2004
EMPAN
Le dossier / Les cadres sociaux du vieillissement
L’APA : dispositif du
modèle de services de proximité, versus marché
[*]
Jacques Prades
[*]
Le débat sur la mise en cause de l’
allocation personnalisée d’autonomie (
apa) se borne à opposer à une générosité
soupçonnée, le caractère inflationniste des dépenses qu’occasionne la loi du 20
juillet 2001
[1]. Il
illustre indirectement les dispositifs des politiques publiques en France en
matière de services de proximité.
Les services de proximité sont des activités marchandes
(activités pour lesquelles le prix couvre au moins le coût du service) ou
semi-marchandes (relation partielle), répondant à des demandes individuelles
(par exemple des activités de ménage) ou collectives (par exemple la gestion de
l’environnement), qui s’inscrivent dans une proximité territoriale (un espace
local) et/ou une proximité relationnelle (c’est-à-dire une relation
personnalisée induite par la prestation).
Objets d’une grande attention des politiques publiques en
matière d’emploi, après les dispositifs de formation dans les années 1980 puis
ceux d’insertion dans les années 1990, les services de proximité sont
appréhendés à partir de deux modèles : le modèle de marché dont dépend
l’apa (pour des raisons que nous
expliciterons plus bas), et le modèle de l’économie sociale qui ne circonscrit
pas le même champ d’activités.
C’est cette opposition que nous voudrions suggérer, à partir
d’illustrations puisées à l’étranger pour évaluer les conditions de
développement de ce champ d’activités.
Les services de proximité peuvent être le levier des politiques
publiques parce qu’ils mettent l’accent sur la possibilité de répondre
:
- au sous-emploi, car ils constitueraient un réservoir
d’activités inemployées ;
- à la globalisation des économies, en promouvant des
activités de proximité territoriale (les services domestiques), et à
l’innovation technologique (les badges de détresse de personnes âgées) en
promouvant des activités de proximité relationnelle ;
- à la crise de l’environnement, par le retraitement et le
recyclage des déchets, l’entretien des espaces verts et cours d’eau, le
tourisme vert, activités impliquant une présence locale, nationale voire
européenne, c’est-à-dire une échelle des territoires.
Les politiques publiques en France analysent la question de
l’emploi dans les services de proximité sous l’angle pragmatique de la
recherche de poches d’activités inexplorées
[2]. Si ces réservoirs existent et qu’il sont encore
méconnus, c’est parce que trois données structurelles sont venues modifier la
donne socio-économique.
- L’évolution du taux d’activité féminine : sous la pression
de multiples raisons (pression du salariat, émancipation des femmes,
dislocation de la structure familiale traditionnelle), la population active
féminine française est passée de 6,7 millions en 1962 au double en 1995,
portant la part des femmes dans l’ensemble des actifs à 45 %. De leur
difficulté à assurer une double activité de femme/ mère et de professionnelle,
sont nés un certain nombre de services liés à la garde des personnes âgées, des
jeunes enfants, des enfants pendant les périodes de vacances scolaires, etc.
;
- Le vieillissement de la population : la population âgée
française de plus de 65 ans est passée d’un peu plus de 8 millions en 1992 à 9
200 millions en 2002, soit un accroissement d’un peu plus de 10 % en dix ans et
de 25 % en vingt ans. En proportion de la population totale, la part des plus
de 65 ans est passée de 13,5 % à 18,5 % en vingt ans. Les besoins d’aide à
domicile auraient dû progresser d’autant plus rapidement qu’il s’agit d’une
population solvable. D’ici 2020, le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans
devrait s’élever à 13 millions et le nombre de personnes âgées de plus de 85
ans doubler (mais la population âgée ne sera plus aussi solvable…) ;
- L’éclatement de la famille traditionnelle. Les familles
monoparentales, les relations intrafamiliales entre jeunes générations et
personnes âgées et les modalités novatrices de cohabitation sont à l’origine de
nouvelles formes de services de proximité (B. Enjolras, 1994).
