2004
EMPAN
Le dossier / Les cadres sociaux du vieillissement
Le vieillissement avec le temps, et malgré le monde
Serge Clément
[*]
« Ce qui m’arrive est la joie de l’adieu.
Ce qui m’arrive quitte la société.
Les libérables ne sont pas que les vieux.
Mais il est certain que la déprise,
toujours incomplète en raison de la fascination
initiale,
ne saurait voisiner la source. »
La vieillesse est très longtemps la vieillesse de l’autre, et
au fur et à mesure que l’on s’en rapproche, elle semble faire moins peur. Les
chercheurs, chiffres à l’appui, s’étonnent de trouver des vieilles personnes
qui se disent relativement satisfaites de leur vie : « Comment est-il possible
que malgré une augmentation évidente des maux physiques, de l’isolement, etc.,
les personnes âgées soient en général aussi satisfaites de leur vie que les
plus jeunes ? » (Baltes, 1997). C’est bien leur propre peur du vieillissement
que manifestent les plus jeunes, qui ont tendance à transposer leur inquiétude
sur la vie des plus âgés. Ainsi, à propos de la solitude : « Dans une étude
suédoise, il a été demandé à des personnes jeunes, âgées de 26 à 35 ans, dans
quelle mesure la solitude pouvait constituer, selon elles, un problème chez les
personnes âgées. La même question a été posée à des personnes âgées de 66 à 75
ans. Dans le groupe des jeunes, 32 % considéraient la solitude comme un
problème pour les personnes âgées, contre seulement 11 % dans l’autre groupe »
(Östlund, 1999). Le vieillissement est à comprendre du point de vue de ceux et
celles qui le vivent, même si par ailleurs les formes du vieillir ne peuvent
être qu’influencées par le regard des autres.
Se déprendre pour assurer sa continuité
Des disciplines scientifiques différentes sont arrivées à des
interprétations assez proches, qui aident à comprendre comment peut être vécu
le vieillissement des individus. Des psychologues, depuis le début des années
1980, proposent le modèle baptisé « optimisation sélective avec compensation »,
résumant la stratégie qui permet de surmonter ou de maîtriser le vieillissement
: « La sélection signifie la diminution volontaire ou involontaire du nombre
d’objectifs et d’activités de vie. […] L’optimisation décrit l’effort, souvent
couronné de succès, de puiser dans ses réserves pour y trouver des moyens
d’action et d’amélioration. […] Enfin la compensation désigne les différentes
façons de “gérer” les pertes, notamment en utilisant des aides extérieures (des
appareils auditifs, de soins, ou des techniques de circulation) ou en
développant des stratégies compensatoires alternatives » (Baltes, 1997). Un
psychanalyste défend des idées semblables par la notion de renoncement
(sacrifice « choisi »), qu’il oppose à la résignation (« soumission à la force
majeure ») : « Le renoncement vrai, “positif”, conserve l’intérêt, l’amour, à
l’égard de ce à quoi on a renoncé (je ne peux plus me livrer à la plongée
sous-marine je peux encore musarder avec un masque et un tuba, lire un ouvrage
sur l’archéologie sous-marine, etc.) » (Danon-Boileau, 2000).
