2004
EMPAN
Le dossier / Les cadres sociaux du vieillissement
Politiques « globales » de la vieillesse et décentralisation
?
Jean Mantovani
[*]
La décentralisation des politiques de la vieillesse aura
bientôt vingt ans (loi du 22 juillet 1983, entrée en application au 1er janvier 1984).
Le fait mériterait sans doute plus de considération et de
commémoration si la décentralisation n’avait connu une jeunesse à ce point
contrariée : on s’accordera avec D. Argoud pour situer également au début des
années 1980, et plus précisément en 1983, le moment d’un autre virage : celui
de la mise en œuvre d’une politique de rigueur, marquée par « la réorientation
des normes de l’action publique selon une logique économiste » (Argoud,
1998a).
S’interroger sur les effets de deux décennies de
décentralisation des politiques de la vieillesse, alors que se prépare un
nouveau train de décentralisation de l’action sociale surtout préoccupé lui
aussi par la réduction des dépenses budgétaires de l’État, consiste à se
pencher sur l’histoire de ce paradoxe, et sur les obstacles multiples qu’a
levés l’émergence d’une véritable politique décentralisée du vieillissement. Il
s’agirait de l’histoire, telle que peut la recomposer un regard focalisé sur
les institutions centrales, d’une réforme globale qui se donne des objectifs de
gestion sociale du vieillissement (Argoud, 1998b) par l’insertion des plus âgés dans la société
locale, supplantée par une réforme centralisatrice et synonyme de «
subordination du social à l’économique » (Argoud, 1998a). La première se définit dans la continuité
des orientations formulées depuis les années 1960 en matière de politique du
vieillissement, avant tout préoccupée de sauvegarder la solidarité entre les
générations par l’intégration sociale des plus âgées. On rappellera rapidement
à ce propos que le choix historique de la décentralisation milite à l’origine
pour la transformation du rapport entre l’État, le local et le citoyen, pour la
réforme des modes centralistes de l’action publique et de la planification qui
prévalent jusque-là ; l’institution politique centrale se réservant dès lors
plus un rôle d’animation que de régulation. Le projet se revendique d’une «
philosophie de l’histoire » et d’une « conception de la société » (Donzelot,
1994 ; Estèbe, 1994) et se fonde sur un diagnostic de crise de l’appareil de
production, de « crise de l’État-providence » (selon la formule de S.
Moscovici, 2000) ou de l’État social (Habermas, 1990), qui se traduit par une
réduction de plus en plus marquée de la « capacité de l’État à conduire un
progrès dont il s’était fait le grand prêtre » (Donzelot, 1994 ; Estèbe, 1994).
« Approche globale », « transversalisation » de l’action, « territorialisation
» en sont les maîtres-mots.
La politique des « personnes âgées dépendantes » apparaît pour
sa part dominée par une conception essentiellement bio-médicale de la
vieillesse. Elle est vécue comme marquant une rupture, un « décalage (qui) a
conduit à la fin de ce que l’on peut appeler le principe d’intégration sociale
du troisième âge et à une nouvelle formulation de la politique vieillesse
limitée à la prise en charge des personnes âgées dépendantes » (Henrard,
2002).
Mais peut-on dire que le virage au plan législatif a
véritablement annihilé l’initiative décentralisée en matière de politique
globale de la vieillesse et étroitement confiné celle-ci dans les normes de la
politique de la dépendance ? Ce serait nier la décentralisation et oublier que,
bien que mis sous l’éteignoir, le modèle réformiste n’a jamais totalement cessé
de représenter une option des politiques centrales, relancée à différentes
reprises au cours de la période, récemment encore dans la mise en place des
comités locaux d’information et de coordination (clic) avec le soutien de l’État (certes
partiellement remis en cause depuis). On peut également considérer que «
l’absence de texte législatif dans le domaine de l’action
médico-sociale-vieillesse à domicile et le caractère incitatif et expérimental
des programmes spécifiques, témoignent que l’on est dans une zone de
non-décision des politiques de santé » (Henrard, 2002). Mais cela revient sans
doute à considérer trop rapidement que la décision en matière de politique de
santé (au sens large du terme, qui ne le réduit pas au sanitaire) est la
propriété exclusive du législateur, alors qu’un système décentralisé se
caractérise justement par la latitude qu’il laisse à la prise de décision à la
périphérie. La précarité du financement d’actions expérimentales ponctuelles,
dans le cadre de procédures ou dispositifs finalisés, est un grief adressé aux
politiques décentralisées depuis leurs origines ; mais force est d’admettre que
cette modalité en est constitutive.