Il ressort que la demande potentielle d’emplois de services de
proximités découle d’une non-prise en charge au niveau domestique (activités
féminines et éclatement de la famille), mais aussi étatique (du fait de la
pression quantitative de ces dépenses).
On appelle le modèle de marché
[3], la représentation d’une société composée
d’innombrables lieux d’échange, réels ou virtuels, reliés entre eux dans une
sorte de « one big market » (K. Polanyi, 1995). Ces marchés régissent les
échanges entre individus aux intérêts antagoniques dont le différend se règle
par le prix
[4]. Pour
illustrer ce caractère antagonique, prenons un exemple simple : lorsque six
personnes arrivent dans un restaurant où il ne reste plus qu’une seule table de
quatre personnes, le prix est l’élément discriminant qui permettra d’ajuster
l’offre et la demande selon des règles codifiées. Quatre personnes dîneront
convenablement à un prix auquel ne peuvent accéder les deux autres convives. On
peut imaginer alors que les deux personnes manquantes au repas feront l’objet
d’un traitement ou d’une aide sociale. Cet exemple rapide nous suffit pour
montrer que le couple marché-État est indissociable, l’État remplissant
principalement une fonction positive de production de normes et de
codifications des règles régissant les échanges marchands et une fonction
sociale de réparation des dégâts du marché
[5].
De 1986 à 1996, les politiques publiques en France en matière
de service de proximité vont passer de l’aide sociale d’abord, à la création
d’emplois dans les associations par allégement fiscal ensuite, puis à
l’introduction du secteur privé depuis 1996 dans leur champ
d’application.
Le sens de l’évolution n’est pas anodin ; ne l’est pas non plus
la dualisation secteur marchand et secteur public. Ce sont ces oppositions que
l’approche territoriale suivante inscrit dans la loi de 1996.
La loi de 1996 distingue deux niveaux :
- À un premier niveau, on peut recenser les services à
domicile, tels qu’ils sont évoqués par la Direction régionale du travail et de
la formation professionnelle (drtfp).
On y trouve deux grandes catégories :
- les services avec agrément de qualité, qui touchent les
services aux personnes sensibles : la garde de petits enfants, l’aide aux
personnes handicapées et personnes âgées ;
- les services avec agrément simple, qui portent sur les
associations et les entreprises privées : les tâches ménagères, les livraisons
de repas, les petits travaux de jardinage, le soutien scolaire et les autres
services (secrétariat, informatique, etc).
- Ces services à domicile se scindent en deux catégories :
d’une part, les aides à domicile qui dépendent du secteur social (adml en autres) et d’autre part, les services
domestiques d’associations agréées mandataires ou prestataires, ou de relations
entre particuliers de gré à gré.
- Le deuxième niveau est celui des services extra-domicile :
les services du domicile, la sécurité, les transports collectifs, les espaces
publics urbains, le tourisme et le commerce de proximité ; à cela s’ajoutent la
gestion des déchets, de l’eau et la protection des zones naturelles.
Concrètement, aujourd’hui, 80 % des emplois de proximité
recouvrent les services à domicile, même si ce sont évidemment les services
extra-domicile qui représentent le potentiel le plus élevé.
Les politiques publiques, allant au plus pressé, se sont
focalisées sur le premier type de services en se référant au modèle de marché
(G. Cette et alii, 1998) :
- en solvabilisant la demande des ménages grâce, en France, à
l’utilisation du titre emploi-service (tes). Le tes fait suite au chèque emploi-service dont la
fonction était de limiter le travail au noir, sous-entendant toujours l’idéal
d’un « véritable marché du travail ». Son inconvénient était de favoriser les
relations non professionnelles de gré à gré. Le tes est un titre de paiement émis par un
organisme qualifié, permettant au particulier, avec l’aide d’un tiers payeur,
de régler une prestation de service. Le titre, sur support papier et
électronique, affiche une valeur faciale indépendante du statut de la personne
détentrice et du service souhaité, en analogie avec le ticket restaurant, à
partir d’une tarification minimale du travail de l’entreprise de service. En
général, si l’idée d’une neutralité des pouvoirs publics prévaut, on préférera
favoriser la solvabilisation de la demande qu’influer sur un certain type
d’offre. Si le bénéficiaire de l’apa
choisit de recourir à un service d’aide à domicile agréé, l’aide destinée à la
rémunération peut être versée sous la forme d’un tes ;
- en favorisant le développement d’une offre
professionnalisée, par la demande d’un label « qualité-service », ou
l’élargissement d’une plate-forme locale de service permettant le multi-emploi.
