Empan
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I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 14 à 22
doi: en cours

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Le dossier / Les cadres sociaux du vieillissement

no52 2003/4

« Ce qui m’arrive est la joie de l’adieu.
Ce qui m’arrive quitte la société.
Les libérables ne sont pas que les vieux.
Mais il est certain que la déprise,
toujours incomplète en raison de la fascination initiale,
ne saurait voisiner la source. »
Pascal Quignard [1]
La vieillesse est très longtemps la vieillesse de l’autre, et au fur et à mesure que l’on s’en rapproche, elle semble faire moins peur. Les chercheurs, chiffres à l’appui, s’étonnent de trouver des vieilles personnes qui se disent relativement satisfaites de leur vie : « Comment est-il possible que malgré une augmentation évidente des maux physiques, de l’isolement, etc., les personnes âgées soient en général aussi satisfaites de leur vie que les plus jeunes ? » (Baltes, 1997). C’est bien leur propre peur du vieillissement que manifestent les plus jeunes, qui ont tendance à transposer leur inquiétude sur la vie des plus âgés. Ainsi, à propos de la solitude : « Dans une étude suédoise, il a été demandé à des personnes jeunes, âgées de 26 à 35 ans, dans quelle mesure la solitude pouvait constituer, selon elles, un problème chez les personnes âgées. La même question a été posée à des personnes âgées de 66 à 75 ans. Dans le groupe des jeunes, 32 % considéraient la solitude comme un problème pour les personnes âgées, contre seulement 11 % dans l’autre groupe » (Östlund, 1999). Le vieillissement est à comprendre du point de vue de ceux et celles qui le vivent, même si par ailleurs les formes du vieillir ne peuvent être qu’influencées par le regard des autres.
 
Se déprendre pour assurer sa continuité
 
 
Des disciplines scientifiques différentes sont arrivées à des interprétations assez proches, qui aident à comprendre comment peut être vécu le vieillissement des individus. Des psychologues, depuis le début des années 1980, proposent le modèle baptisé « optimisation sélective avec compensation », résumant la stratégie qui permet de surmonter ou de maîtriser le vieillissement : « La sélection signifie la diminution volontaire ou involontaire du nombre d’objectifs et d’activités de vie. […] L’optimisation décrit l’effort, souvent couronné de succès, de puiser dans ses réserves pour y trouver des moyens d’action et d’amélioration. […] Enfin la compensation désigne les différentes façons de “gérer” les pertes, notamment en utilisant des aides extérieures (des appareils auditifs, de soins, ou des techniques de circulation) ou en développant des stratégies compensatoires alternatives » (Baltes, 1997). Un psychanalyste défend des idées semblables par la notion de renoncement (sacrifice « choisi »), qu’il oppose à la résignation (« soumission à la force majeure ») : « Le renoncement vrai, “positif”, conserve l’intérêt, l’amour, à l’égard de ce à quoi on a renoncé (je ne peux plus me livrer à la plongée sous-marine je peux encore musarder avec un masque et un tuba, lire un ouvrage sur l’archéologie sous-marine, etc.) » (Danon-Boileau, 2000).
