Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 134 à 138
doi: 10.3917/empa.052.0134

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Le dossier / Vieillir en institution

no52 2003/4

La grande vieillesse représente aujourd’hui ce que l’on peut appeler commercialement un « lobby passif ». Globalement, le grand âge va « lâcher ou perdre prise » sur son environnement et ses modifications au point, parfois, de ne plus être acteur des changements qui affectent sa vie. C’est là que commencent les difficultés. De proche en proche, les vieux deviennent vulnérables ; leur entourage doit se substituer à eux, ce qui ne fait qu’accroître la perte d’autonomie : choix d’un cabinet infirmier, de matériel médicalisé, de maison de retraite, de vêtements… pour ne parler que des décisions qui entraînent une circulation d’argent.
Cela autorise rapidement la mise en place de conditions qui vont favoriser ce fléau qu’est la maltraitance des personnes âgées. Depuis quelques années, les professionnels découvrent petit à petit le phénomène, et parfois les familles, à leurs dépens ; mais les premiers qui la découvrent et dont on ne parle pas suffisamment, ce sont les vieux ! Qui, en premier lieu pourtant, connaît la maltraitance ? Qui la vit, parfois au quotidien ?
 
Tentatives de définition
 
 
La maltraitance, qu’est-ce que c’est ? En relèvent, avant tout, les situations qui favorisent la prise en charge de la personne comme « objet » et qui portent atteintes à la condition humaine. La personne est devenue « objet », à la place duquel on décide – pour son bien évidemment – de son lieu de vie, des soins à recevoir, des moments de relation avec autrui, du rythme de vie, de l’étendue de ses droits civiques, de sa liberté d’action et de décision, de ses désirs, de ses attentes, de ses douleurs et de sa souffrance.
Il est difficile de forger une définition générale de la maltraitance qui fasse l’unanimité, parce que le sens varie selon la personne qui définit et selon la raison pour laquelle elle le fait. Le professeur Hugonot, gériatre à Grenoble, a intégré, en 1987, la commission « personnes âgées » du conseil de l’Europe. Une réflexion a été menée par les trois commissions constituées du conseil, réflexion qui a permis de définir la violence selon des critères communs aux différentes populations représentées (vieux, enfants, femmes) :
  • la violence se caractérise par « tout acte ou omission commis par une personne (ou un groupe), s’il porte atteinte à la vie, à l’intégrité corporelle ou psychique ou à la liberté d’une autre personne (ou d’un autre groupe) ou compromet gravement le développement de sa personnalité et/ou nuit à sa sécurité financière » ;
  • qui dit maltraitance, dit évidemment « mauvais traitements » ; les diverses formes de mauvais traitements peuvent être classées en fonction de critères législatifs, organisationnels ou normatifs.
En 1992, le conseil de l’Europe a adopté, la classification suivante :
  • violences physiques ;
  • violences psychiques ou morales ;
  • violences matérielles et financières ;
  • violences médicales ou relatives aux soins ;
  • négligences actives et passives ;
  • privation ou violation de droits.
La maltraitance envers les personnes âgées constitue, sur le plan épidémiologique, un phénomène difficilement quantifiable [1].
En 1995, après plusieurs années de réflexion et de recherche, l’association Alma France – almaltraitance des personnes âgées – est née. Elle compte aujourd’hui plus de 40 antennes dont près d’une dizaine en cours de création [2].
Bien sûr, toutes les familles et toutes les institutions ne maltraitent pas leurs âgés (la maltraitance toucherait de 6 à 10 % des 65 ans et plus) et elles font souvent le maximum pour que leurs aînés disposent de ce dont ils ont besoin. Pourtant, le manque, voire l’absence de formation, mais également l’absence d’informations sur ce thème, renforcent la barrière du silence. Le fait que ce phénomène soit si difficilement perceptible provient souvent du manque de connaissance de la définition même de la maltraitance.
Comment devient-on maltraité ? Comment devient-on maltraitant ?
La première occasion de maltraitance naît de la nécessité de faire appel à quelqu’un pour effectuer ce que d’autres font seuls et de ce que, inversement, quelqu’un devient dépendant affectivement, financièrement, du fait même d’apporter une aide.
 