La déprise
En sociologie, depuis une quinzaine d’années, à la suite de
travaux menés aux États-Unis dans les années 1960 sur la « disengagement theory
», est étudiée la notion de déprise. Par « désengagement », les auteurs
indiquaient l’affaiblissement des relations entre les plus vieux et les autres
qui prépare à l’inévitable fin de vie (Cuming et Henry, 1961). Dans cette
optique, on suppose une heureuse conjonction entre l’intérêt de la société et
l’intérêt de l’individu : la progressivité et la variété du processus de
détachement assurent la réussite d’une évolution universelle et inévitable quoi
qu’il en soit. Avec la notion de déprise, ses promoteurs ne cherchent pas à
articuler le point de vue de l’individu et le point de vue de la société, il
s’agit de rendre compte des changements dans la vie de l’individu, et surtout
de ceux qui affectent ses rapports avec les autres et avec le monde. Avec le
vieillissement, on se déprend d’un monde antérieurement construit (Barthe,
Clément, Drulhe, 1988), non d’une manière systématique et linéaire, mais en
opérant des choix qui s’inscrivent dans la continuité de vie de l’individu. Ces
hypothèses ont été particulièrement testées à propos des pratiques de la ville
(Clément, Mantovani, Membrado, 1998). Une stratégie d’économie des forces,
visant à centrer ses efforts sur les relations qui « comptent » le plus, ou sur
les déplacements et les activités qui ont le plus de sens pour la personne, a
été mise en évidence. C’est donc une logique de substitution et de sélection
des activités qui sous-tend les stratégies de déprise, dans le but de garder
une certaine forme de maîtrise de sa vie, placée sous le signe plutôt du
remplacement que de l’abandon d’activités. La logique de ces remplacements se
trouve dans la trajectoire de vie de la personne, qui depuis longtemps s’est
orientée vers tel mode de vie, qui a plutôt privilégié l’autonomie individuelle
que la vie familiale (ou le contraire), qui a valorisé la vie dans la maison
plutôt que les relations dans l’espace public (ou qui a fait l’inverse, ou qui
tente d’associer les deux…), etc. La grande diversité des vies de vieillesse
peut toutefois être résumée par des formes de déprise que l’on peut décrire à
partir des situations concrètes, révélées aussi bien par le témoignage des
vieilles personnes que par celui de leur entourage (Clément et Mantovani,
1999).
Une déprise qui se construit
Le désir de conserver au mieux l’identité que l’on s’est
forgée le long de son existence est le moteur qui oriente la sélection et la
substitution d’activités. Mais cette identité individuelle n’est pas « donnée »
une fois pour toutes. Elle est en construction quotidienne, résultat d’une
négociation permanente entre le sentiment de ses possibilités et le monde
extérieur. Par le terme de « fatigue » sont exprimés à la fois le caractère
profond d’un changement progressif des performances corporelles et la part
conjoncturelle de la forme physique, ainsi qu’en témoignent ces personnes : «
Pour traverser les boulevards, tout ça, ça fait des… Et puis c’est assez loin.
Pour moi c’est loin, quoi. Je peux, à la rigueur, je pourrais s’il le fallait,
mais ça ne vaut pas le coup de me fatiguer. » Ou : « Ce qui m’intéresse
maintenant c’est la tranquillité […] ». Question : Et d’où ça vient qu’on ait
envie ou pas ? « Je ne sais pas… je ne sais pas, peut-être qu’on est fatigué
[…] Tout est fonction de l’état où je me trouve au moment. Ici c’est pareil,
“aujourd’hui t’as pas envie de faire ça”, je tourne et je retourne, y a rien à
faire, je ne le fais pas. Et d’autres jours, je dors, je me réveille, “mais tu
as ça à faire” : pon pon, ça part comme ça. » L’expérience du « fardeau
corporel », plus que celle de la maladie, entre pour beaucoup dans le sentiment
du vieillir. Pour Riita-Liisa Heikkinen, qui a étudié le sentiment intime du
devenir vieux, le passage à la vieillesse est marqué essentiellement par ce qui
relève de la corporéité : il y a le moment où on a encore un corps, et puis
celui où on est un corps (Heikkinen, 2000).
Conscience de la durée et déprise du monde
Face à cette fatigue du corps qui menace l’intégrité de la
personne, qu’est-ce qui se construit pour « faire tenir » l’individu ? Pour
Danilo Martuccelli, qui élargit le phénomène de déprise à des réponses liées à
certaines étapes de la vie, à des bouleversements existentiels, à des états
pathologiques, c’est la subjectivité de l’individu qui prend le devant de la
scène, « sorte de résistance interne, qui nous permet de tenir face à
l’invitation constante à l’incohérence dans laquelle nous plonge le monde »
(Martuccelli, 2002). Ce même auteur, considérant que « c’est le reflux du monde
et la déprise à laquelle [la modernité] donne lieu qui nous rendent le sens de
la durée », rejoint une convention largement partagée au sein de notre culture.