La formation professionnelle des employés est ici un gage de
professionnalisation. Le partage entre les associations non assujetties à la
tva et les entreprises est en partie
résolu par l’utilisation d’un taux unique. Dans le cas des personnes âgées, ce
sont les conseils généraux qui fixent, après visite, le règlement des personnes
les plus dépendantes. Ils les incitent plutôt à se diriger vers les services
prestataires, les plus professionnalisés, donc aussi les plus onéreux, ce qui
ne facilite pas le développement de l’activité.
En France, le système du tes est construit sur un triptyque :
- les organismes financeurs, les tiers payeurs : caisses de
retraite ou mutuelles pour les personnes âgées (comités d’entreprise pour les
autres) ;
- une liste de prestataires de services, ayant obtenu un
agrément relatif à la loi de 1996, établie par la
ddtepf, se distribue en associations
prestataires de services employant les salariés, ou associations mandataires
recrutant et produisant les bulletins de paie mais qui ne sont pas employeurs
;
- un émetteur du chèque et un organisme, qui assurent
l’interface avec les particuliers et pilotent et animent la mise en place :
harmonie des tarifications, norme de qualité, confiance des clients, formation
des salaires, pérennité des emplois.
Cette organisation n’est pas sans causer quelques difficultés.
Dans une expérience que nous suivons en Midi-Pyrénées pour le compte du
sgar
[6], soixante-dix emplois de services de proximité
seraient créés autour des trois hôpitaux de la ville. Sur une valeur faciale de
100, les comités d’entreprises financeraient à hauteur de 50, par le biais des
tes, des services de relaxation, de
repassage et retouche de vêtements, de garde d’enfants et de personnes âgées en
dépendance. Le prix de l’heure ne pourrait pas être inférieur à celui d’un
travail qualifié. Le paiement effectif du bénéficiaire, déduction fiscale
comprise, serait de 25. L’intérêt de l’hôpital pour cette expérience est la
lutte contre l’absentéisme ; les entreprises d’insertion visent à convaincre
les agents de développement du sérieux des personnes en insertion ; la
plate-forme de services recherche des conditions de travail solidaires, etc.,
tous les acteurs se rejoignant sur un type de services qui n’est pas au rabais.
Mais on voit bien, au travers de la multitude des acteurs, les difficultés qui
se posent pour à la fois professionnaliser les métiers, baisser le coût des
prestations et faire adhérer à des chartes de qualité des tiers payeurs, dont
les conditions de travail des salariés ne sont pas nécessairement plus élevées
!
On retrouve ces difficultés dans l’analyse que nous avons menée
pendant trois ans sur trois cent cinquante structures en Midi-Pyrénées (Cerise,
2002) ; elle fait apparaître trois résultats :
- premièrement, la nature des services rendus aux
particuliers varie en fonction de la médiation du tiers payeur ; lorsqu’il
s’agit de maisons de retraite, qui reçoivent directement l’apa, les services sont principalement du
nettoyage. Lorsqu’il s’agit du domicile, les travaux de jardinage et
d’entretien sont les plus demandés ;
- deuxièmement, la répartition entre les associations et les
entreprises est très nettement fonction des activités envisagées : lorsqu’il
s’agit de travaux à domicile, les associations sont privilégiées, alors que
lorsqu’il s’agit de travaux du domicile, les entreprises sont sollicitées. Dans
les travaux à domicile, les associations dominent lorsqu’il s’agit de personnes
sensibles ;
- troisièmement, la formation des salariés des structures est
faible, le niveau de salaire bas (fonction des différents accords
conventionnels), et le taux de rotation important ; une augmentation du coût
salarial diminuerait le taux de rotation, en accroissant l’écart entre ce que
la population est prête à payer pour ce type de service et la tentation de
recourir au travail non déclaré.
