Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 153 à 155
doi: 10.3917/empa.052.0153

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

En direct

no52 2003/4

2004 EMPAN En direct

Loumet intergénération, une manière de vivre ensemble

Régis Barraquier  [*]
À l’origine du projet, un groupe de bénévoles qui s’interrogent : « Où sont les grandes familles de jadis qui soutenaient de la naissance à la mort chacune des familles qui la composaient ? »
Aujourd’hui, dit-on, nous vivons dans la civilisation du déracinement, où, réduites à la durée éphémère d’une éducation, les petites cellules « conjugales » survivent tant bien que mal, grâce à l’imposant appareil d’assistance que la collectivité a, peu à peu, mis en place.
La solidarité familiale entre les générations est moribonde, et chacun vit à présent toujours un peu plus pour lui-même.
L’orientation de la politique familiale semble répondre à cette exigence : pour faciliter la vie des familles et leur permettre d’assurer leur vie quotidienne, il est pris en compte la cellule conjugale des parents et leurs enfants ; une autre instance devra définir la politique des personnes âgées (troisième âge), tandis qu’une autre encore répondra aux besoins de la petite enfance (crèches).
Cette séparation administrative entre les générations consacre donc bien ce que l’on peut considérer comme un fait irréversible. Une fois la période éducative terminée, les liens d’obligation entre les parents et les enfants sont souvent rompus.
De ce fait, au-delà de la vague nostalgique à l’égard du bon vieux temps des fêtes de famille, « peut-on essayer d’entretenir ou de reconstituer les liens intergénérationnels » ?
La volonté de favoriser la pratique de la solidarité entre les générations et les populations conduites à l’isolement peut également permettre de rompre leur solitude, de faire renaître leur goût à la vie en renouant des liens, qui sans être familiaux, n’en seraient pas moins chaleureux, affectifs, équilibrants, voire éducatifs.
L’équipe de bénévoles s’est donc constituée en association pour mener à bien la création d’un complexe intergénérationnel avec le souci majeur que Loumet intergénération soit :
  • un lieu de bien-être ;
  • un lieu d’échanges et de chaleur entre générations.
L’objectif étant de préserver une certaine autonomie pour chacune des structures composant l’établissement. En effet, chaque résident dispose, non seulement d’un logement privatif indépendant, mais également de locaux collectifs répondant à la spécificité des activités de son âge ou à la particularité de sa condition. Le but est de permettre la rencontre ou de la susciter dans des lieux de vie communs aménagés à cet effet.
Loumet intergénération regroupe :
  • le foyer départemental de l’enfance (six lits) qui accueille en urgence et en permanence les enfants mineurs confiés par le service social départemental ou par le procureur de la République (jour et nuit, 365 jours) ;
  • une maison d’enfants à caractère social (vingt-neuf lits), accueillant pour des séjours plus ou moins longs des enfants dont les parents se trouvent en difficulté momentanée (protection judiciaire et administration de l’enfance) ;
  • le service jeunes majeurs reçoit des jeunes de 18 à 21 ans en difficultés, tant économiques que sociales et psychologiques ;
  • l’hôtel maternel est composé de trois appartements (T1, T2, T3), permettant l’accueil des femmes seules avec enfants ;
  • le service enfants-familles intervient comme tiers à l’interface des relations parents-famille d’accueil quand elles sont conflictuelles ou des relations parents-enfants quand les rencontres nécessitent un cadre protégé ;
  • le foyer logements personnes âgées, composé de dix-huit appartements T1 bis et de trois T2, permet d’éviter l’isolement du résident tout en lui offrant un environnement de services de qualité conçus pour répondre à ses attentes et adaptés à ses besoins.
  • Le foyer logements est complètement intégré à l’ensemble de Loumet intergénération, cependant son architecture et son fonctionnement donnent la possibilité à la personne âgée d’adhérer ou non à l’élément principal du projet, l’intergénération.
  • En effet, chaque personne âgée peut, si elle le souhaite, participer à cette intergénération dans les lieux collectifs communs aménagés à cet effet (hall principal, restaurant, cafétéria…) ou, au contraire, s’extraire, seule, dans son appartement ou dans les lieux communs réservés à cette catégorie de résidents (entrée, espace détente des personnes âgées, terrasse…) ;
  • le foyer jeunes travailleurs (quatorze appartements) met à disposition des jeunes un ensemble d’installations matérielles pour le logement et la restauration, ainsi que des moyens qui permettent directement ou indirectement de favoriser la promotion individuelle et l’insertion sociale ;
  • le restaurant, sous forme de self, s’adresse à tous les résidents et à leur famille sans revêtir aucune obligation (chaque appartement ou unité de vie étant équipé d’une kitchenette). Le restaurant est aussi ouvert aux membres du personnel, à leur famille, mais aussi aux personnes de l’extérieur.