La déprise
En sociologie, depuis une quinzaine d’années, à la suite de travaux menés aux États-Unis dans les années 1960 sur la « disengagement theory », est étudiée la notion de déprise. Par « désengagement », les auteurs indiquaient l’affaiblissement des relations entre les plus vieux et les autres qui prépare à l’inévitable fin de vie (Cuming et Henry, 1961). Dans cette optique, on suppose une heureuse conjonction entre l’intérêt de la société et l’intérêt de l’individu : la progressivité et la variété du processus de détachement assurent la réussite d’une évolution universelle et inévitable quoi qu’il en soit. Avec la notion de déprise, ses promoteurs ne cherchent pas à articuler le point de vue de l’individu et le point de vue de la société, il s’agit de rendre compte des changements dans la vie de l’individu, et surtout de ceux qui affectent ses rapports avec les autres et avec le monde. Avec le vieillissement, on se déprend d’un monde antérieurement construit (Barthe, Clément, Drulhe, 1988), non d’une manière systématique et linéaire, mais en opérant des choix qui s’inscrivent dans la continuité de vie de l’individu. Ces hypothèses ont été particulièrement testées à propos des pratiques de la ville (Clément, Mantovani, Membrado, 1998). Une stratégie d’économie des forces, visant à centrer ses efforts sur les relations qui « comptent » le plus, ou sur les déplacements et les activités qui ont le plus de sens pour la personne, a été mise en évidence. C’est donc une logique de substitution et de sélection des activités qui sous-tend les stratégies de déprise, dans le but de garder une certaine forme de maîtrise de sa vie, placée sous le signe plutôt du remplacement que de l’abandon d’activités. La logique de ces remplacements se trouve dans la trajectoire de vie de la personne, qui depuis longtemps s’est orientée vers tel mode de vie, qui a plutôt privilégié l’autonomie individuelle que la vie familiale (ou le contraire), qui a valorisé la vie dans la maison plutôt que les relations dans l’espace public (ou qui a fait l’inverse, ou qui tente d’associer les deux…), etc. La grande diversité des vies de vieillesse peut toutefois être résumée par des formes de déprise que l’on peut décrire à partir des situations concrètes, révélées aussi bien par le témoignage des vieilles personnes que par celui de leur entourage (Clément et Mantovani, 1999).
Une déprise qui se construit
Le désir de conserver au mieux l’identité que l’on s’est forgée le long de son existence est le moteur qui oriente la sélection et la substitution d’activités. Mais cette identité individuelle n’est pas « donnée » une fois pour toutes. Elle est en construction quotidienne, résultat d’une négociation permanente entre le sentiment de ses possibilités et le monde extérieur. Par le terme de « fatigue » sont exprimés à la fois le caractère profond d’un changement progressif des performances corporelles et la part conjoncturelle de la forme physique, ainsi qu’en témoignent ces personnes : « Pour traverser les boulevards, tout ça, ça fait des… Et puis c’est assez loin. Pour moi c’est loin, quoi. Je peux, à la rigueur, je pourrais s’il le fallait, mais ça ne vaut pas le coup de me fatiguer. » Ou : « Ce qui m’intéresse maintenant c’est la tranquillité […] ». Question : Et d’où ça vient qu’on ait envie ou pas ? « Je ne sais pas… je ne sais pas, peut-être qu’on est fatigué […] Tout est fonction de l’état où je me trouve au moment. Ici c’est pareil, “aujourd’hui t’as pas envie de faire ça”, je tourne et je retourne, y a rien à faire, je ne le fais pas. Et d’autres jours, je dors, je me réveille, “mais tu as ça à faire” : pon pon, ça part comme ça. » L’expérience du « fardeau corporel », plus que celle de la maladie, entre pour beaucoup dans le sentiment du vieillir. Pour Riita-Liisa Heikkinen, qui a étudié le sentiment intime du devenir vieux, le passage à la vieillesse est marqué essentiellement par ce qui relève de la corporéité : il y a le moment où on a encore un corps, et puis celui où on est un corps (Heikkinen, 2000).