Le regard « structuraliste » sur l’offre de services de
proximité se montre également très négatif ; en fait de globalisation de
l’action vieillesse, ce sont les segmentations qui continuent à dominer : entre
le social et le sanitaire, entre le domicile et les institutions spécifiques,
entre les corporations dans le financement des aides, entre solidarité
informelle et solidarité professionnalisée, entre missions et services
institutionnels… L’offre s’est développée par sédimentations incohérentes, à
l’initiative, parfois contradictoire (Valetas, 2001), des institutions
centrales, mais aussi des collectivités locales, de professionnels,
d’associations, de bénévoles, d’acteurs de statut privé à but plus ou moins
lucratif… Le partage des compétences entre instances décentralisées de l’État,
départements et communes, a en outre multiplié les situations de
blocage…
Mais sans doute faut-il cesser de considérer les politiques de
la vieillesse en référence aux modèles de la planification centralisée. En
matière d’action vieillesse, comme de politique de la ville ou de politique de
l’exclusion, le contexte de la décentralisation force à déplacer le regard de
la sphère institutionnelle vers la sphère locale. Vingt ans après, il devient
plus que jamais nécessaire de constituer les dynamiques locales en objet de
connaissance et d’apporter des éléments de réponse à un ensemble
d’interrogations, portant notamment sur l’aptitude des systèmes d’offre de
proximité à s’autoréguler, à produire de la cohérence au-delà du désordre
apparent, à se constituer en véritables dispositifs coordonnés, à faire
réseau…
Or la connaissance des politiques de la vieillesse reste très
embryonnaire en ce domaine. M. Frossard fait partie des rares chercheurs à
s’être engagé dans cette voie en se revendiquant d’une socio-économie des
conventions
[1]. Mais
l’analyse de l’expérimentation localisée demeure pour l’essentiel à l’état de
catalogue de l’innovation. Le questionnement portant sur les conditions locales
de l’interaction entre les publics constitués (les personnes âgées et leur
entourage), leurs représentants élus ou non et les professionnels en présence
(sociaux, médico-sociaux et médicaux), est à défricher. L’étude des modalités
de l’intervention auprès des plus âgés, entre soutien informel (familial et
communautaire) et offre professionnelle, question afférente à la précédente,
reste également peu documentée (Clément, 1992 ; Drulhe, 1992).
L’ensemble renvoie à une problématique générale qui porte sur
la production locale de l’action vieillesse, et en quoi ce produit prend ou non
rang de politique.
Le propos qui suit s’intéressera moins à l’action des
départements qu’à la construction de l’action à la dimension des territoires et
de l’offre de proximité, à dimension infradépartementale. Ce choix ne doit pas
signifier que le rôle des conseils généraux doit être tenu pour secondaire :
comme le montre D. Argoud (1998a),
certaines collectivités départementales ont, avec plus ou moins de constance,
développé de plus ou moins longue date une politique aux accents volontariste.