Ce modèle de vieillissement, qui oppose une « intériorité » reconstruisant un
passé et un rapport de mise à distance du monde, est très prégnant dans nos
sociétés. On peut remonter ainsi à la ruse qui consiste à se représenter un
monde qui vieillit en même temps que soi, afin de l’abandonner plus facilement
; ruse proposée dès saint Augustin : « Tu t’étonnes que le monde décline ? Que
le monde ait vieilli ? Pense à l’homme : il naît, il grandit, puis il devient
vieux. La vieillesse a bien des inconvénients : la toux, le catarrhe, la vue
baisse, on se sent anxieux et terriblement las. Un homme devient vieux, il se
lamente sans cesse. Le monde a vieilli, il est plein d’épreuves accablantes… Ne
cherche pas à te cramponner à ce vieux monde, ne refuse pas de retrouver ta
jeunesse dans le Christ, qui te dit : le monde passe, le monde vieillit, le
monde décline, le monde s’essouffle dans la vieillesse […]. » (Brown, 2001). La
littérature et la philosophie du xviiie siècle insistent sur l’idée d’un «
retour sur soi », au moment de la vieillesse, favorable au développement d’une
conscience du temps : « Vieillir, c’est peut-être déchoir, mais c’est donc
arriver aussi à la conscience de soi. Et c’est, du même coup, arriver à la
conscience de la durée » (Poulet, 1977).
L’individu vieillissant s’aide ainsi de son passé pour se
déprendre du monde, en même temps que l’emprise qu’il conserve par ailleurs lui
permet de donner au présent tout son poids. Mais on comprend qu’une telle
présence du passé, concrétisée par exemple par un environnement personnel «
daté », s’oppose à un environnement matériel récent. Alors qu’on interroge cet
homme de 92 ans sur ses achats éventuels de technologie contemporaine, il
répond, dans un raccourci extraordinaire : « Alors si on me dit “vous avez ceci
?” Eh non, je n’en sens pas le besoin. Alors pourquoi avoir quelque chose pour
le plaisir de dire “je l’ai” ? Non, j’ai le plaisir de montrer ce que j’ai, ce
que j’ai eu toute ma vie. Et qui constitue mes souvenirs, qui constitue ma vie
elle-même. » Être, surtout à ses propres yeux, ce que l’on a été, c’est sans
doute trouver avantage à ne pas être ce que l’on est devenu. Avoir été
amoureux, c’est encore l’être, à condition que cela reste caché dans sa
conscience, comme l’exprime le vieux Chateaubriand qui se souvient de sa
rencontre avec Mme Récamier :
« Je tournai un peu la tête et je levai les yeux. Je craindrais de profaner
aujourd’hui par la bouche de mes années un sentiment qui conserve dans ma
mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s’accroît à mesure que ma vie se
retire » (Chateaubriand, 1999).
Un monde social qui s’éloigne autant que l’individu s’en
éloigne
Le phénomène de déprise dans sa version positive,
c’est-à-dire l’emprise sur des liens et des choses importantes pour l’individu,
paraît dépendre de sa volonté alors que le sentiment de mise à distance du
monde paraît venir du monde lui-même : « La dernière période d’une vie est
caractérisée par un climat particulier, un manque étrange de consistance qui
entraîne la perte du contact avec le réel, de la proximité avec lui » (Hesse,
2000). Mais c’est surtout le monde social, le monde de ses contemporains, qui
s’efface peu à peu. On retrouve chez nombre d’auteurs cette idée que l’on est
l’enfant d’une société historique particulière, qui disparaît, remplacée par
une autre à laquelle on n’appartient plus vraiment à partir d’un certain âge.