Conscience de la durée et déprise du monde
Face à cette fatigue du corps qui menace l’intégrité de la personne, qu’est-ce qui se construit pour « faire tenir » l’individu ? Pour Danilo Martuccelli, qui élargit le phénomène de déprise à des réponses liées à certaines étapes de la vie, à des bouleversements existentiels, à des états pathologiques, c’est la subjectivité de l’individu qui prend le devant de la scène, « sorte de résistance interne, qui nous permet de tenir face à l’invitation constante à l’incohérence dans laquelle nous plonge le monde » (Martuccelli, 2002). Ce même auteur, considérant que « c’est le reflux du monde et la déprise à laquelle [la modernité] donne lieu qui nous rendent le sens de la durée », rejoint une convention largement partagée au sein de notre culture. Ce modèle de vieillissement, qui oppose une « intériorité » reconstruisant un passé et un rapport de mise à distance du monde, est très prégnant dans nos sociétés. On peut remonter ainsi à la ruse qui consiste à se représenter un monde qui vieillit en même temps que soi, afin de l’abandonner plus facilement ; ruse proposée dès saint Augustin : « Tu t’étonnes que le monde décline ? Que le monde ait vieilli ? Pense à l’homme : il naît, il grandit, puis il devient vieux. La vieillesse a bien des inconvénients : la toux, le catarrhe, la vue baisse, on se sent anxieux et terriblement las. Un homme devient vieux, il se lamente sans cesse. Le monde a vieilli, il est plein d’épreuves accablantes… Ne cherche pas à te cramponner à ce vieux monde, ne refuse pas de retrouver ta jeunesse dans le Christ, qui te dit : le monde passe, le monde vieillit, le monde décline, le monde s’essouffle dans la vieillesse […]. » (Brown, 2001). La littérature et la philosophie du xviiie siècle insistent sur l’idée d’un « retour sur soi », au moment de la vieillesse, favorable au développement d’une conscience du temps : « Vieillir, c’est peut-être déchoir, mais c’est donc arriver aussi à la conscience de soi. Et c’est, du même coup, arriver à la conscience de la durée » (Poulet, 1977).
L’individu vieillissant s’aide ainsi de son passé pour se déprendre du monde, en même temps que l’emprise qu’il conserve par ailleurs lui permet de donner au présent tout son poids. Mais on comprend qu’une telle présence du passé, concrétisée par exemple par un environnement personnel « daté », s’oppose à un environnement matériel récent. Alors qu’on interroge cet homme de 92 ans sur ses achats éventuels de technologie contemporaine, il répond, dans un raccourci extraordinaire : « Alors si on me dit “vous avez ceci ?” Eh non, je n’en sens pas le besoin. Alors pourquoi avoir quelque chose pour le plaisir de dire “je l’ai” ? Non, j’ai le plaisir de montrer ce que j’ai, ce que j’ai eu toute ma vie. Et qui constitue mes souvenirs, qui constitue ma vie elle-même. » Être, surtout à ses propres yeux, ce que l’on a été, c’est sans doute trouver avantage à ne pas être ce que l’on est devenu. Avoir été amoureux, c’est encore l’être, à condition que cela reste caché dans sa conscience, comme l’exprime le vieux Chateaubriand qui se souvient de sa rencontre avec Mme Récamier : « Je tournai un peu la tête et je levai les yeux. Je craindrais de profaner aujourd’hui par la bouche de mes années un sentiment qui conserve dans ma mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s’accroît à mesure que ma vie se retire » (Chateaubriand, 1999).
Un monde social qui s’éloigne autant que l’individu s’en éloigne
Le phénomène de déprise dans sa version positive, c’est-à-dire l’emprise sur des liens et des choses importantes pour l’individu, paraît dépendre de sa volonté alors que le sentiment de mise à distance du monde paraît venir du monde lui-même : « La dernière période d’une vie est caractérisée par un climat particulier, un manque étrange de consistance qui entraîne la perte du contact avec le réel, de la proximité avec lui » (Hesse, 2000). Mais c’est surtout le monde social, le monde de ses contemporains, qui s’efface peu à peu. On retrouve chez nombre d’auteurs cette idée que l’on est l’enfant d’une société historique particulière, qui disparaît, remplacée par une autre à laquelle on n’appartient plus vraiment à partir d’un certain âge. Chateaubriand estime avoir assez vécu pour avoir vu plusieurs de ces sociétés se succéder : « Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de votre tombe et s’étend de là sur votre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement » (Chateaubriand, 1999). Le sociologue Maurice Halbwachs fait la même constatation : « Un moment viendra où, regardant autour de moi, je ne retrouverai qu’un petit nombre de ceux qui ont vécu et pensé avec moi avant la guerre, où je comprendrai comme j’en ai quelquefois le sentiment et l’inquiétude, que de nouvelles générations ont poussé sur la mienne et qu’une société qui, par ses aspirations et ses coutumes, m’est dans une large mesure étrangère, a pris la place de celle à laquelle je me rattache le plus étroitement […] » (Halbwachs, 1997). Leiris marque d’une formule lapidaire cette distance qui s’accroît entre lui et le monde social résumé par la notion d’époque : « […] Ne plus coller à son époque, c’est ne plus être dans la vie, c’est être déjà dans la mort » (Leiris, 1981).
