2004
EMPAN
En direct
« Bordeneuve
[*] » : un lieu pour vieillir ensemble
Gilberte Saux
[*]
En 1990, le conseil général du Tarn-et-Garonne, saisi par des
familles d’adultes handicapés du problème du vieillissement de leurs enfants et
de leur devenir après leur disparition, demandait à l’arseaa de réfléchir à la création d’une
structure adaptée aux besoins de ces personnes.
Ce dispositif devait se situer entre la maison de retraite et
l’établissement spécialisé, et permettre l’accueil de personnes handicapées
vieillissantes et celui des parents âgés de plus de 60 ans qui souhaitaient se
rapprocher de leur enfant. À ce moment-là, il n’existait aucune structure de ce
type en France.
En 1999, après de nombreux contacts et une longue étude à
laquelle ont participé des directeurs et techniciens du secteur adultes mais
aussi des membres du conseil d’administration de l’arseaa, deux structures éclatées sur deux sites
ouvraient sous la dénomination « structure innovante pour handicapés
vieillissants avec section maison de retraite pour les parents » (« Bordeneuve
» à Saint-Étienne-de-Tulmont et « Canneles » à Valence d’Agen). D’une capacité
de trente lits chacun (vingt-cinq pour des personnes handicapées mentales de 48
ans et plus et cinq pour les familles – parents, frères ou sœurs, de plus de 60
ans –, à défaut ces lits pouvaient être proposés à des personnes âgées résidant
dans les environs des sites retenus), ces établissements ont été implantés au
centre des villes concernées.
Ces projets furent menés en étroite relation avec la direction
de la solidarité départementale du Tarn-et-Garonne, présentés aux élus locaux,
aux représentants des familles, aux associations intéressées et aux différents
services sociaux.
L’agrément ayant été octroyé, les demandes d’admission furent
lancées aussitôt après pour permettre la préparation des futurs résidents au
changement d’institution ou à l’entrée en institution (huit mois avant
environ).
Un groupe interne à l’arseaa était chargé de l’étude des admissions.
S’agissant d’une structure non médicalisée, les personnes accueillies devaient
pouvoir satisfaire seules les gestes de la vie quotidienne et ne pas présenter
de pathologies organiques ou psychiques trop lourdes.
Les personnes retenues sur la section personnes handicapées
vieillissantes étaient orientées, dans leur quasi-totalité, par des foyers de
vie ou cat où elles ne pouvaient être
maintenues compte tenu de la diminution de leurs potentialités ; deux vivaient
en familles d’accueil dans des conditions parfois très difficiles et deux
autres (issues du secteur protégé) étaient maintenues en service psychiatrique
par manque de structures adaptées.
En ce qui concerne la section maison de retraite, au moment de
l’ouverture une seule candidature fut enregistrée. Il s’agissait d’une maman
qui commençait à avoir une santé déficiente et souhaitait se rapprocher de son
fils.
Ouverture de l’établissement
Les futurs résidents s’étaient rendus à « Bordeneuve » alors
que l’établissement n’était qu’un chantier. Au cours de ces visites, durant
lesquelles ils avaient pu repérer les différents espaces, ils choisirent leur
chambre ainsi que la couleur des murs. Le lieu n’était donc pas tout à fait
inconnu pour eux au moment de leur arrivée.
Il était proposé d’offrir aux personnes un espace le plus près
possible du milieu ordinaire de vie, tout en leur apportant les soins et la
sécurité nécessaires.
La section handicapés vieillissants
Certaines de ces personnes se connaissaient depuis plusieurs
années, pour d’autres, c’était l’inconnu. La montée en charge s’étant opérée
sur deux mois, aucune difficulté ne fut rencontrée de ce côté-là.