Chateaubriand estime avoir assez vécu pour avoir vu plusieurs de ces sociétés
se succéder : « Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation
; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette
impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli
profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de votre tombe et
s’étend de là sur votre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de
l’isolement » (Chateaubriand, 1999). Le sociologue Maurice Halbwachs fait la
même constatation : « Un moment viendra où, regardant autour de moi, je ne
retrouverai qu’un petit nombre de ceux qui ont vécu et pensé avec moi avant la
guerre, où je comprendrai comme j’en ai quelquefois le sentiment et
l’inquiétude, que de nouvelles générations ont poussé sur la mienne et qu’une
société qui, par ses aspirations et ses coutumes, m’est dans une large mesure
étrangère, a pris la place de celle à laquelle je me rattache le plus
étroitement […] » (Halbwachs, 1997). Leiris marque d’une formule lapidaire
cette distance qui s’accroît entre lui et le monde social résumé par la notion
d’époque : « […] Ne plus coller à son époque, c’est ne plus être dans la vie,
c’est être déjà dans la mort » (Leiris, 1981).
L’emprise au monde de la nature
La conscience de la durée et de la place que l’on se donne
dans cette durée permet de développer chez l’individu le rapport à un temps
plus proche d’une « nature » que du temps social. Cela se manifeste par la
référence soit au temps cyclique de la nature, celui qui dans nos régions fait
se succéder les saisons (d’où l’évocation de la nature végétale), soit au temps
beaucoup plus long du minéral, de la terre. Une vieille dame qui, à la fin de
l’entretien, nous faisait visiter son jardin nous racontait : « Vous savez ce
qu’elle disait, ma grand-mère ? Mémé, pourquoi tu marches comme ça, avec la
tête en bas ? (elle marchait très courbée). Eh, je vais te dire pourquoi. Parce
qu’on sent l’odeur de la terre. Voyez, maintenant, nous avons fait notre temps,
et vient un jour que… malgré que le reste
[2] arrive…, vous trouvez tout naturel. Nous avons tout
vu, il n’y a plus rien qui nous intéresse pour pouvoir rester. » Hermann Hesse
fait appel au « règne des métamorphoses » : « À présent le vent joyeux et léger
caresse mon visage comme il caresse les corolles inclinées des anémones, et
pendant qu’il soulève en moi des nuées de souvenirs pareilles à des tourbillons
de poussière, les signes qui me rappellent les souffrances à venir et la
fragilité de l’existence pénètrent ma conscience après avoir marqué mon corps.
Toi, la pierre sur le chemin, tu es plus forte que moi ! Toi l’arbre dans la
prairie, tu me survivras, et peut-être même toi, petit framboisier, et
peut-être toi aussi anémone recouverte d’une fine pellicule de rosée » (Hesse,
2001). Corps vieillissant, conscience aiguë de la durée, référence à un temps
naturel, accompagnent une certaine déprise du monde ; ce qui ne signifie pas
que l’emprise sur les liens affectifs s’affaiblisse.
Une étude sur la déprise et l’emprise
En effet, les continuités de vie des personnes vieillissantes
s’appuient sur des cadres relationnels qui leur sont propres. Nous avons eu
l’occasion d’analyser ces cadres relationnels et « l’attachement au monde » des
personnes par une étude centrée sur le rapport au monde technique, lui-même
représenté par ses objets (Clément et coll., 1999). Pour la plus grande partie
des personnes, le cadre dans lequel évolue leur déprise est relativement fixé
au moment de l’enquête : pour les unes, le cadre familial est la référence
principale ; pour d’autres, l’indépendance par rapport à la famille est
essentielle. À ces deux dimensions croisées (continuité biographique et mode
d’univers relationnel), nous devons ajouter les formes de la déprise qui
s’effectuent à des moments particuliers du parcours de vie : les différences de
modes de vie (voire de comportements) peuvent alors se lire selon que les
personnes apparaissent toujours dans « leur » société, ou comme en recul, ou
comme en rupture par rapport à elle. Nous entendons par là qu’au-delà des liens
familiaux, dont parlent beaucoup les personnes, les discours qu’elles tiennent
sur leur environnement social sont susceptibles d’être interprétés selon leur
adhésion actuelle à ce même environnement, c’est-à-dire à celui qui a fait sens
pour elles jusqu’à présent, ou en fonction de leur distance par rapport à
lui.