Mais l’action des départements se caractérise d’abord par son hétérogénéité,
certains d’entre eux se définissant plutôt par l’absence de politique. Dans
l’ensemble, le virage de la politique de la dépendance a particulièrement pesé
sur les départements qui, dès les débuts de la décentralisation, ont dû se
résigner à remplir un rôle de courroie de transmission des politiques centrales
sur le versant de la maîtrise des dépenses publiques, à discipliner leur
tendance historique au polycentrisme et à l’autonomie des élus cantonaux au
service de la même rigueur. C’est un autre des paradoxes de la décentralisation
que d’avoir participé à centraliser les collectivités départementales et à les
condamner à gérer la contradiction de la politique de l’État, situation de
perte d’autonomie que D. Argoud résume sous le titre « L’impossible politique
départementale de la vieillesse ».
Les acteurs du conseil général représentent de ce fait une
instance décisionnelle parmi d’autres, intervenants qui jouent parfois un rôle
essentiel, parfois secondaire, en interaction avec d’autres acteurs, et dans
des rapports (d’alliance, de concurrence…) dont les modalités effectives ne
s’apprécient véritablement qu’en considérant la dimension
infradépartementale.
Nous nous intéressons donc d’abord à ces derniers : en nous
appuyant sur différents travaux de recherche et observations sur sites réalisés
depuis une dizaine d’années et au cours desquels nous nous sommes attachés à
alterner ou associer enquêtes auprès des usagers de services et enquêtes auprès
des promoteurs et acteurs des dispositifs locaux, à des fins d’analyses
organisationnelles ponctuelles et de reconstitution historique des conditions
de développement de l’offre.
Il est important de noter que ces travaux concernent pour
l’essentiel le sud-ouest du pays, région à forte composante rurale, où le
soutien aux plus âgés reste comparativement marqué par les modèles et les
normes familialistes, et différents départements dont on ne peut généralement
dire qu’ils ont à ce jour véritablement structuré une politique de
territorialisation de l’action gérontologique
[2].
Les disparités de structuration de l’offre de service
La comparaison entre sites conduit d’abord à un constat réitéré
de grande hétérogénéité. Tant du point de vue quantitatif que qualitatif,
l’offre de services (à domicile, en structures d’hébergement et jusqu’à l’offre
de soins de proximité) comme son niveau de coordination, se montrent très
disparates d’un territoire à l’autre. Aucune relation claire n’apparaît entre
la densité de l’offre gérontologique, la structure socio-démographique de la
population et ses états de santé mesurés. Dans un même département, les taux
d’équipement ou de « couverture » des publics potentiels peuvent varier dans
des proportions très sensibles
[3]. Le constat prévaut également pour les services
sociaux « de base » de type aide-ménagère qui, s’ils sont partout accessibles,
mobilisent des clientèles hétérogènes, malgré les récentes réformes en matière
de financement, en fonction d’une plus ou moins grande réticence des usagers
potentiels à faire appel à eux.
De même, en ce qui concerne les modalités de l’interaction et
de l’intégration des services, l’histoire des initiatives ponctuelles a façonné
des situations très diversifiées selon les secteurs ; chacun d’entre eux se
situe en fait sur un continuum qui va de l’absence d’offre gérontologique
structurée (secteur libéral exclusif au plan des soins à domicile, intervention
sociale déconnectée de la précédente et concurrentielle) à une offre
gérontologique complète et au moins partiellement coordonnée sous la houlette
d’une seule association régulatrice. S’observant dans quelques sites ruraux, ce
dernier cas de figure résulte le plus souvent de l’action volontariste
déterminante de quelques fondateurs ou médiateurs dynamiques, le plus souvent
issus du milieu professionnel (médecins, infirmières…) et bénéficiant de
soutiens politiques et associatifs. Les dispositifs de ce type ont su, plus que
d’autres, aller au devant de financements d’origines diverses, profiter des
opportunités qui s’offraient ainsi à eux pour structurer une offre diversifiée,
mettre en place des actions innovantes, se doter de nouvelles fonctions de
médiation…
Le contexte historique apparaît ainsi déterminant jusque dans
la mobilisation des acteurs (professionnels, mais aussi élus, bénévoles,
représentants des retraités et personnes âgées, ces derniers très présents en
certains sites, quasiment absents ailleurs), dans la mise en place d’instances
locales d’autorégulation destinées à définir les besoins, à susciter et à
formaliser de nouveaux projets… L’analyse rétrospective montre ainsi que les
sites dans lesquels les dynamiques d’acteurs se montrent les plus fertiles sont
ceux dans lesquels un ou plusieurs élus locaux ont très tôt suscité ou soutenu
l’ouverture de procédures de concertation, mis en place des groupes de travail
thématiques qui se sont dotés d’outils d’enquête et de légitimation des
projets
[4]. Certains
secteurs peuvent ainsi se prévaloir de plus de vingt ans d’action partenariale,
notamment là où des acteurs locaux ont emboîté le pas des mesures prises avant
la décentralisation pour favoriser le développement de l’offre et la
coordination, et ont réussi par la suite à assurer une certaine continuité. Il
apparaît que dans certains de ces secteurs aujourd’hui dotés d’une offre plus
dense que la moyenne, la visibilité et l’accessibilité du dispositif
gérontologique ont également joué dans le sens de l’accroissement de la
demande.
