2004
EMPAN
Lectures récentes
Note de lecture
Fritna, Gisèle Halimi, Paris, Plon, 1999.
J’aime Gisèle Halimi. J’aime quand cette femme parle à la
télévision, les causes qu’elle défend, les livres qu’elle écrit, son courage,
son intégrité. J’aime sa large élocution. J’aime ses rides, ses cheveux
bouclés, j’aime l’image qu’elle donne de la femme qu’elle est, et parce que
femme je me construis à partir d’autres femmes, elle est pour moi un modèle
sûr.
J’ai aimé son livre Fritna.
« Votre mère est décédée… Je pensais que vous en aviez été
informée. »
Le livre finit presque là. Là où il finit, le récit commence.
Avec la mort de la mère commence la fin de l’enfance et le début de la quête
d’une femme prénommée Gisèle. De sa blessure de femme va s’écouler dans un
filet d’encre le non-amour de la mère, le manque qui fait question tout le
récit : « Ma mère m’as-tu jamais aimée. » Aimée mais surtout respectée. Tout
est là, d’un mot à l’autre. Plus encore que l’amour, ce dont il est question,
dans ce récit poignant, c’est du respect de l’enfant. Ce respect de l’enfant
deviendra dans l’antériorité de l’écriture de ses autres ouvrages, le respect
des femmes, et « sans trop d’histoires ».
Ce livre est d’une narration douloureuse mais « sans trop
d’histoires », pudique. Gisèle Halimi raconte son enfance à Tunis, sa naissance
si décevante pour son père (il voulait un fils) ; parenthèse qui fera destin
chez Gisèle, elle raconte la mort accidentelle de son petit frère André (c’est
de sa faute dira la légende maternelle) ; deuxième parenthèse qui fait une fois
encore destin chez Gisèle, elle raconte sa sœur, sa tante. Je lis, mon regard
s’attarde sur ces mots, destin de femme, et je pense à Françoise Dolto. La
première est avocate, la seconde est psychanalyste mais l’une et l’autre disent
l’enfance violée, l’enfance qui vient de mourir pour cause de viol. Je pense
aussi à Jules Renard, quand il est Poil de Carotte. Je m’évade de ma lecture
pour mieux m’y nicher ; « Maman m’as-tu aimée ? » Poil de Carotte, Gisèle
Halimi dans le corps à corps d’une même page, partageant les mêmes mots : « Je
m’étais mise, moi aussi, comme Poil de Carotte, à fanfaronner, à jouer
l’importance aux yeux de ma mère. Mais en vain. À la tendresse ravagée de nos
enfances répondait la sécheresse des mots maternels. »
Une tendresse ravagée qui suspend sa vie et sa blessure, qui
creuse son manque sans jamais déjouer « cette enfance désamour ». Enfant elle
est devenue femme, dans un devenir si cher à Françoise Dolto, un devenir qui
clame la vie, la création de chaque être. La création triomphante de la
blessure. Gisèle Halimi écrit et les mots terribles succèdent aux gestes
terribles – ordalies de la mère. Là où sa mère aurait pu la détruire Gisèle
écrit : « Elle m’avait blessée jusqu’au plus profond de l’enfance et de ce mal
personne ne sort indemne. » Elle écrit dans la blessure et dans la nécessité,
entre « confession et plainte », « elle ordonne sa peine », son manque, l’encre
coule dans nos cœurs. Son livre est émouvant. Nous la lisons, nous la
respectons, nous la découvrons femme mûre, enfant fragile. C’est très
beau…
« Freud prétend que les femmes ne savent pas parler d’elles.
Qu’elles n’expriment leur féminité qu’en psychanalyste. Donc en hommes.
Aujourd’hui Freud serait surpris. Elles osent, elles parlent et c’est tout
neuf. Les mots, les désirs, les conquêtes.
Ce qui me paraît certain dans tous les cas, c’est le besoin
des filles de recevoir de leur mère les clefs de ce langage, pour forger leur
“destin” complexe, ambigu. Par l’amour, par le lien charnel, par une sorte de
complicité érotique, l’enfant fille s’appréhende et apprend à s’aimer comme
telle. Avec l’autre soi-même, se forme dans sa propre “source” identitaire
l’affectivité, l’intelligence, le pouvoir relationnel ».
Ce livre la tourmentait comme une vérité enfouie à faire surgir
dans le contradictoire de son amour pour Fritna, dans une vérité qu’elle lui
devait, écrit-elle.
Une vérité comme une clarté de femme. Oui, c’est cela. Une
clarté de femme.
Marie-José Colet
psychologue clinicienne,
Les Lilas,
432, avenue de Fonneuve,
82000 Montauban
mmjjc. colet@
wanadoo.fr