En famille ou dans l’indépendance à la famille
Pour une grande part de ces vieilles personnes, interrogées
dans un département du sud-ouest de la France, il est dans la nature même de la
famille d’assurer les solidarités essentielles : la famille, le lien
intergénérationnel, constituent la base de l’ensemble des relations, base à
partir de laquelle les autres types de liens peuvent ensuite diverger d’un
individu à l’autre. En milieu rural, la cohabitation entre les générations peut
parfois indiquer la force de ce modèle. Mais surtout ce sont les discours,
aussi bien des personnes âgées que de leurs proches familiaux, et ce que les
uns et les autres nous disent de leurs pratiques relationnelles, qui révèlent
un climat familial très privilégié, très revendiqué. Cela ne veut pas dire que
tous les membres de la famille participent avec le même enthousiasme à cette «
utopie familiale », mais le fait que quelques-uns y adhèrent suffit à assurer
un mode de fonctionnement par lequel l’individu s’identifie en premier lieu par
sa place dans la famille. D’autres, au contraire, moins nombreux dans cette
recherche mais que l’on rencontre de plus en plus fréquemment ailleurs,
revendiquent une autonomie individuelle, qui certes ne rompt pas avec les liens
familiaux, mais qui place la personne dans des rapports définis avant tout
comme indépendants à l’égard des autres : en particulier les plus âgés
eux-mêmes ont le souci de ne pas dépendre de leurs enfants. Une demande de
soutien aux enfants, très limitée ou même inexistante, et l’insistance sur le
plaisir personnel trouvé à l’extérieur du cadre familial, sont des
caractéristiques de ces personnes. En corollaire, celles qui manifestent un
besoin de soutien s’adressent à l’extérieur de la famille, et leur «
individualisme » est apparent non seulement à l’égard de la famille, mais aussi
à l’égard de contraintes relationnelles en général. On peut dire que ces deux
tendances coexistent et sont de plus en plus débattues au sein des familles. Si
la tendance à l’autonomie, davantage représentée à l’origine par les catégories
sociales les plus élevées, est de plus en plus mise en avant, l’option «
familialiste » n’est pas vraiment en train de disparaître.
En famille et dans le monde social
Parmi les modes de vie qui s’appuient sur des discours et des
pratiques où la famille apparaît comme le lieu central, on peut distinguer deux
formes principales d’accroche par rapport à la société : soit la personne tient
à se garder des intérêts réservés, espaces d’indépendance assis sur des liens
familiaux forts, mais tournés vers l’extérieur ; soit la société d’appartenance
passe essentiellement par les rapports familiaux.
Vivre dans le climat d’une famille intergénérationnelle
n’empêche pas en effet de valoriser un collectif en quelque sorte «
générationnel » : la société de son temps est représentée par les gens qui ont
vécu les mêmes événements sociaux, dans la même succession. On peut ne pas
sortir de chez soi et rester en lien étroit avec le monde. Ainsi madame
Léontine a toujours eu beaucoup de visites. Installée dans son rôle de « veuve
de guerre » depuis 59 ans (elle en a 93 aujourd’hui), elle reçoit tous les
jours. Elle se doit de se maintenir très coquette, et présenter aussi un
intérieur parfait. Elle regrette beaucoup de ne plus voir le tapis, la table de
salon en marbre avec pied en bronze, et la table à roulettes avec plateau en
verre, mis de côté par sa fille qui craint que sa mère trébuche : « On m’a tout
sorti ce qui faisait l’agrément de mon appartement. » Elle passe beaucoup de
temps à enlever la poussière des petits objets dont elle fait collection.