Au-delà des difficultés soulevées plus haut, le modèle du
marché repose sur deux vecteurs de développement.
Le premier vecteur est celui de toute entreprise classique de
services, mais on se heurte alors dans les services de proximité à toute une
série de paradoxes. Si on accroît l’intensité en capital de ces services et la
professionnalisation du personnel, une organisation du travail fondée sur un
transfert hors domicile des activités, par la mutualisation et la
centralisation d’un certain nombre de services, permettrait d’augmenter la
productivité. Mais si c’est pour parvenir à des services du domicile, pourquoi
autant séparer par la loi les services du domicile et les services à domicile ?
Dans le même ordre d’idées, le transfert hors domicile d’activités du domicile
ne sape-t-il pas leur caractère relationnel ? Le maintien des coûts salariaux
avec une progression de la productivité permettrait de baisser les prix des
services, en perdant dans un premier temps la quantité de travail direct. Mais
n’est-ce pas la question de l’emploi qui est à l’origine de cette préoccupation
des pouvoirs publics ? Dans un deuxième temps, la baisse des prix permettrait,
grâce à une forte élasticité, d’augmenter la base de la demande. Mais cette
relation n’est possible que si l’élasticité est constante : est-ce une
hypothèse sérieuse ? En élargissant le marché, cette baisse de prix des
services déclencherait un processus de croissance à l’origine de la création
d’emplois. Par ce type d’approche, dont le résultat est au demeurant aléatoire,
on étouffe ce qui fait précisément la spécificité des relations de
personnes
[7].
Dans ce même modèle de marché, le deuxième vecteur est celui de
l’action sociale. Ici, il n’y a plus de limite au caractère inflationniste des
dépenses et des ayant-droits. Dans le cas de l’apa, le nombre d’ayant-droits a dépassé les
limites autorisées de l’étude prospective, d’où le soupçon qui pèse sur le vote
de la loi. Deux hypocrisies subsistent toujours sur les mesures en faveur des
personnes âgées : la prise en compte de leur poids démographique, et donc de
leur vote, d’une part, et leur grande solvabilité, d’autre part.
On comprendra que les mécanismes qui permettraient de créer des
emplois massifs à partir des services de proximité sont incertains.
Pourtant, une lecture des expériences européennes et étrangères
en la matière laisse ouvertes d’autres perspectives, à condition que l’on
change les outils d’analyse.
Illustration du modèle de l’entreprise sociale
Le modèle de l’entreprise sociale peut se définir par trois
caractéristiques : les services de proximité relèvent d’une initiative locale
et souvent de mouvements sociaux ; ils participent de financement combiné entre
le marché, le public et le bénévolat ; ils relèvent de chartes, sorte de codes
de bonne conduite en matière de démocratie, d’outils utilisés et de définition
de produits. Ce modèle peut se trouver validé par différentes structures (J.
Prades, 2003).
Ce champ de services de proximité est plus extensif que le
précédent et s’oppose à la dualisation entre l’économique et le social. Mais
parce qu’il est plus diffus, voici d’abord quelques exemples qui nous
permettront d’illustrer intuitivement le propos.
1. Les centres locaux de services communautaires (clsc) étaient en 1970 des services autonomes de
proximité, des sortes de cliniques populaires de santé et de services sociaux
au Québec (B.Lévesque et alii, 1998).