Mais les exemples en ce sens demeurent peu nombreux. Le constat
d’ensemble est celui d’une relative pauvreté au plan des interactions entre
acteurs comme de la mise en forme de l’action. Dans la grande majorité des cas,
la coordination se cultive sur le mode partiel, notamment dans le sentiment
d’une rupture souvent irréductible entre intervention sociale et médicale,
libérale et hospitalière… Lorsque les relations entre acteurs ne se résument
pas aux rapports de concurrence.
La régulation en matière de découpages territoriaux a le plus
souvent suivi les mêmes voies. Dès le début, aux diverses délimitations
administratives (communales ou intercommunales, cantonales ou intercantonales,
de circonscriptions…) se sont superposées les définitions issues des
sectorisations d’origine professionnelle, aires de service et zones
d’attraction. Elles recoupent plus ou moins les découpages définis selon des
rationalités statistiques ou techniciennes (bassins de services intermédiaires,
aires urbaines…).
Mais les premiers territoires formalisés et fixés dans la durée
résultent d’initiatives locales diverses, au confluent de multiples influences
exercées par les différents acteurs en présence : rapprochements entre élus
locaux, découpages de « vallées », délimitations établies dans la concurrence
entre intervenants à domicile, intercommunalité animée par un médiateur local,
etc. Ceux-là se sont élaborés selon les mêmes principes énoncés plus haut :
opportunisme, rôle décisif d’animateurs dynamiques, historicité…
De ce point de vue, c’est moins la territorialisation qui
précède l’action que l’inverse. Le fait d’une mise en procédure précoce,
l’expérience acquise du fonctionnement en réseau, apparaissent autrement
déterminants et la production des espaces territoriaux ne peut se comprendre
sans le recul historique. Les délimitations qui en résultent recoupent parfois
des entités historico-géographiques préexistantes, mais divers exemples
renforcent plutôt la thèse du « mythe du territoire pertinent » (Argoud,
1998a).
Certains départements ont tenté récemment de produire d’autres
rationalités, souvent en référence à la définition du « bassin de vie » ou du «
pays ». Ils ont été tout dernièrement relayés par les instances de l’État
chargées de la sectorisation intégrale des départements. Mais la démarche
montre rapidement ses limites dans la mesure où le territoire n’acquiert de
véritable sens qu’au regard de l’action, pour autant que celle-ci puisse faire
état d’une certaine ancienneté. De fait, les prémisses de la mise en place des
comités locaux d’information et de coordination ont consisté pour l’essentiel à
prendre acte du produit des dynamiques préexistantes. Et il reste difficile
d’imaginer en quoi les sectorisations exogènes pourraient avoir un effet
d’entraînement dans la mise en réseau de l’action localisée, si celle-ci ne
réunit pas les conditions et l’expérience nécessaires à une coordination
effective.