  • C’est dans ce lieu que l’on mesure pleinement le sens de l’intergénération, car on y voit un véritable brassage de générations évitant ainsi un ghetto de telle ou telle catégorie de résidents ;
  • une halte-garderie dépendant directement de la caf accueille vingt-cinq enfants par demi-journée. Cette proximité de tout jeunes enfants, jouant, chantant, est toujours un moment plaisant dont les personnes âgées ne se privent pas, installées confortablement dans leur appartement ou sur leur terrasse.
S’il est naturel que les démographes aient pris l’habitude de segmenter les populations en groupes d’âge, cela l’est beaucoup moins que les exigences du marketing économique et social et les impératifs du marché aient abouti à séparer les âges de la vie et à les considérer comme des ensembles autonomes, à commencer par le troisième âge (les personnes âgées) présumé succéder au deuxième (les adultes) et au premier (les jeunes), mais qui a fini aussi par s’apposer au quatrième (les vieux) et parfois même au cinquième (les grands vieillards).
Cette pratique, en apparence bénigne et innocente, de nommer les catégories d’âge, a eu comme conséquence grave de créer des « niches générationnelles » où les personnes sont classées en perdant totalement de vue qu’il existe une continuité de la vie dans laquelle les différentes phases du cycle vital se rattachent les unes aux autres et s’interpellent mutuellement.
La vieillesse n’a pas de sens si elle est amputée de la jeunesse et de l’âge adulte qui l’ont précédée, mais inversement, ces phases jeune et adulte sont peu significatives si elles ne peuvent être rattachées à un projet global de vie.
Mais le plus grave est sans doute que cette perception stéréotypée des âges de la vie a fini par déboucher sur une vision négative de la personne âgée, perçue comme une somme de pertes et de problèmes.
Dire que la vieillesse se construit dès l’enfance est certes « révolutionnaire », mais ce n’est en définitive qu’une façon de reconnaître l’interdépendance des âges de la vie qui donne à son tour sa véritable signification au concept d’intergénération.
La rencontre intergénérationnelle est incontestablement une contribution essentielle au maintien et au développement des solidarités entre générations et aide, de la façon la plus naturelle, à tisser du lien social, grâce aussi et surtout à l’implication de chaque personnel. Chacun est médiateur mais aussi responsable de la relation avec chaque résident : l’écoute, la disponibilité, l’adaptabilité, une grande solidarité entre le personnel de tous les services, sont le quotidien, l’âme de cette maison. L’intergénération, c’est « le faire-avec », c’est être à côté tous les jours, et non dans une relation de face-à-face. Le conflit existe, nécessaire à l’édification, à la construction des jeunes, donnant ainsi la possibilité de se confronter, mais aussi permettant de vivre la résolution du problème.
B. Puyjalon et Jacqueline Trincaz disent sensiblement la même chose : « Dans ces structures intergénérationnelles, le personnel est un médiateur impliqué dans le maintien des liens. »
Une structure intergénérationnelle est un miroir de la société : la cohabitation de différents âges et milieux sociaux ouvre la voie de la confrontation, mais aussi de la découverte, de l’enrichissement au travers de chaque rencontre : un personnel va entraîner dans sa passion un jeune, une personne âgée va se raconter, un jeune majeur déménageant à l’extérieur va provoquer un moment festif ponctué de petits cadeaux pour son installation…
Loumet intergénération est comprise comme la cohabitation de générations différentes, les unes majeures, les autres encore mineures, les uns volontairement installés dans leur logement, les autres placés par décision administrative ou judiciaire. Tous ces résidents vivent sur un même site, se croisent au self-service, passent un moment ensemble à l’occasion d’un loto, d’une fête et retrouvent leur espace privé à tout moment quand ils le souhaitent.
B. Puyjalon résume assez bien l’ambiance qui existe à Loumet : « Quand on parle de l’habiter ensemble, on émet un souhait d’harmonie, d’échange ; on n’est pas minimaliste en visant une simple coexistence de vies parallèles dans un lieu commun où l’on salue cordialement quand on se croise, mais on est maximaliste en souhaitant une communication, des interactions. Alors, il ne faut pas minimiser les obstacles : cohabiter a pour effet de produire une socialisation “par frottement” pour reprendre une expression du sociologue de Singly. »
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Puyjalon, B. ; Trincaz, J. « L’intergénération en institution », Gérontologie et société, no 73.
·  Puyjalon, B. 2001. Habiter ensemble, comment tisser du lien social entre les générations ?
 
NOTES
 
[*]Régis Barraquier, directeur, adseaa, 7 rue de Loumet, 09100 Pamiers.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Régis Barraquier, directeur, adseaa, 7 rue de Loumet, 09100...
[suite] Suite de la note...