Question : Et vous faites la poussière chaque semaine ? Madame Léontine : «
Tous les jours je frotte mes cuivres pour qu’ils brillent et tout ça, je les
frotte tous les jours. » Question : Combien de temps vous y passez ? Madame
Léontine : « Oh, je me débrouille, je vais assez vite. » Question : Au moins
une heure ? Madame Léontine : « Plus ! » Sa fille : « Elle sait qu’on lui
interdit, alors elle cache le chiffon à poussière. » Madame Léontine : « On me
gronde […]. J’aime avoir un intérieur convenable. » Activité essentielle pour
elle lui permettant de maintenir son rôle de femme qui sait recevoir.
D’autres se soucient moins de rester en contact avec leur
société de référence par le lien avec leurs pairs, et se consacrent plutôt à
préserver ce lien par l’entremise des enfants. Monsieur Félicien n’avait pas
manifesté d’envie à propos d’un magnétoscope, mais ses enfants lui en offrent
un pour enregistrer pour ses petits-enfants. Épouse : « Ses petits-enfants,
quand ils ont envie de voir quelque chose et qu’ils sont à l’école, ils
chargent papi de le faire. » Question : Comment ils font vos petits-enfants,
ils vous téléphonent ? Monsieur Félicien : « Oui, quand il y a une émission
intéressante, “papi enregistre-moi-le” et puis voilà. » Épouse : « Papi
enregistre. Tant pis si on avait décidé d’aller ailleurs. À ce moment-là, il
faut faire ça. » En fait, le sentiment de « tenir à sa société » passe aussi
par le rapport au temps. Les plus âgés, de façon très générale, agissent comme
s’ils représentaient leur société du passé, alors qu’ils confient aux enfants
le soin de représenter la société du présent. En cela les personnes qui savent
assurer la continuité de leur vie, en gardant l’emprise à la fois du côté de
leur famille et du côté de leur société, s’entendent avec leurs enfants pour
les considérer comme des médiateurs privilégiés entre le passé et le
présent.
En famille mais mise à distance du monde social
Ces personnes sont elles aussi « en famille », et de ce point
de vue cette dernière travaille au maintien de leur identité. Leur profil
général est cependant très différent. L’adhésion à leur société y est nettement
moins manifeste, en particulier à la suite de ruptures de la vie de couple, ou
dans le lieu d’habitat, ou en raison d’événements de santé difficiles. Elles
vieillissent sans leur conjoint, témoin privilégié de leur histoire
biographique, et leur rapport aux enfants paraît plus « crispé », moins serein
que ceux qui ont gardé l’attachement à leur société. Madame Yvette présente
ainsi sa proximité à ses enfants : « Ça me plaît la compagnie chez mon fils,
parce que… alors je ne pense pas, je ne pense à rien. Je suis en contact avec
eux, je fais ce que je peux, ne serait-ce que préparer le déjeuner, des machins
comme ça, de repasser un petit peu, alors ça, ça m’occupe. Et quand je peux
m’occuper le temps passe et je me fais moins de souci, quoi. » « Non intégrée » à la société locale, madame
Yvette ne retrouve pas l’anonymat de la vie parisienne qu’elle appréciait
autrefois ; elle n’a pas trouvé sa place dans le bourg alors qu’elle y a tenu
un commerce pendant trente ans : « Il n’y a qu’à voir le bulletin nécrologique,
que l’on a toutes les semaines. Là, cette semaine il y a des dames et des
messieurs, 87 ans, 88 ans, tout le monde meurt. C’est un village de vieux, et
on n’est pas tellement non plus accroché à vivre avec ces gens là. Il y a des
associations, il y a les choses catholiques, et il y a une autre association où
je pourrais aller. Mais moi je ne veux pas y aller. » Monsieur Marcel se
réfugie complètement dans la société du passé ; à toutes les questions qui
concernent la société contemporaine, il dit préférer la société de sa jeunesse
: le travail des bœufs à la place du tracteur, aller à pied plutôt qu’en
voiture. « Avant on se parlait mais maintenant non, c’est plus pareil et les
machines ont changé, c’est plus pareil. » Son cas résume bien l’intrication
entre la perte d’intérêt pour l’environnement social, le sentiment de leur
propre fin et la diminution des facultés qui caractérisent la plupart de ces
personnes : Question : Que pensez-vous du monde moderne ? Monsieur Marcel : «
Qu’est-ce que vous voulez que j’en pense, je pense à mes derniers jours moi.