Maltraitance à domicile
 
 
Le portrait le plus classique de la victime à domicile serait une femme de plus de 75 ans, seule, dépendante et « possédante ». En effet, la maltraitance apparaît surtout à domicile, 94 % des personnes âgées de 65 ans et plus résidant à domicile. Deux appels sur trois concernent le domicile. Mais ces chiffres ne sont que le reflet des appels reçus. Qu’en est-il de la réalité ? En effet, il ne faut pas perdre de vue qu’au-delà du non-dit, il est difficile, voire impossible, pour une personne dépendante de se plaindre et de téléphoner, notamment si elle vit en institution. De plus, dans la majorité des cas, les auteurs de la maltraitance signalée sont les pourvoyeurs de soins pour la personne (aidants familiaux ou professionnels…). Dans ces conditions, comment dénoncer sa fille, son gendre… ou toute autre personne indispensable au quotidien de la victime et avec qui la dépendance affective est finalement plus importante que la dépendance physique et que la maltraitance, aussi violente soit-elle.
La violence envers les aînés prédomine donc à domicile et un certain nombre de ces mauvais traitements sont infligés par les enfants. Qu’est-ce qui les amène à agir de cette façon ? L’analyse de cette problématique permet de dégager des pistes qui constituent autant de perspectives d’actions de prévention.
Plusieurs facteurs sont à prendre en compte et se combinent, dans bien des cas, pour générer des situations insupportables pour tous : la cohabitation, la dépendance, la démence, la détention du pouvoir de décision, les conflits intergénérationnels… C’est pourquoi, l’aide aux familles passe par l’écoute et l’échange de paroles vraies qui ouvriront la porte à l’expression de bien des souffrances ; cela vaut tout autant pour la fratrie, souvent mise à mal quand un parent décline.
Ainsi, trois axes de travail s’imposent dans la prévention de la maltraitance familiale des aînés.
L’existence de groupes de parole
Le principe est de faire réfléchir et s’exprimer sur un même thème (par exemple, la définition de l’autonomie), mais séparément, ces deux groupes d’acteurs que sont parents et enfants. La tenue de tels groupes permet d’abord d’obtenir une synthèse des propos tenus, synthèse qui délimite les modes d’appréhension spécifiques que les uns et les autres ont du thème, les accords et les écarts existants entre les deux sous-groupes. Dans un deuxième temps et dans le cadre du groupe de paroles, parents et enfants auront connaissance de leurs appréhensions spécifiques, de leurs accords et de leurs écarts et travailleront en commun sur cette base-là.
L’accès facilité à un psychologue (en institution aussi bien qu’à domicile)
Il est possible de repérer, dans chaque famille, des situations qui sont à l’origine de tensions. Habituellement, la plupart des familles sont en mesure de régler ces problèmes en aménageant les conditions d’une bonne communication, et avec de la patience. Cependant, certains conflits ne trouvent pas d’issue au sein même de la famille et il est parfois judicieux que le recours à l’aide d’un professionnel soit envisagé.
Le désenclavement de la relation de dépendance
Pour cela, il faut respecter le besoin, pour les enfants, de prendre leurs distances avec leurs parents. C’est pourquoi le soutien social des aidants familiaux doit être considéré comme une nécessité. Cela ne sera rendu possible que par le développement des accueils de jour et celui des accueils temporaires pour les personnes âgées ; les familles verront ainsi leur charge allégée au rythme de leurs propres besoins.
En outre, la possibilité de formation des aidants prolongerait les bénéfices apportés par l’accueil de jour et leur permettrait de réévaluer leurs attitudes habituelles à domicile ou d’apprendre de nouveaux comportements, mais surtout favoriserait une nouvelle dynamisation de la relation d’aide.
 
Maltraitance en institution
 
 
On pourrait penser qu’en institution, la dépendance affective est moins prégnante qu’au sein de la famille, facilitant ainsi la dénonciation de la maltraitance observée ou subie. Pourtant, c’est loin d’être toujours le cas. En établissement d’hébergement pour personnes âgées aussi, la victime le plus souvent n’ose pas parler. Si elle en parle à un soignant, elle peut se trouver confrontée au refus d’entendre ou au silence de protection mutuelle qui règne au sein de l’équipe. De leur côté, les familles taisent souvent les violences comme les négligences dont elles peuvent être témoins, par peur de représailles sur la personne de leur aîné ; parfois, elles « profiteront » d’une hospitalisation de leur parent pour agir.
Un mode insidieux de maltraitance tient à la « chronopathie verbale », cette habitude qui se prend très vite (le temps, encore et toujours le temps !) dans les milieux professionnels. La « chronopathie verbale » permet évidemment de gagner du temps, parfois d’économiser les mots.
Morceaux choisis de propos entendus : « … aller la promener … », plutôt que « … se promener avec Mme X… ».
Dans la première formulation, le professionnel se dispense de désigner la personne, alors que dans la seconde, il la nomme et se signifie comme étant avec elle et non, bêtement, derrière à pousser son fauteuil roulant (les professionnels ne pourraient-ils renoncer à dire « chariot » ?).
Mais, il y a pire à entendre, en particulier lorsque les soignants organisent la répartition des « toilettes » (comprendre : « aides à la toilette ») : par exemple, la question « Qui tu fais ? » à la place de « Qui vas-tu aider à faire sa toilette ? » ou, mieux encore, « Mme Z… ? Tu l’as faite ? ».
Une autre expression « technique » fait fortune : la fameuse « prise en charge globale » dont parle si justement Hesbeen (2002). Cet auteur souligne qu’une telle formule incline de manière subtile à souligner la notion de charge liée à la personne dont on s’occupe. La personne âgée doit-elle être vue – et se voir – comme une charge pour le soignant ? Et l’adverbe « globalement », est-il approprié à exprimer ce que la personne attend d’un soignant ? Ne souhaite-t-elle pas plutôt que l’on s’occupe d’elle « personnellement » ou « particulièrement » ?…
Ce n’est là qu’une partie du florilège des phrases que les professionnels finissent par prononcer sans même s’entendre les dire. Bien sûr, on peut argumenter qu’il s’agit seulement de « raccourcis de parler ». L’observation montre que le pas est vite franchi du raccourci de parler au « raccourci de penser » et, bientôt, aux « raccourcis de faire ». Le pire est cependant que ces formules deviennent instituées et pour certaines même officialisées. Pourtant, c’est de la sorte qu’on entre dans la maltraitance.
Parfois, ce sont de véritables horreurs qui peuvent être dites, sans qu’il y ait volonté délibérée de maltraiter la personne. Avant d’apprendre à « prendre en charge globalement », avant d’apprendre à faire de la qualité… ne devrait-on pas apprendre à parler et à penser, pour enfin apprendre à bien faire.
 
