulation, le professionnel se dispense de
désigner la personne, alors que dans la seconde, il la nomme et se signifie
comme étant avec elle et non, bêtement, derrière à pousser son fauteuil roulant
(les professionnels ne pourraient-ils renoncer à dire « chariot » ?).
Mais, il y a pire à entendre, en particulier lorsque les
soignants organisent la répartition des « toilettes » (comprendre : « aides à
la toilette ») : par exemple, la question « Qui tu fais ? » à la place de « Qui
vas-tu aider à faire sa toilette ? » ou, mieux encore, « Mme Z… ? Tu l’as faite ? ».
Une autre expression « technique » fait fortune : la fameuse «
prise en charge globale » dont parle si justement Hesbeen (2002). Cet auteur
souligne qu’une telle formule incline de manière subtile à souligner la notion
de charge liée à la personne dont on s’occupe. La personne âgée doit-elle être
vue – et se voir – comme une charge pour le soignant ? Et l’adverbe «
globalement », est-il approprié à exprimer ce que la personne attend d’un
soignant ? Ne souhaite-t-elle pas plutôt que l’on s’occupe d’elle «
personnellement » ou « particulièrement » ?…
Ce n’est là qu’une partie du florilège des phrases que les
professionnels finissent par prononcer sans même s’entendre les dire. Bien sûr,
on peut argumenter qu’il s’agit seulement de « raccourcis de parler ».
L’observation montre que le pas est vite franchi du raccourci de parler au «
raccourci de penser » et, bientôt, aux « raccourcis de faire ». Le pire est
cependant que ces formules deviennent instituées et pour certaines même
officialisées. Pourtant, c’est de la sorte qu’on entre dans la
maltraitance.
Parfois, ce sont de véritables horreurs qui peuvent être dites,
sans qu’il y ait volonté délibérée de maltraiter la personne. Avant d’apprendre
à « prendre en charge globalement », avant d’apprendre à faire de la qualité…
ne devrait-on pas apprendre à parler et à penser, pour enfin apprendre à bien
faire.
De la maltraitance à la « bientraitance »
La communication est le moyen incontournable de la prise en
compte du problème de la maltraitance, car une question est récurrente, celle
des limites de la maltraitance ? la réponse est sans importance, dès lors que
l’on se place du côté de la prévention. Et, si l’on veut être efficace
préventivement, il faut aller plus loin.
En effet, la frontière est ténue entre maltraitance et «
bientraitance ». Il est nettement préférable pour tous et pour chacun de tenter
d’être le plus « bientraitant » possible plutôt que de se contenter d’être
non-maltraitant.
Mais alors, comment faire pour être « bientraitant » ? Si le
terme de maltraitance existe, celui de « bientraitance » est un néologisme, né
de pratiques professionnelles. En effet, si la première préoccupation des
soignants est de répondre aux besoins fondamentaux de l’individu, au-delà, le
professionnel questionne les valeurs de l’individu, ses désirs. Plus encore, il
tente de les comprendre et de les respecter en les intégrant dans son
accompagnement. Une telle philosophie reconnaît les valeurs inhérentes à la «
bientraitance » que sont le respect et la dignité de la
personne.
·
alma 87, 1999.
La maltraitance dans les institutions pour les
personnes âgées, p. 3.
·
alma france.
Statistique 2002.
·
Berger, L. ;
Mailloux-Poirier, D. 1996. «
Personnes âgées, une approche globale », dans Démarche de soins par besoin, Maloine.
·
Code pénal, 1997.
Éditions Prat.
·
Courtois, S. ;
Rigal, C. 2002.
Favoriser la bientraitance, mémoire
dess de géronto-psychologie (sous la
direction de Moguen-Boudet N.), université Toulouse-Le Mirail.
·
Hesbeen, W. 2002.
Approche culturelle de la mort,
premier congrès national infirmier des soins à la personne âgée,
Paris.
·
Hugonot, R. 2002.
La vieillesse maltraitée, Paris, Dunod
(2e éd.).
·
Messy, J. 1992.
La personne âgée n’existe pas, Paris,
Payot.
·
Ministère de l’Emploi et de la
Solidarité, Statiss 2002
Midi-Pyrénées, drass service statistique, Toulouse, décembre
2001.
[*]
Nadège Moguen-Boudet, géronto-psychologue, (diplômée de
l’université Toulouse-Le Mirail), coordinatrice Alma 81,
bp 20, 81 006 Albi cedex.
[**]
Séverine Courtois, géronto-psychologue (diplômée de
l’université Toulouse-Le Mirail), coordinatrice adjointe Alma 81,
bp 20, 81 006 Albi cedex.
[***]
Marie-Claire Mate, maître de conférences, directrice du
dess de géronto-psychologie,
université Toulouse-Le Mirail.
[1]
Entre 1994 et 1998,
alma France a recensé, au niveau national, 2
259 cas identifiés comme maltraitants.
alma France,
bp 1526, 38025 Grenoble, 08 92 68 01
18
[2]
Début 2003 a vu s’achever la première formation de formateurs
du réseau, qui va permettre de proposer des sensibilisations de qualité à des
professionnels de plus en plus en demande. Localement, les antennes sont très
autonomes.
alma 81 ouvre deux à trois
dossiers de maltraitance par semaine, pour six heures de permanence
téléphonique hebdomadaire. Les écoutants bénévoles et formés à l’écoute
travaillent toujours par deux, l’équipe de conseillers assure le suivi des
dossiers. Une écoute assurée par des psychologues est aussi proposée à des
professionnels en difficulté, qui cherchent une « oreille bienveillante ». Par
ailleurs,
alma 81 oriente sa
politique de prévention vers la formation/sensibilisation des professionnels,
en formation continue comme en formation initiale.
alma 81 – écoute des professionnels :
le vendredi de 14 h à 17 h au 05 63 47 16 72.