Empan
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I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 156 à 159
doi: 10.3917/empa.052.0156

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no52 2003/4

2004 EMPAN En direct

Vieillir ensemble dans un foyer de vie

Jean-François Amilhat Nicole Seguin Christine Noyrigat  [*]
Le projet d’établissement donne des repères permettant aux résidents de circuler dans des espaces qui s’ouvrent à eux et d’emprunter des voies de passage qui leur montrent que des choses à vivre sont encore possibles. Les principaux acteurs de l’évolution du projet sont bien les publics accueillis.
Notre préoccupation aujourd’hui se tourne vers les personnes chez qui on observe une perte d’autonomie, tant physique que psychique, une réduction des potentialités et un ralentissement des activités. Ce sont pour la plupart des personnes qui avancent en âge de manière classique, mais sont aussi concernées des personnes plus jeunes chez qui on observe des phénomènes de régressions entraînant désadaptation et fatigabilité.
Nous avons ouvert, le 1er juillet 2002, une unité de vie adaptée aux besoins de ces personnes. Cette structure ne va pas freiner le travail d’orientation que nous avons toujours mené mais elle nous fait accepter l’idée que certaines personnes accueillies ont le droit de vieillir, voire de mourir, où elles ont vécu, à condition que leur état de santé ne nécessite pas des soins spécifiques dispensés sur les structures médicalisées. De fait les personnes qui sont installées dans cette nouvelle maison sont entrées aux Catalpas dans les années 60 du siècle dernier. L’attachement affectif à leur environnement est d’autant plus fort que souvent elles n’ont plus de liens familiaux. Nous savons que s’il y avait obligation de déplacer ces personnes en dehors de Fenouillet, le traumatisme psychique lié à la séparation aggraverait considérablement les processus morbides de leur handicap.
J’insisterai sur le fait que ces personnes relèvent toujours de la prise en charge foyer de vie, il leur est donc toujours proposé une dynamique de vie qui s’appuie sur les temps d’atelier, les activités de loisirs et occupationnelles.
En janvier 2002, sur un effectif de soixante-cinq, dix résidents sont dans la tranche d’âge 45-50 ans et quatre ont plus de 50 ans. En 2007, nous pourrions avoir huit résidents entre 45 et 49 ans, treize entre 50 et 54 ans, trois entre 55 et 59 ans et un de plus de 60 ans. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, le vieillissement des personnes handicapées est une réalité qui n’échappe ni aux pouvoirs publics ni aux associations.
J.-F. Amilhat, directeur du foyer de vie « Les Catalpas ».
Le projet de réaménager les villas bâties sur un terrain en plein centre d’un bourg de cinq mille habitants à la périphérie de Toulouse (Fenouillet) en une nouvelle structure a vu le jour suite aux nombreuses réflexions menées en équipe pluriprofessionnelle pour adapter, améliorer les conditions d’hébergement et de vie des résidents en perte d’autonomie au foyer.
La réalisation de ce grand projet s’est faite en juillet 2002. En effet, le déménagement a eu lieu à cette date. Dès notre arrivée dans ces nouveaux locaux, les mots employés pour qualifier notre nouvel habitat sont significatifs de l’état d’esprit qui s’y crée. Nous parlons désormais de la « nouvelle maison ».
Les douze résidents accueillis ont tous plus de 45 ans et ont passé de nombreuses années aux Catalpas (une trentaine). Ils ont en commun une partie de leur histoire, des souvenirs et se connaissent très bien (d’où certaines complicités, liens amicaux).
La situation géographique de la maison par rapport au corps de bâtiments constituant l’établissement permet aux résidents de « souffler un peu » quand ils sont « chez eux ».