L’emprise au monde de la nature
La conscience de la durée et de la place que l’on se donne dans cette durée permet de développer chez l’individu le rapport à un temps plus proche d’une « nature » que du temps social. Cela se manifeste par la référence soit au temps cyclique de la nature, celui qui dans nos régions fait se succéder les saisons (d’où l’évocation de la nature végétale), soit au temps beaucoup plus long du minéral, de la terre. Une vieille dame qui, à la fin de l’entretien, nous faisait visiter son jardin nous racontait : « Vous savez ce qu’elle disait, ma grand-mère ? Mémé, pourquoi tu marches comme ça, avec la tête en bas ? (elle marchait très courbée). Eh, je vais te dire pourquoi. Parce qu’on sent l’odeur de la terre. Voyez, maintenant, nous avons fait notre temps, et vient un jour que… malgré que le reste [2] arrive…, vous trouvez tout naturel. Nous avons tout vu, il n’y a plus rien qui nous intéresse pour pouvoir rester. » Hermann Hesse fait appel au « règne des métamorphoses » : « À présent le vent joyeux et léger caresse mon visage comme il caresse les corolles inclinées des anémones, et pendant qu’il soulève en moi des nuées de souvenirs pareilles à des tourbillons de poussière, les signes qui me rappellent les souffrances à venir et la fragilité de l’existence pénètrent ma conscience après avoir marqué mon corps. Toi, la pierre sur le chemin, tu es plus forte que moi ! Toi l’arbre dans la prairie, tu me survivras, et peut-être même toi, petit framboisier, et peut-être toi aussi anémone recouverte d’une fine pellicule de rosée » (Hesse, 2001). Corps vieillissant, conscience aiguë de la durée, référence à un temps naturel, accompagnent une certaine déprise du monde ; ce qui ne signifie pas que l’emprise sur les liens affectifs s’affaiblisse.
 
Une étude sur la déprise et l’emprise
 
 
En effet, les continuités de vie des personnes vieillissantes s’appuient sur des cadres relationnels qui leur sont propres. Nous avons eu l’occasion d’analyser ces cadres relationnels et « l’attachement au monde » des personnes par une étude centrée sur le rapport au monde technique, lui-même représenté par ses objets (Clément et coll., 1999). Pour la plus grande partie des personnes, le cadre dans lequel évolue leur déprise est relativement fixé au moment de l’enquête : pour les unes, le cadre familial est la référence principale ; pour d’autres, l’indépendance par rapport à la famille est essentielle. À ces deux dimensions croisées (continuité biographique et mode d’univers relationnel), nous devons ajouter les formes de la déprise qui s’effectuent à des moments particuliers du parcours de vie : les différences de modes de vie (voire de comportements) peuvent alors se lire selon que les personnes apparaissent toujours dans « leur » société, ou comme en recul, ou comme en rupture par rapport à elle. Nous entendons par là qu’au-delà des liens familiaux, dont parlent beaucoup les personnes, les discours qu’elles tiennent sur leur environnement social sont susceptibles d’être interprétés selon leur adhésion actuelle à ce même environnement, c’est-à-dire à celui qui a fait sens pour elles jusqu’à présent, ou en fonction de leur distance par rapport à lui.