La section maison de retraite
L’accueil temporaire de deux personnes âgées du village dès
le premier mois favorisa immédiatement l’ouverture de l’établissement sur
l’extérieur. Les places prévues furent pourvues très rapidement par des
personnes des environs de Saint-Étienne-de-Tulmont et la maman citée
précédemment ; ces personnes, âgées de moins de 80 ans, étaient autonomes au
moment de leur entrée dans l’établissement.
Certains résidents découvraient la mixité en institution. Cette
question, à laquelle l’équipe éducative s’était préparée, s’est donc posée tout
de suite d’autant plus que l’établissement pouvait accueillir des couples. La
gestion des relations et liens qui se sont créés, a pu se faire sereinement,
dans le respect des personnes et de l’environnement, sans engendrer de
problèmes particuliers ni au niveau institutionnel, ni au niveau des familles
(nota : à une exception près, aucun des « couples » constitués n’a souhaité
vivre dans le même espace que l’autre…).
Section handicapés vieillissants- Section maison de
retraite
Les résidents de la section maison de retraite étaient « vécus
» par les résidents de la section « personnes handicapées » comme des « papis »
ou des « mamies » et, à ce titre, ils leur offraient leur aide pour assurer des
gestes ou des tâches du quotidien. Inversement, des apprentissages étaient
apportés par les personnes de la section maison de retraite (par exemple, une
dame apprenait la couture, la broderie, etc. La maman du résident, qui pour des
raisons de santé a dû être transférée dans une autre structure, s’inscrivait
également dans ce cadre-là : esthétique).
L’ensemble des résidents se rencontraient au moment des repas –
certains mangeaient à la même table – et dans les lieux collectifs (ateliers,
jardin, etc.). La conception architecturale permettait le respect de l’espace
de chacun tout en évitant l’isolement et en facilitant les rencontres et
échanges : bâtiment composé de trois ailes, dont une affectée à la section
maison de retraite et les deux autres aux personnes handicapées
vieillissantes.
En fonction des affinités, des relations cordiales se sont vite
instaurées entre les différents résidents.
Informées dans le cadre du projet de création, les familles
furent présentes dès le démarrage de l’établissement. Le comité de gestion où
elles étaient représentées avec les différents partenaires
(élus-associations-personnes qualifiées) a fonctionné dès le premier trimestre
et le conseil d’établissement, l’année suivante.
Les personnes accueillies étant des personnes vieillissantes ou
d’un « âge avancé », une attention toute particulière était portée sur les
liens avec les familles et les proches (fratrie), qu’il s’agisse de parents
eux-mêmes vieillissants et soucieux du devenir de leur enfant, ou, au
contraire, qu’il s’agisse de familles « plus absentes » : rencontres formelles
ou informelles avec la directrice – ou les référents –, familles associées aux
décisions lors de maladies, etc.
Compte tenu du faible effectif de la maison de retraite (cinq
personnes), la directrice ou les personnes intervenant sur cette section
rencontraient régulièrement les familles (pratiquement toutes les semaines et
systématiquement en cas de maladie). Des relations se sont instaurées
naturellement entre ces familles et les personnes handicapées.
Il s’agissait de la mère d’un résident d’un établissement de
l’arseaa (Mme B.) dont l’entrée en institution
avait été envisagée plusieurs mois auparavant dans la mesure où la santé de
cette dame devenait assez précaire et où elle souhaitait se rapprocher de son
fils. Un travail de préparation avait été effectué tant auprès de la mère que
du fils par l’établissement où résidait ce dernier (M.R.).
La maman entra à « Bordeneuve » sur la section maison de
retraite six mois après l’arrivée du fils (M.R.). Il était convenu qu’aucune
modification ne devait être apportée dans le fonctionnement de M.R. ; celui-ci
ne changea rien à ses habitudes et le signifia à sa mère qui, malgré les règles
établies, avait des tendances au maternage (« je suis un homme autonome… »). Il
n’y eut quasiment plus de problèmes de la part de Mme B. Pour les autres résidents, bien
qu’étant la maman de M.R., elle était d’abord perçue comme Mme B., résidant à « Bordeneuve
».