Les dynamiques locales entre familialisme et consumérisme
Comment ces dynamiques d’organisation s’articulent-elles
localement avec la « demande » des personnes âgées et de leur entourage
?
Il demeure sur ce plan une certaine convergence entre les modes
de régulation de l’offre et la tonalité dominante des rapports sociaux locaux,
en fonction des modèles et normes du vieillir propres aux publics en présence.
Si l’on s’intéresse aux sites qui ont vu se mettre en place une effective
coordination-intégration des interventions, les rapports d’externalisation et
de socialisation de l’aide s’inscrivent entre deux pôles très marqués.
L’un des pôles est représenté, dans certains cantons ruraux,
parmi ceux qui ont préservé en partie leurs anciennes structures agricoles, par
la permanence d’une régulation à fort caractère familialiste et communautaire,
placée sous le signe des relations d’interconnaissance entre les personnes
âgées et leur entourage et les intervenants « extérieurs », et même d’une
certaine interchangeabilité des rôles en fonction du cycle de vie,
caractéristique de « l’altruisme participatif » (Lennartsson Carin, 1999)
communautaire. Les autres caractéristiques en sont la faible
professionnalisation et spécialisation de l’intervention externe, le rôle
important du bénévolat et la personnalisation des relations entre les acteurs «
formels » et « informels », la proximité entre élus locaux, professionnels et
représentants des publics.
Certains bassins de vie à forte dominante rurale, dans lesquels
le soutien familial et communautaire reste particulièrement efficient,
réalisent ainsi le paradoxe apparent de s’être dotés de moyens externes
relativement riches et coordonnés, ainsi que de disposer de procédures adaptées
à la définition des besoins. Mais ce type d’organisation apparaît menacé, et
ses acteurs se représentent comme tels, essentiellement du fait du déclin du
communautaire local et de ses valeurs.
À l’opposé, certains contextes urbains ont vu se mettre en
place une régulation qui, si elle demeure mixte, familiale et professionnelle,
apparaît marquée par la triple tendance à la professionnalisation des
prestations, à une certaine forme de consumérisme, et à une gestion de l’aide
négociée entre la personne âgée, sa famille et les professionnels.
Ces sites se caractérisent à deux niveaux :
- du point de vue de l’offre, ils ont vu se développer une
offre très diversifiée, dense, et fortement concurrentielle, tant dans le
domaine des soins qu’au plan social, lequel a vu se déployer l’offre des
associations intermédiaires et du privé. Il en a résulté une
professionnalisation des interventions fondée sur une segmentation accrue,
rapports que les politiques de tutelle n’ont guère contribué à désamorcer
;
- au regard des publics en présence, apparaît clairement dans
ce cas l’impact des nouvelles formes de rapports familiaux et de rapport à la
consommation ; les premières représentées par de nouvelles « générations » de
personnes âgées qui se montrent de plus en plus attachées aux valeurs et aux
modèles du vieillir autonome, dans l’indépendance entre les générations
familiales, moins réticentes, sinon plus volontiers demandeuses, dans le
recours aux services.
Dans ces mondes locaux typiques des centres urbains, mais aussi
dans leurs périphéries d’urbanisation plus récente, il reste le plus souvent
difficile de parler d’une structuration des moyens et des interactions qui
prenne rang de politique publique, les collectivités publiques concernées se
situant le plus souvent elles-mêmes dans le registre du « laisser faire libéral
».
Cette bipolarisation en rappelle une autre, observée à une tout
autre échelle, à savoir le fort gradient que décrivent différents observateurs
(selon la formule de P. Rosanvallon, 1981) entre certains pays du nord de
l’Europe et les pays du Sud. Les ressortissants âgés des premiers se
définissent aujourd’hui dans un rapport privilégié à l’offre de services
spécifiques, fortement développée dans le cadre de politiques publiques, là où
leurs homologues du sud se réfèrent à un contexte à forte dominante
familialiste sur fond d’offre spécifique restreinte.