En famille ou dans l’indépendance à la famille
Pour une grande part de ces vieilles personnes, interrogées dans un département du sud-ouest de la France, il est dans la nature même de la famille d’assurer les solidarités essentielles : la famille, le lien intergénérationnel, constituent la base de l’ensemble des relations, base à partir de laquelle les autres types de liens peuvent ensuite diverger d’un individu à l’autre. En milieu rural, la cohabitation entre les générations peut parfois indiquer la force de ce modèle. Mais surtout ce sont les discours, aussi bien des personnes âgées que de leurs proches familiaux, et ce que les uns et les autres nous disent de leurs pratiques relationnelles, qui révèlent un climat familial très privilégié, très revendiqué. Cela ne veut pas dire que tous les membres de la famille participent avec le même enthousiasme à cette « utopie familiale », mais le fait que quelques-uns y adhèrent suffit à assurer un mode de fonctionnement par lequel l’individu s’identifie en premier lieu par sa place dans la famille. D’autres, au contraire, moins nombreux dans cette recherche mais que l’on rencontre de plus en plus fréquemment ailleurs, revendiquent une autonomie individuelle, qui certes ne rompt pas avec les liens familiaux, mais qui place la personne dans des rapports définis avant tout comme indépendants à l’égard des autres : en particulier les plus âgés eux-mêmes ont le souci de ne pas dépendre de leurs enfants. Une demande de soutien aux enfants, très limitée ou même inexistante, et l’insistance sur le plaisir personnel trouvé à l’extérieur du cadre familial, sont des caractéristiques de ces personnes. En corollaire, celles qui manifestent un besoin de soutien s’adressent à l’extérieur de la famille, et leur « individualisme » est apparent non seulement à l’égard de la famille, mais aussi à l’égard de contraintes relationnelles en général. On peut dire que ces deux tendances coexistent et sont de plus en plus débattues au sein des familles. Si la tendance à l’autonomie, davantage représentée à l’origine par les catégories sociales les plus élevées, est de plus en plus mise en avant, l’option « familialiste » n’est pas vraiment en train de disparaître.
En famille et dans le monde social
Parmi les modes de vie qui s’appuient sur des discours et des pratiques où la famille apparaît comme le lieu central, on peut distinguer deux formes principales d’accroche par rapport à la société : soit la personne tient à se garder des intérêts réservés, espaces d’indépendance assis sur des liens familiaux forts, mais tournés vers l’extérieur ; soit la société d’appartenance passe essentiellement par les rapports familiaux.
Vivre dans le climat d’une famille intergénérationnelle n’empêche pas en effet de valoriser un collectif en quelque sorte « générationnel » : la société de son temps est représentée par les gens qui ont vécu les mêmes événements sociaux, dans la même succession. On peut ne pas sortir de chez soi et rester en lien étroit avec le monde. Ainsi madame Léontine a toujours eu beaucoup de visites. Installée dans son rôle de « veuve de guerre » depuis 59 ans (elle en a 93 aujourd’hui), elle reçoit tous les jours. Elle se doit de se maintenir très coquette, et présenter aussi un intérieur parfait. Elle regrette beaucoup de ne plus voir le tapis, la table de salon en marbre avec pied en bronze, et la table à roulettes avec plateau en verre, mis de côté par sa fille qui craint que sa mère trébuche : « On m’a tout sorti ce qui faisait l’agrément de mon appartement. » Elle passe beaucoup de temps à enlever la poussière des petits objets dont elle fait collection. Question : Et vous faites la poussière chaque semaine ? Madame Léontine : « Tous les jours je frotte mes cuivres pour qu’ils brillent et tout ça, je les frotte tous les jours. » Question : Combien de temps vous y passez ? Madame Léontine : « Oh, je me débrouille, je vais assez vite. » Question : Au moins une heure ? Madame Léontine : « Plus ! » Sa fille : « Elle sait qu’on lui interdit, alors elle cache le chiffon à poussière. » Madame Léontine : « On me gronde […]. J’aime avoir un intérieur convenable. » Activité essentielle pour elle lui permettant de maintenir son rôle de femme qui sait recevoir.