Maintenant je ne peux pas voir, je n’entends rien, je ne peux pas marcher
alors, les choses modernes non. » Devant la menace (de la perte, de la fin),
devant la fatigue (physique, psychologique), un travail d’économie des forces
s’accomplit pour opérer un sauvetage de ce qui paraît essentiel : faire en
sorte que cela n’aille pas plus mal. C’est le moment où l’on regarde passer,
aussi bien les images que le temps, que les gens dans la rue
: « Et puis habiter ici, je m’y plais,
j’ai la vue là, sur la rue, quand j’ai un peu le cafard, je me mets à la
fenêtre et puis je regarde les voitures passer ! » Pourquoi la télé est-elle
toujours en marche demande-t-on à madame Jeannine ? « Parce que j’ai
l’impression que je ne suis pas seule, que j’ai quelqu’un qui m’accompagne.
Voilà. Et alors des fois elle marche, je ne la regarde pas, mais c’est une
compagnie […] la télé je la laisse toujours sur la 2 et il arrive ce qu’il
arrive. Je cherche pas. » L’environnement social comme « fond sonore » résume
bien le rapport de ces personnes à leur société.
Indépendants et en prise avec leur société
Parmi les indépendants par rapport à la famille, certains ne
sont pas seulement accrochés à leur société, ils « font » la société, c’est en
tout cas leur sentiment. Monsieur Émilien tient le compte de ses activités de
voyage (79 pour 25 pays), et montre à l’enquêteur L’Histoire de l’Homme, reprise de photos
anciennes reproduites au même format, retraçant l’histoire de son couple. La
façon dont ces personnes (particulièrement des hommes) s’inscrivent dans le
temps est peut-être ce qui les caractérise le mieux. La maîtrise sociétale
qu’ils ont acquise est aussi une maîtrise du temps. Ils ont du mal, même à 91
ans, à se sentir « vieux », puisqu’ils sont, en quelque sorte, « hors d’âge ».
La femme de monsieur Julien le lui dit : « Tu n’as pas d’âge, toi. » Et
lui-même répond : je regarde devant. Madame Anne tient beaucoup à son
indépendance : Question : Vous avez la volonté de faire toute seule ? Madame
Anne : « Ah oui. et surtout… me suffire, voilà. Autant, pour mes enfants que
pour les étrangers mais c’est pas de l’orgueil, c’est pas de l’orgueil, du
tout, du tout, mais c’est pour moi, voilà. » Elle s’intéresse aux grandes
questions de société (la religion, la politique), se prépare à la maison de
retraite et à la mort. Mais surtout profite de sa vieillesse : Question :
Sachant qu’il va y avoir une fin, vous profitez du moment présent ? Madame Anne
: « Ah oui… et puis pas de resp… écoutez, quand même, pas de responsabilité,
pas de besoin, pas de pulsion, qu’est-ce que vous voulez demander de plus ?
» (rires). Elle demande, à la fin de
l’entretien, à écouter sa voix au magnétophone.