Les travaux ont relié les deux anciennes villas en créant une grande pièce au centre de la nouvelle maison, permettant des moments de vie commune de type familial (prise des repas, activités diverses, coin cuisine…). Elle est très lumineuse, le plafond haut, vitrée sur tout un côté ce qui prolonge la pièce sur un patio. Au contraire, l’espace occupé par les chambres et les salles de bains est en deux parties se situant chacune dans l’une et l’autre des anciennes villas. Cela améliore d’autant la vie des usagers à certains moments comme celui des toilettes (de part la fonctionnalité des sanitaires et leur proximité) et préserve aussi leur intimité. Ainsi, les résidents vont plus volontiers se laver, craignent moins la chute et prennent beaucoup de plaisir à profiter de la baignoire thalassothérapie.
Globalement, l’ambiance y est plus calme et les résidents apaisés.
Cela se retrouve également au moment des repas plus facilement partagés et conviviaux que source de conflits et règlements de compte.
Le bureau des éducateurs se situe au centre de la maison (il est vitré et s’ouvre sur la grande salle). Cela rassure beaucoup les résidents qui voient les éducateurs en permanence, savent où l’on est et ce que l’on y fait. De même, la vigilance nécessaire à leur endroit en est facilitée.
Dans le fonctionnement de cette structure, l’accent a été mis sur l’accompagnement individualisé des résidents (accompagnement paramédical), compte tenu de leur évolution ; ce qui permet à chacun d’exister et de bénéficier d’un meilleur suivi.
Ainsi, les activités comme la piscine, la gymnastique d’entretien, la cuisine ou la pratique d’une petite activité occupationnelle, se déroulent en petits groupes permettant à chacun de les vivre à son propre rythme et d’en profiter pleinement. D’autres activités comme les ateliers, le foot, l’animation des week-ends, les séjours, sont menées de manière transversale avec les autres structures.
Après plus de six mois d’existence, ce projet a déjà, semble-t-il, prouvé sa pertinence et atteint son objectif dans « la nécessité d’adapter l’accompagnement et les conditions d’hébergement à l’évolution des personnes accueillies ».
En effet, d’une part, le quotidien s’articule autour de trois temps forts :
  • la vie de groupe (repas, soirées, etc.) ;
  • les accompagnements personnalisés ;
  • les activités par petits groupes (activités corporelles, occupationnelles…).
D’autre part, la souplesse de l’organisation – moyens humains, transversalité avec les autres unités de vie de l’établissement – et la fonctionnalité des locaux – convivialité et respect de l’intimité – permettent à chaque résident d’être acteur de sa vie en ayant la possibilité d’exprimer des choix.
Christine Noyrigat, aide médico-psychologique.
Vieillir ensemble, ce sont des mots qui nous viennent à l’esprit à un certain âge dans nos relations personnelles, du fait du temps qui passe pour nous aussi.
Je travaille depuis treize ans dans un foyer de vie restructuré en 1987 à partir du constat que, dans ce qui était jusque là un ime, des enfants de 6 ans avaient « grandi ensemble » jusqu’à l’âge de 30 ans.
Dans ce moment-là, une partie de l’équipe éducative, infirmière et des services généraux, avait aussi « vieilli ensemble » et s’apprêtait à s’installer dans une solution de position dépressive.
Pourtant dans cette restructuration, cette « ancienne » équipe a su s’ouvrir à de nouveaux arrivants qui introduisaient de nouvelles approches de la pratique clinique, mais surtout un autre regard sur les personnes accueillies.
Ce fut une expérience interactive très riche, tant pour les nouveaux arrivants, avec ce regard différent et des formations moins anciennes, que pour ceux qui travaillaient depuis longtemps aux Catalpas avec une grande connaissance des résidents et de leur histoire.
Le pari de la restructuration était de taille puisqu’il s’agissait de faire que nos différences enrichissent la clinique au lieu de l’empêcher par des oppositions ressemblant à des conflits névrotiques.
Je n’ai jamais eu ce sentiment étouffant que les anciens devaient tout apprendre aux nouveaux ou vice-versa.
Je crois que le rapport au savoir, du côté du discours du maître, est certes nécessaire, mais s’il devient l’unique référence, il peut empêcher toute la dimension de découverte que recouvre la pratique clinique, puisque il est là question du savoir de l’inconscient.