Observées au niveau microlocal, les disparités évoquées
traduisent la position intermédiaire de la France. Elles ne vont pas sans
soulever des interrogations sur le devenir de la condition du vieillir, mais
aussi sur l’aptitude de la politique nationale de décentralisation à susciter
une action répondant à des critères de service public, notamment en termes
d’homogénéité de la qualité de prestation.
Politiques gérontologiques et politiques de développement
local
On attirera enfin l’attention sur certains sites ruraux, dans
lesquels l’expérience acquise en matière d’action gérontologique concertée
participe aujourd’hui d’une politique non spécifique à la vieillesse, plus
largement préoccupée de développement local. Les instances de coordination
gérontologique, de création ancienne, ont participé dans ce cas non seulement à
une meilleure articulation entre offre sanitaire, offre d’hébergement pour
personnes âgées et de services à domicile, mais également à l’émergence d’une
action localiste qui intègre politique de l’emploi, de développement social,
d’aménagement du territoire…
Ce type d’orientation tient, semble-t-il, pour beaucoup non
seulement à l’efficience de l’animation locale mais aussi et encore à
l’attitude volontariste de certains élus de proximité, parfois eux-mêmes
directement concernés en tant que professionnels, qui ont joué pleinement mais
sans exclusivité la carte gérontologique. Les exemples que l’on peut invoquer
sont bien peu nombreux, mais méritent de l’être à plusieurs titres :
- parce que, plus que jamais dans le contexte de la politique
de la dépendance, l’action en direction des plus âgés reste bien souvent
condamnée à « camper en marge » (en paraphrasant la formule de F. Cribier,
1998), des politiques de développement local, les élus locaux étant
généralement peu enclins à afficher une politique spécifique stigmatisante
;
- parce qu’ils répondent à la définition d’une action locale
« globale », qui renoue avec les attendus « d’intégration sociale des retraités
» que se donnaient les politiques globales d’avant 1983 ;
- parce que les politiques locales montrent par là comment
elles peuvent contribuer à déplacer les catégories de l’action vieillesse, non
pas focalisées sur un « quatrième âge » dépendant relevant d’une prise en
charge socio-sanitaire, mais en référence à un éventail plus large de figures
associées au vieillissement comme processus redevable d’une prévention sociale.
Ces figures prennent sens dans une action de développement social préoccupée
non seulement d’aide instrumentale, mais aussi de l’isolement résidentiel des
personnes, de leur sécurisation, de la sauvegarde des liens de proximité, de
l’aide aux « aidants » familiaux, de l’adaptation du logement, de l’habitat et
des moyens de communication, etc.
Le contexte de la décentralisation se caractérise par sa
complexité et cette brève évocation ne saurait prétendre la lever. Mais le
détour par les territoires à l’échelle microlocale permet d’en préciser
quelques contours.
La complexité recouvre de fortes disparités dans la mise en
œuvre des principes et des moyens et constitue un enjeu de politique générale
dans la mesure où elle se traduit en termes d’inégalités, comme les politiques
départementales et sans doute plus encore. En matière de politique de la
vieillesse sûrement plus qu’en matière de politique de la ville (la seconde
faisant d’ailleurs bien peu de place à la première), le sentiment d’ensemble ne
peut manquer d’être que la décentralisation, sous le regard d’un État
simplement « animateur », n’a guère répondu à ses attendus de
transversalisation ou de globalisation de l’action de proximité.
Mais les exemples sur lesquels nous avons insisté sans les
nommer montrent que le local fait preuve d’une certaine capacité d’autonomie
dans la production de l’action gérontologique. Même si cette autonomie est
limitée, tant du fait du poids des politiques centrales d’austérité que des
moyens mobilisables, les territoires disposent d’une certaine capacité de
production d’une action, fonction des structures sociales en présence et donc à
même de participer à l’insertion des plus âgés, de faire « solidarité
».