Devant quitter l’établissement où elle ne pouvait être
maintenue pour des raisons de santé (évolution d’un Alzheimer), son fils fut
informé par le médecin sur ce qu’était la maladie de sa mère, associé aux
démarches inhérentes au transfert dans un établissement voisin et conduit
régulièrement, à sa demande, auprès d’elle.
Le travail de séparation effectué durant cette période fut une
aide importante par la suite, au moment du décès de la maman.
Mort de résidents
En trois ans, deux personnes décédèrent brutalement dans
l’établissement. Les résidents, qui avaient connaissance de tout ce qui
touchait à la vie de l’institution, étaient informés presque immédiatement par
la directrice accompagnée des éducateurs et du personnel présent ; chacun ayant
eu ensuite la possibilité de parler, soit au niveau du groupe, soit de manière
plus individuelle, avec la ou les personnes de son choix, ces situations les
renvoyant la plupart du temps à leur propre mort ou à celle d’un
proche.
Pour des raisons pratiques, le corps ne pouvait rester dans
l’établissement et était déposé dans une chambre mortuaire à l’extérieur. Les
résidents pouvaient, s’ils le souhaitaient, assister aux obsèques. Durant ces
périodes et, autant que nécessaire, le personnel éducatif restait à l’écoute
des personnes. La vie reprenait très vite son cours naturellement.
Décès de(s) parents(s)
Qui annonce le décès ? Dans la mesure du possible, nous
souhaitions que ce fut la famille ou un proche (ne pas être porteur de la
mauvaise nouvelle).
Le résident avait la possibilité de faire part ou non du
décès aux autres résidents. Dans tous les cas, il était accompagné par ses
référents, s’il le souhaitait, et les personnes de son choix.
Les personnels éducatifs, formés essentiellement pour la prise
en charge des personnes handicapées, étaient confrontés aux problèmes du
vieillissement et de la relation à la personne âgée.
Stages et formations ad
hoc furent mis en place, mais se pose la question d’une formation
spécifique prenant en compte les problématiques du handicap mental et de la
vieillesse.
Vécu et point de vue de la représentante des familles au comité de
gestion, Mme Bars
Pour la personne ayant eu un
handicap mental et atteignant l’âge de 60 ans, la question de son lieu de vie
demeure entière.
Pour certains parents qui, il y a
quelques années, exprimaient le refus d’institutionnaliser leur enfant et qui
se retrouvent aujourd’hui avec un adulte handicapé à domicile, la question de
leur avenir est posée.
D’autant que, phénomène « nouveau
» depuis quelques années, les personnes ayant un handicap mental vivent au-delà
de la disparition de leurs parents.
Imaginer un accueil conjoint dans
une maison de retraite ordinaire, personnes âgées et personnes handicapées
vieillissantes, peut provoquer chez ces dernières un vieillissement précoce.
Compte tenu de la différence d’âge possible, cela peut entraîner un «
enfermement » des personnes handicapées dans une vie sans projet, sans
avenir.
La création d’une structure
d’accueil pour personnes ayant un handicap mental vieillissantes, avec une
section maison de retraite pour parents, est aujourd’hui une
réponse.
Ayant eu connaissance de ce
projet en Tarn-et-Garonne, certaines familles intéressées ont déposé un dossier
de candidature.
Rencontres et entretiens
individualisés, contacts avec la directrice, se sont succédés au siège de
l’arseaa à
Toulouse.
Suite à la confirmation de leur
admission dans l’établissement, les futurs résidents, accompagnés de leurs
familles ou tuteurs, ont été invités à visiter le chantier de la « résidence
Bordeneuve ».
En dépit de la structure «
collective » de l’ensemble, la disposition architecturale de la résidence est
un espace clairement différencié entre accueil spécialisé et maison de
retraite.
