Empan
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I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 186 à 187
doi: en cours

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no52 2003/4

Fritna, Gisèle Halimi, Paris, Plon, 1999.

J’aime Gisèle Halimi. J’aime quand cette femme parle à la télévision, les causes qu’elle défend, les livres qu’elle écrit, son courage, son intégrité. J’aime sa large élocution. J’aime ses rides, ses cheveux bouclés, j’aime l’image qu’elle donne de la femme qu’elle est, et parce que femme je me construis à partir d’autres femmes, elle est pour moi un modèle sûr.
J’ai aimé son livre Fritna.
« Votre mère est décédée… Je pensais que vous en aviez été informée. »
Le livre finit presque là. Là où il finit, le récit commence. Avec la mort de la mère commence la fin de l’enfance et le début de la quête d’une femme prénommée Gisèle. De sa blessure de femme va s’écouler dans un filet d’encre le non-amour de la mère, le manque qui fait question tout le récit : « Ma mère m’as-tu jamais aimée. » Aimée mais surtout respectée. Tout est là, d’un mot à l’autre. Plus encore que l’amour, ce dont il est question, dans ce récit poignant, c’est du respect de l’enfant. Ce respect de l’enfant deviendra dans l’antériorité de l’écriture de ses autres ouvrages, le respect des femmes, et « sans trop d’histoires ».
Ce livre est d’une narration douloureuse mais « sans trop d’histoires », pudique. Gisèle Halimi raconte son enfance à Tunis, sa naissance si décevante pour son père (il voulait un fils) ; parenthèse qui fera destin chez Gisèle, elle raconte la mort accidentelle de son petit frère André (c’est de sa faute dira la légende maternelle) ; deuxième parenthèse qui fait une fois encore destin chez Gisèle, elle raconte sa sœur, sa tante. Je lis, mon regard s’attarde sur ces mots, destin de femme, et je pense à Françoise Dolto. La première est avocate, la seconde est psychanalyste mais l’une et l’autre disent l’enfance violée, l’enfance qui vient de mourir pour cause de viol. Je pense aussi à Jules Renard, quand il est Poil de Carotte. Je m’évade de ma lecture pour mieux m’y nicher ; « Maman m’as-tu aimée ? » Poil de Carotte, Gisèle Halimi dans le corps à corps d’une même page, partageant les mêmes mots : « Je m’étais mise, moi aussi, comme Poil de Carotte, à fanfaronner, à jouer l’importance aux yeux de ma mère. Mais en vain. À la tendresse ravagée de nos enfances répondait la sécheresse des mots maternels. »
Une tendresse ravagée qui suspend sa vie et sa blessure, qui creuse son manque sans jamais déjouer « cette enfance désamour ». Enfant elle est devenue femme, dans un devenir si cher à Françoise Dolto, un devenir qui clame la vie, la création de chaque être. La création triomphante de la blessure. Gisèle Halimi écrit et les mots terribles succèdent aux gestes terribles – ordalies de la mère. Là où sa mère aurait pu la détruire Gisèle écrit : « Elle m’avait blessée jusqu’au plus profond de l’enfance et de ce mal personne ne sort indemne. » Elle écrit dans la blessure et dans la nécessité, entre « confession et plainte », « elle ordonne sa peine », son manque, l’encre coule dans nos cœurs. Son livre est émouvant. Nous la lisons, nous la respectons, nous la découvrons femme mûre, enfant fragile. C’est très beau…
« Freud prétend que les femmes ne savent pas parler d’elles. Qu’elles n’expriment leur féminité qu’en psychanalyste. Donc en hommes. Aujourd’hui Freud serait surpris. Elles osent, elles parlent et c’est tout neuf. Les mots, les désirs, les conquêtes.
Ce qui me paraît certain dans tous les cas, c’est le besoin des filles de recevoir de leur mère les clefs de ce langage, pour forger leur “destin” complexe, ambigu. Par l’amour, par le lien charnel, par une sorte de complicité érotique, l’enfant fille s’appréhende et apprend à s’aimer comme telle. Avec l’autre soi-même, se forme dans sa propre “source” identitaire l’affectivité, l’intelligence, le pouvoir relationnel ».
Ce livre la tourmentait comme une vérité enfouie à faire surgir dans le contradictoire de son amour pour Fritna, dans une vérité qu’elle lui devait, écrit-elle.
Une vérité comme une clarté de femme. Oui, c’est cela. Une clarté de femme.
Marie-José Colet
psychologue clinicienne,
Les Lilas,
432, avenue de Fonneuve,
82000 Montauban
mmjjc. colet@ wanadoo.fr
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