Indépendants mais dans un processus de retrait du monde
Ces « indépendants » sont amenés, parfois, à se déprendre du
monde qui les a construits et qu’ils ont construit. Monsieur Alexandre semble
proche de l’ultime déprise. Il était connu dans le village pour l’utilisation
soutenue de sa voiturette qu’il prenait encore, il y a peu, pour aller chercher
du lait dans une ferme, mais surtout, jusqu’à la saison dernière, pour aller à
la chasse. Or il déclare que c’est la dernière fois qu’il a pris le permis de
chasser, prétextant qu’il « n’a plus la force de tenir le fusil ». Une voisine,
qui l’aide, dit que son frère ne vient plus à la chasse avec lui. Mais elle
raconte aussi comment elle a dû, en pleine nuit, courir les bois pour récupérer
la chienne qui s’était perdue. On peut légitimement penser que cette expérience
a montré à monsieur Alexandre la dépendance qu’il avait, dans cette activité
synonyme de liberté, à l’égard de sa voisine. Il constate : « Vous savez, vous
arrivez à un âge, je ne sais pas si on tient beaucoup à la vie. »
L’impossibilité de transmettre quelque chose est une des
caractéristiques fortes pour ces personnes. Monsieur Georges, qui a participé à
l’histoire, qui a été proche du pouvoir politique, qui est un personnage très
connu de sa ville, se sent aujourd’hui un homme « brisé ». Des problèmes de
santé le contraignent à réduire ses activités, ce qu’il supporte difficilement
: « Je marche très lentement. Je ne me reconnais plus, quoi. Alors, dans la rue
je me dis “Tu fais du sur- place Georges, tu fais du sur place”. Alors, je
reprends l’allure un peu plus vite, “Pam-pam-pam”. Maintenant je suis un vieux.
Ça m’a cassé. » Il est resté célibataire et n’a pas d’enfant ; ses relations de
même génération s’amenuisent, et il fait les comptes dans la rubrique
nécrologique : « Voyez tout le monde meurt et bientôt il n’y aura plus personne
à mon enterrement. » Il a du mal à endosser le rôle du vieux du quartier : «
Quand je passe dans la rue on me gronde en me disant “Mais Monsieur Georges,
qu’est-ce que vous faites à cette heure-ci dehors ?”. Parce que maintenant on
me prend pour un enfant. » Comment peut-il se convaincre que quelque chose
n’est pas rompu lorsqu’il se rend compte qu’il ne peut rien laisser à quelqu’un
? Que fera-t-il des diapositives, traces de ses nombreux voyages dans des pays
lointains, qui lui ont servi pour faire des causeries : « Je les ai en bas dans la cave […]
personne ne s’intéresse à ce à quoi je tiens. Tout ça c’est difficile.
Maintenant j’y pense parce que je partirai bientôt… »
Dans les efforts pour garantir, avec le vieillissement, sa
continuité d’individu socialisé au cœur de tel type de relations ou au sein de
tel monde que l’on s’est construit, certains choix sont possibles et sont
discutés, comme ceux qui président aux liens affectifs et familiaux, que l’on
préfèrera vivre dans le cadre d’une vie familiale resserrée ou sous le signe
d’une plus grande indépendance. Mais tout ne peut pas être choisi dans les
formes de la déprise. La perte du conjoint, les accidents de santé, d’autres
événements imprévus ne trouvent pas toujours à s’inscrire dans des stratégies
de conservation de soi. Par ailleurs, certains exemples de situation de
vieillesse nous le font comprendre : si on prend ses distances avec le monde,
c’est aussi peut-être que ce monde ne reconnaît plus vraiment comme siens les
plus âgés, ou les relègue à une place qu’il ne leur est pas possible
d’accepter, lorsque par exemple trop de stigmatisation opère. Signifier aux
plus âgés que leur place n’est plus tout à fait dans la société du moment, plus
tout à fait dans l’espace public des villes, oriente les déprises. La façon de
terminer un parcours de vie en vieillissant tient aussi à la valeur que les
autres veulent bien nous accorder.
·
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[*]
Serge Clément,
cirus-cieu, université de Toulouse-Le Mirail, 5
allées Antonio-Machado, 31058 Toulouse cedex.
[1]
P. Quignard,
Vie
secrète, Paris, Gallimard, 1998.
[2]
Elle n’ose pas prononcer le mot « mort » ou « fin ».