Les chambres individuelles, des
studios (maison de retraite), équipés mais vides, permettent à chacun, par
l’apport de ses meubles personnels, de préserver la permanence de respect de la
vie privée, individualité et convivialité.
Certaines activités, certaines
rencontres se font en commun ; d’autres seront plus spécifiques aux résidents
ayant un handicap mental.
En janvier 1999, l’établissement
ouvrait ses portes.
La directrice, les professionnels
éducatifs et les personnes chargées de la maintenance, avaient établi un
accueil des résidents échelonné sur deux mois environ. Ainsi, réciproquement,
chacun a pu prendre le temps de se rencontrer, de se connaître, de prendre des
repères.
Tout avait été mis en œuvre pour
que ce « passage » puisse se vivre dans la sérénité, pour les résidents et les
familles. Ces dernières, il faut le dire, étaient anxieuses, certains de leurs
fils/fille adultes handicapés ayant vécu en cat/foyer ou encore avec leurs parents depuis
de longues années vivaient un déracinement.
A suivi l’ouverture de la maison
de retraite. Priorité aux parents, et si le nombre de places le permettait, aux
personnes résidant dans le village et ses environs.
La maman d’un résident a fait son
entrée et sa présence n’a posé aucun problème quant à la proximité avec son
fils.
La prise en charge de la personne
ayant un handicap mental par des travailleurs sociaux compétents, connaissant
le handicap, est un soulagement pour les parents qui n’ont pas à avoir une
surveillance constante sur leur fils/fille puisque des activités spécifiques
leur sont proposées.
Dans les jours qui ont suivi, la
directrice, tout le personnel de la résidence, ont essentiellement porté leurs
efforts sur une meilleure connaissance des personnes prises en charge, et ont
mis en place des projets individualisés, développement et enrichissement des
ateliers proposés.
Ont été très appréciés les liens
maintenus avec les familles ; et l’aide, l’écoute que la directrice, tout le
personnel, ont également apportées à la fratrie qui, bien souvent, prend le
relais des parents, ce qui n’est pas toujours facile.
Cet établissement offre, à tous,
la possibilité d’exprimer ses capacités et son activité dans une ambiance
conviviale, au cœur d’une petite commune du Tarn-et-Garonne, ouverte aux
activités associatives.
Nous avons accueilli avec
beaucoup de joie les efforts qui ont été faits pour que les résidents puissent
participer à toutes les manifestations extérieures à l’établissement, dans le
village et même au-delà.
Nous, parents, fratries,
n’entendons pas « empiéter » sur le rôle institutionnel ou les objectifs que
veut atteindre l’arseaa, la direction
actuelle et son conseil de gestion, sur l’avenir de la
structure.
Par la mise en place d’un conseil
d’établissement, qui doit se réunir au moins deux fois l’an à l’initiative de
son président, nous pouvons donner notre avis et faire des propositions sur la
question intéressant le fonctionnement de l’établissement. Et bien sûr, nous
devons être informés de la suite donnée aux avis et propositions que nous avons
pu émettre.
Nous reconnaissons l’utilité de
la collaboration professionnel-famille qui n’est plus à
démontrer.
Nous souhaitons que cette unité
garde le caractère familial, convivial qui la caractérise.
À long terme, la question du
devenir des résidents reste posée : où iront-ils s’ils ont des problèmes de
santé importants?
Faudra-t-il à nouveau les
déraciner pour aller vers un autre lieu ? Ou évitera-t-on la rupture avec ce
lieu de vie et son entourage en créant à l’intérieur de l’établissement une
unité médicale appropriée ?
[*]
Structure pour personnes handicapées vieillissantes avec
section maison de retraite pour les parents-
arseaa-Action Solidaire, 82410 Saint-Étienne de
Tulmont.
[*]
Gilberte Saux a été directrice de « Bordeneuve » du 1
er janvier 1999 au 31 décembre 2001 :
voilà pourquoi ce texte est écrit à l’imparfait.