On classera au rang des symptômes des contradictions du moment
le fait que la production locale des politiques de la vieillesse reste aussi
mal connue et considérée. Alors que les modèles et normes sociales du vieillir
apparaissent en pleine évolution, il semble plus que jamais nécessaire de
rendre les dispositifs locaux plus lisibles, et avec eux les rapports dans
lesquels se situent aujourd’hui les plus âgés, leur entourage, leurs
représentants, les professionnels et les acteurs politiques. La mise en place
des clic nous semble avoir traduit
une préoccupation du même ordre : rendre le local plus intelligible pour mieux
penser le général. Mais un des enseignements de vingt ans de décentralisation
est que les limites de l’action localisée ont souvent tenu au manque de
continuité dans l’engagement de l’État social.
·
Argoud, D.
1998a. Politique de la vieillesse et décentralisation. Les enjeux
d’une mutation, Toulouse, éditions érès.
·
Argoud, D.
1998b. Territoire et vieillissement,
cleirppa.
·
Clément, S. ;
Drulhe, M. 1992. « De l’offre
rationalisée à une demande polymorphe », Vieillir
dans la ville, Paris, L’Harmattan.
·
Cribier, F. 1998. «
Les personnes très âgées campent en marge de la société »,
Diagonale no 13, p. 11-12.
·
Déchaux, J.H. 1996. «
Les services dans la parenté : fonctions, régulations, effets », dans J.-C.
Kaufmann, Faire, faire faire, Presses
universitaires de Rennes.
·
Donzelot, J. ;
Estebe, P. 1994.
L’État animateur, essai sur la politique de la
ville, éditions Esprit, p. 96.
·
Guillemard, A.-M.
1996. « Politique de gestion des modes de vie à la vieillesse », dans
Le déclin du social, Paris,
puf.
·
Habermas, 1990.
La crise de l’État providence. Écrits
politiques, Paris, éditions du Cerf.
·
Henrard, J.-C.
2002. Les défis du vieillissement,
Paris, La Découverte.
·
Henrard, J.-C. 1988.
Op. cit. L’auteur se réfère à B.
Jobert, M. Steffen. « Décisions et non-décisions en matière de santé », Lyon,
communication au congrès de la Société française de santé publique.
·
Lennartsson, C. 1999.
« Social ties and health among the very old in Sweden »,
Research on Aging, vol. 21, no 5, p. 657-681.
·
Moscovici, S. 2000. «
Les formes élémentaires de l’altruisme », Sciences humaines no 103. Il désigne ainsi une solidarité
qui s’exerce non en direction d’un individu isolé mais à la communauté dans son
ensemble.
·
Rosanvallon, P. 1981.
La crise de l’État-providence, Paris,
Le Seuil.
·
Valetas, M.-F. 2001.
« Perception de politiques sociales publiques envers les personnes âgées dans
l’Union européenne », Retraite et
société, no 14, p.
116-129.
[*]
Jean Mantovani, Observatoire régional de la santé de
Midi-Pyrénées,
orsmip-unité
inserm 558, 37, allées Jules-Guesde,
31073 Toulouse cedex.
[1]
Notamment entre politiques de professionnalisation des
intervenants à domicile et politiques de développement de l’emploi
domestique.
[2]
Cf. notamment « Coordination, intégration, réseaux de services
et évaluation socio-économique », dans J.-C. Henrard
et al., Personnes âgées dépendantes en France et
au Québec. Qualité de vie, pratiques et politiques, inserm,
2001.
[3]
Ce qui peut par exemple se mesurer au fait que plusieurs
d’entre eux ne disposent pas d’un schéma gérontologique départemental.
[4]
Ainsi dans le département du Tarn, où l’offre de proximité des
établissements et services, mesurée dans les années 1990, varie du simple au
triple, et parfois au-delà.