D’autres se soucient moins de rester en contact avec leur société de référence par le lien avec leurs pairs, et se consacrent plutôt à préserver ce lien par l’entremise des enfants. Monsieur Félicien n’avait pas manifesté d’envie à propos d’un magnétoscope, mais ses enfants lui en offrent un pour enregistrer pour ses petits-enfants. Épouse : « Ses petits-enfants, quand ils ont envie de voir quelque chose et qu’ils sont à l’école, ils chargent papi de le faire. » Question : Comment ils font vos petits-enfants, ils vous téléphonent ? Monsieur Félicien : « Oui, quand il y a une émission intéressante, “papi enregistre-moi-le” et puis voilà. » Épouse : « Papi enregistre. Tant pis si on avait décidé d’aller ailleurs. À ce moment-là, il faut faire ça. » En fait, le sentiment de « tenir à sa société » passe aussi par le rapport au temps. Les plus âgés, de façon très générale, agissent comme s’ils représentaient leur société du passé, alors qu’ils confient aux enfants le soin de représenter la société du présent. En cela les personnes qui savent assurer la continuité de leur vie, en gardant l’emprise à la fois du côté de leur famille et du côté de leur société, s’entendent avec leurs enfants pour les considérer comme des médiateurs privilégiés entre le passé et le présent.
En famille mais mise à distance du monde social
Ces personnes sont elles aussi « en famille », et de ce point de vue cette dernière travaille au maintien de leur identité. Leur profil général est cependant très différent. L’adhésion à leur société y est nettement moins manifeste, en particulier à la suite de ruptures de la vie de couple, ou dans le lieu d’habitat, ou en raison d’événements de santé difficiles. Elles vieillissent sans leur conjoint, témoin privilégié de leur histoire biographique, et leur rapport aux enfants paraît plus « crispé », moins serein que ceux qui ont gardé l’attachement à leur société. Madame Yvette présente ainsi sa proximité à ses enfants : « Ça me plaît la compagnie chez mon fils, parce que… alors je ne pense pas, je ne pense à rien. Je suis en contact avec eux, je fais ce que je peux, ne serait-ce que préparer le déjeuner, des machins comme ça, de repasser un petit peu, alors ça, ça m’occupe. Et quand je peux m’occuper le temps passe et je me fais moins de souci, quoi. » « Non intégrée » à la société locale, madame Yvette ne retrouve pas l’anonymat de la vie parisienne qu’elle appréciait autrefois ; elle n’a pas trouvé sa place dans le bourg alors qu’elle y a tenu un commerce pendant trente ans : « Il n’y a qu’à voir le bulletin nécrologique, que l’on a toutes les semaines. Là, cette semaine il y a des dames et des messieurs, 87 ans, 88 ans, tout le monde meurt. C’est un village de vieux, et on n’est pas tellement non plus accroché à vivre avec ces gens là. Il y a des associations, il y a les choses catholiques, et il y a une autre association où je pourrais aller. Mais moi je ne veux pas y aller. » Monsieur Marcel se réfugie complètement dans la société du passé ; à toutes les questions qui concernent la société contemporaine, il dit préférer la société de sa jeunesse : le travail des bœufs à la place du tracteur, aller à pied