Nous en voyons actuellement les effets dans ce qui s’énonce en réunion d’équipe pluridisciplinaire concernant la nouvelle structure des personnes dépendantes.
Cette « nouvelle maison », par son architecture et son projet d’accompagnement, est mieux adaptée aux besoins de ces personnes dans le respect de leur intimité et en lien avec une vie communautaire qui reste vitale pour elles. En effet, leur dignité de sujets ne peut exister sans prendre en compte leur histoire partagée.
Des complicités anciennes se revivent entre des résidents de 40-50 ans.
C’est un moniteur d’atelier qui se rappelle de tel résident, lors de son adolescence, alors que lui-même était ouvrier d’entretien. À partir de là se réévoque le passé, l’histoire oubliée, celle qui n’est pas dans les dossiers et qui ne peut pas y être puisque c’est de l’humain qu’il est question.
C’est aussi un autre résident qui, souhaitant « vivre sa vie du mieux possible », nous amène à revisiter les règles de vie institutionnelles qui, dans un processus d’uniformisation, ne peuvent pas prendre en compte la particularité des attentes de ces personnes dans leur différence.
Je pense aussi à un autre résident, qui ne vit pas dans la même unité d’accueil ; il n’a pas grandi aux Catalpas, mais depuis un an, au vu de son âge, il s’est octroyé un statut de préretraité et attend une place en foyer d’accueil pour adultes handicapés vieillissants. Il participe régulièrement au groupe de parole avec des plus jeunes, bien agités intérieurement par les choses de la vie et les rapports humains. Il évoque son adolescence dans les années 1960, les films et revues interdits, les cinémas qui ont disparu depuis, il peut dire « tout ça c’est que du cinéma… C’est pas la vie ». Sa parole rassure, apaise et permet d’apprivoiser les émotions parce qu’elle introduit de la temporalité avec ses scansions organisatrices, un toujours possible avenir avec l’espoir de devenir et non pas de subir.
J’avais personnellement travaillé longtemps en service moyen séjour gériatrique dans un centre hospitalier. Aider à l’élaboration du diagnostic différentiel entre dépression et démence était une partie de mon travail, mais il fallait surtout soutenir les malades et leur famille ainsi que l’équipe soignante.
Nous n’étions pas confrontés à la question de la présence indéfinie possible dans un même lieu – les durées de séjour ne pouvant excéder trois mois – et la mission était sanitaire, ce n’était pas un hébergement spécialisé.
Dans la préface du livre du docteur C. Cabirol, Vivre, la fin des hospices ? (Mésopé-Privat), le professeur J. Pous écrit : « Conséquence du progrès économique, social et médical, l’arrivée à l’âge de la vieillesse du plus grand nombre est le témoignage de la victoire des forces de la vie et de l’humanité. Il reste à inscrire ce succès dans nos modes de vie et de pensée individuels et collectifs, pour que la vieillesse ne soit plus vécue par les uns et regardée par les autres comme un fardeau inéluctable, l’ultime expiration, mais au contraire comme le temps de l’épanouissement personnel, de la réflexion et du désintéressement au service de la collectivité. Bon sang, on devrait pouvoir se marrer jusqu’au bout dans cette p… de vallée de larmes… non ? »
Pour que vieillir s’inscrive dans la vie, cela suppose que l’on puisse faire avec nos propres angoisses de mort, sans les habiller d’une agitation évaluative maniaque, des dépendances ou détériorations psychométriques.
Vieillir ensemble dans un foyer de vie, cela suppose que la vie et la pensée soient préservées pour tout le monde dans le respect des différences de chacun.
Saura-t-on assez transmettre ces idées pour que le fait psychique reste toujours reconnu et que la « démarche qualité » ne nous inféode pas à quelque redoutable « Big Brother » ?
Nicole Seguin, psychologue clinicienne.
 
NOTES
 
[*] J.-F. Amilhat, N. Seguin, C. Noyrigat, équipe du Foyer de vie « Les Catalpas », arseaa, 33, route de Lacourtensourt, 31150 Fenouillet.
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