De la maltraitance à la « bientraitance »
 
 
La communication est le moyen incontournable de la prise en compte du problème de la maltraitance, car une question est récurrente, celle des limites de la maltraitance ? la réponse est sans importance, dès lors que l’on se place du côté de la prévention. Et, si l’on veut être efficace préventivement, il faut aller plus loin.
En effet, la frontière est ténue entre maltraitance et « bientraitance ». Il est nettement préférable pour tous et pour chacun de tenter d’être le plus « bientraitant » possible plutôt que de se contenter d’être non-maltraitant.
Mais alors, comment faire pour être « bientraitant » ? Si le terme de maltraitance existe, celui de « bientraitance » est un néologisme, né de pratiques professionnelles. En effet, si la première préoccupation des soignants est de répondre aux besoins fondamentaux de l’individu, au-delà, le professionnel questionne les valeurs de l’individu, ses désirs. Plus encore, il tente de les comprendre et de les respecter en les intégrant dans son accompagnement. Une telle philosophie reconnaît les valeurs inhérentes à la « bientraitance » que sont le respect et la dignité de la personne.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  alma 87, 1999. La maltraitance dans les institutions pour les personnes âgées, p. 3.
·  alma france. Statistique 2002.
·  Berger, L. ; Mailloux-Poirier, D. 1996. « Personnes âgées, une approche globale », dans Démarche de soins par besoin, Maloine.
·  Code pénal, 1997. Éditions Prat.
·  Courtois, S. ; Rigal, C. 2002. Favoriser la bientraitance, mémoire dess de géronto-psychologie (sous la direction de Moguen-Boudet N.), université Toulouse-Le Mirail.
·  Hesbeen, W. 2002. Approche culturelle de la mort, premier congrès national infirmier des soins à la personne âgée, Paris.
·  Hugonot, R. 2002. La vieillesse maltraitée, Paris, Dunod (2e éd.).
·  Messy, J. 1992. La personne âgée n’existe pas, Paris, Payot.
·  Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, Statiss 2002 Midi-Pyrénées, drass service statistique, Toulouse, décembre 2001.
 
NOTES
 
[*] Nadège Moguen-Boudet, géronto-psychologue, (diplômée de l’université Toulouse-Le Mirail), coordinatrice Alma 81, bp 20, 81 006 Albi cedex.
[**] Séverine Courtois, géronto-psychologue (diplômée de l’université Toulouse-Le Mirail), coordinatrice adjointe Alma 81, bp 20, 81 006 Albi cedex.
[***] Marie-Claire Mate, maître de conférences, directrice du dess de géronto-psychologie, université Toulouse-Le Mirail.
[1] Entre 1994 et 1998, alma France a recensé, au niveau national, 2 259 cas identifiés comme maltraitants. alma France, bp 1526, 38025 Grenoble, 08 92 68 01 18
[2] Début 2003 a vu s’achever la première formation de formateurs du réseau, qui va permettre de proposer des sensibilisations de qualité à des professionnels de plus en plus en demande. Localement, les antennes sont très autonomes. alma 81 ouvre deux à trois dossiers de maltraitance par semaine, pour six heures de permanence téléphonique hebdomadaire. Les écoutants bénévoles et formés à l’écoute travaillent toujours par deux, l’équipe de conseillers assure le suivi des dossiers. Une écoute assurée par des psychologues est aussi proposée à des professionnels en difficulté, qui cherchent une « oreille bienveillante ». Par ailleurs, alma 81 oriente sa politique de prévention vers la formation/sensibilisation des professionnels, en formation continue comme en formation initiale. alma 81 – écoute des professionnels : le vendredi de 14 h à 17 h au 05 63 47 16 72.
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