plutôt qu’en voiture. « Avant on se parlait mais maintenant non, c’est plus pareil et les machines ont changé, c’est plus pareil. » Son cas résume bien l’intrication entre la perte d’intérêt pour l’environnement social, le sentiment de leur propre fin et la diminution des facultés qui caractérisent la plupart de ces personnes : Question : Que pensez-vous du monde moderne ? Monsieur Marcel : « Qu’est-ce que vous voulez que j’en pense, je pense à mes derniers jours moi. Maintenant je ne peux pas voir, je n’entends rien, je ne peux pas marcher alors, les choses modernes non. » Devant la menace (de la perte, de la fin), devant la fatigue (physique, psychologique), un travail d’économie des forces s’accomplit pour opérer un sauvetage de ce qui paraît essentiel : faire en sorte que cela n’aille pas plus mal. C’est le moment où l’on regarde passer, aussi bien les images que le temps, que les gens dans la rue : « Et puis habiter ici, je m’y plais, j’ai la vue là, sur la rue, quand j’ai un peu le cafard, je me mets à la fenêtre et puis je regarde les voitures passer ! » Pourquoi la télé est-elle toujours en marche demande-t-on à madame Jeannine ? « Parce que j’ai l’impression que je ne suis pas seule, que j’ai quelqu’un qui m’accompagne. Voilà. Et alors des fois elle marche, je ne la regarde pas, mais c’est une compagnie […] la télé je la laisse toujours sur la 2 et il arrive ce qu’il arrive. Je cherche pas. » L’environnement social comme « fond sonore » résume bien le rapport de ces personnes à leur société.
Indépendants et en prise avec leur société
Parmi les indépendants par rapport à la famille, certains ne sont pas seulement accrochés à leur société, ils « font » la société, c’est en tout cas leur sentiment. Monsieur Émilien tient le compte de ses activités de voyage (79 pour 25 pays), et montre à l’enquêteur L’Histoire de l’Homme, reprise de photos anciennes reproduites au même format, retraçant l’histoire de son couple. La façon dont ces personnes (particulièrement des hommes) s’inscrivent dans le temps est peut-être ce qui les caractérise le mieux. La maîtrise sociétale qu’ils ont acquise est aussi une maîtrise du temps. Ils ont du mal, même à 91 ans, à se sentir « vieux », puisqu’ils sont, en quelque sorte, « hors d’âge ». La femme de monsieur Julien le lui dit : « Tu n’as pas d’âge, toi. » Et lui-même répond : je regarde devant. Madame Anne tient beaucoup à son indépendance : Question : Vous avez la volonté de faire toute seule ? Madame Anne : « Ah oui. et surtout… me suffire, voilà. Autant, pour mes enfants que pour les étrangers mais c’est pas de l’orgueil, c’est pas de l’orgueil, du tout, du tout, mais c’est pour moi, voilà. » Elle s’intéresse aux grandes questions de société (la religion, la politique), se prépare à la maison de retraite et à la mort. Mais surtout profite de sa vieillesse : Question : Sachant qu’il va y avoir une fin, vous profitez du moment présent ? Madame Anne : « Ah oui… et puis pas de resp… écoutez, quand même, pas de responsabilité, pas de besoin, pas de pulsion, qu’est-ce que vous voulez demander de plus ? » (rires). Elle demande, à la fin de l’entretien, à écouter sa voix au magnétophone.
Indépendants mais dans un processus de retrait du monde
Ces « indépendants » sont amenés, parfois, à se déprendre du monde qui les a construits et qu’ils ont construit. Monsieur Alexandre semble proche de l’ultime déprise. Il était connu dans le village pour l’utilisation soutenue de sa voiturette qu’il prenait encore, il y a peu, pour aller chercher du lait dans une ferme, mais surtout, jusqu’à la saison dernière, pour aller à la chasse. Or il déclare que c’est la dernière fois qu’il a pris le permis de chasser, prétextant qu’il « n’a plus la force de tenir le fusil ». Une voisine, qui l’aide, dit que son frère ne vient plus à la chasse avec lui. Mais elle raconte aussi comment elle a dû, en pleine nuit, courir les bois pour récupérer la chienne qui s’était perdue. On peut légitimement penser que cette expérience a montré à monsieur Alexandre la dépendance qu’il avait, dans cette activité synonyme de liberté, à l’égard de sa voisine. Il constate : « Vous savez, vous arrivez à un âge, je ne sais pas si on tient beaucoup à la vie. »
L’impossibilité de transmettre quelque chose est une des caractéristiques fortes pour ces personnes. Monsieur Georges, qui a participé à l’histoire, qui a été proche du pouvoir politique, qui est un personnage très connu de sa ville, se sent aujourd’hui un homme « brisé ». Des problèmes de santé le contraignent à réduire ses activités, ce qu’il supporte difficilement : « Je marche très lentement. Je ne me reconnais plus, quoi. Alors, dans la rue je me dis “Tu fais du sur- place Georges, tu fais du sur place”. Alors, je reprends l’allure un peu plus vite, “Pam-pam-pam”. Maintenant je suis un vieux. Ça m’a cassé. » Il est resté célibataire et n’a pas d’enfant ; ses relations de même génération s’amenuisent, et il fait les comptes dans la rubrique nécrologique : « Voyez tout le monde meurt et bientôt il n’y aura plus personne à mon enterrement. » Il a du mal à endosser le rôle du vieux du quartier : « Quand je passe dans la rue on me gronde en me disant “Mais Monsieur Georges, qu’est-ce que vous faites à cette heure-ci dehors ?”. Parce que maintenant on me prend pour un enfant. » Comment peut-il se convaincre que quelque chose n’est pas rompu lorsqu’il se rend compte qu’il ne peut rien laisser à quelqu’un ? Que fera-t-il des diapositives, traces de ses nombreux voyages dans des pays lointains, qui lui ont servi pour faire des causeries : « Je les ai en bas dans la cave […] personne ne s’intéresse à ce à quoi je tiens. Tout ça c’est difficile. Maintenant j’y pense parce que je partirai bientôt… »
Dans les efforts pour garantir, avec le vieillissement, sa continuité d’individu socialisé au cœur de tel type de relations ou au sein de tel monde que l’on s’est construit, certains choix sont possibles et sont discutés, comme ceux qui président aux liens affectifs et familiaux, que l’on préfèrera vivre dans le cadre d’une vie familiale resserrée ou sous le signe d’une plus grande indépendance. Mais tout ne peut pas être choisi dans les formes de la déprise. La perte du conjoint, les accidents de santé, d’autres événements imprévus ne trouvent pas toujours à s’inscrire dans des stratégies de conservation de soi. Par ailleurs, certains exemples de situation de vieillesse nous le font comprendre : si on prend ses distances avec le monde, c’est aussi peut-être que ce monde ne reconnaît plus vraiment comme siens les plus âgés, ou les relègue à une place qu’il ne leur est pas possible d’accepter, lorsque par exemple trop de stigmatisation opère. Signifier aux plus âgés que leur place n’est plus tout à fait dans la société du moment, plus tout à fait dans l’espace public des villes, oriente les déprises. La façon de terminer un parcours de vie en vieillissant tient aussi à la valeur que les autres veulent bien nous accorder.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Leiris, M. 1981. Le ruban au cou d’Olympia, Paris, Gallimard.
·  Martuccelli, D. 2002. Grammaires de l’individu, Paris, Gallimard.
·  Östlund, B. 1999. « Profil des utilisateurs des technologies de l’information et de la communication chez les personnes âgées en Suède », Retraite et société, no 27, p. 55-73.
·  Poulet, G. 1977. Études sur le temps humain, vol. 4, Éditions du Rocher.
 
NOTES
 
[*] Serge Clément, cirus-cieu, université de Toulouse-Le Mirail, 5 allées Antonio-Machado, 31058 Toulouse cedex.
[1] P. Quignard, Vie secrète, Paris, Gallimard, 1998.
[2] Elle n’ose pas prononcer le mot « mort » ou « fin ».
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P. Quignard, Vie secrète, Paris, Gallimard, 1998. Suite de la note...
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