Côté usagers, leur finalité était de relier les problèmes de santé aux
conditions de vie, en remettant en cause la consommation individuelle et
passive de produits de santé. Côté travailleurs sociaux et médecins, la lutte
contre la médicalisation des problèmes sociaux et l’organisation hiérarchique
du travail des hôpitaux était l’objectif premier. Devant la pression sociale,
l’État intégra dans son réseau en 1972 ces cliniques qui passèrent alors d’une
dizaine à 150, équipant ainsi presque tous les quartiers du Québec. Les
médecins devinrent salariés, l’organisation du travail fut plus ouverte à la
participation et au travail d’équipe et la mobilisation des usagers contribua à
ne pas faire progresser les coûts de santé, du moins dans un premier temps.
Cette évolution rencontra un autre mouvement, celui du déplacement de
ressources en provenance des institutions lourdes vers des structures plus
légères où les organismes communautaires et les bénévoles pouvaient trouver
leur place.
C’est dans ce contexte que les services à domicile allaient
trouver un écho. Bien que de financement étatique, les
clsc en dispensaient les services
dans une sorte de continuum qui allait des services d’hygiène à domicile
jusqu’aux services psychosociaux et aux aides ménagères en direction des
personnes âgées. Limitée par une offre de ressources faible et une demande
abondante, une partie des services allait être privatisée et une autre partie
communautarisée, sous des formes diverses : travail au noir, personnes en
situation d’insertion ou travailleurs issus des prestataires de la sécurité du
revenu. Sont apparues alors des structures démocratiques dont les usagers et
les représentants du milieu devenaient membres, des modes de financement
combinés mêlant des ressources multiples. En même temps, on assistait à une
accessibilité plus forte des usagers pour des personnes à faibles
revenus.
Le deuxième exemple est celui de la garde d’enfants en
Allemagne. Il n’y existe pas de système unifié de garde d’enfants de moins de 3
ans puisque moins de 2 % des enfants ont des places dans les institutions
publiques. Le choix entre le statut professionnel ou celui de mère explique en
partie le faible taux de natalité. Le gouvernement fédéral n’intervenant pas,
il importe aux Länder d’y remédier.
Au-delà des structures d’accueil publiques mises en place régionalement,
l’offre s’est enrichie de garde dans des familles-hôte, des gardes à domicile,
des structures caritatives et des groupes parents-enfants. Le paiement de ces
prestations, dans ce dernier cas, peut être assuré par une monnaie locale, sur
le modèle des sels français : une
monnaie locale est créée comme unité de compte physique et chaque membre de la
communauté se doit de rendre un service équivalent à ce qu’il a dépensé dans
l’année. Il s’agit donc d’un échange différé et non personnalisé, reposant
exclusivement sur la confiance, puisque non déclaré, mais pas illégal
(puisqu’il ne fait l’objet d’aucun contrat). Ainsi se développent des actions
entre personnes âgées et parents d’enfants en bas âge par l’intermédiaire de
monnaie locale, sans qu’il y ait de filiation entre les enfants et les
personnes âgées.
Le troisième exemple est une coopérative sociale qui fournit
des services sociaux sanitaires et éducatifs dans le domaine de la gérontologie
en Italie. Elle a été créée en 1979 à Bergamo, suite à l’expérience de quelques
volontaires du diocèse de la Caritas qui avaient estimé que la coopérative
était la forme la plus indiquée pour réaliser leur engagement en faveur des
personnes faibles et défavorisées. En 1983, du fait de la convention pour
l’assistance aux personnes âgées de Bergamo, servire fait une distinction entre les
interventions de la coopérative et celles de Caritas et, par la même occasion,
entre le travailleur engagé dans l’assistance à domicile et le travailleur
volontaire.
À partir de là, on assiste à une augmentation significative et
constante de l’activité – qui est notamment liée au soutien des institutions
catholiques qui ont fourni, en particulier au début, des ressources en termes
de compétences, d’opérateurs volontaires et de structures – ainsi qu’à
l’augmentation des besoins exprimés par la population âgée et à l’impossibilité
des administrations publiques à y faire face en engageant du nouveau personnel.
Grâce à l’assistance à domicile (aides-soignantes et infirmières), la
coopérative opère en faveur des personnes agréées (vaste gamme d’interventions
locales et à domicile) et des malades en phase terminale (sida, Parkinson et
Alzheimer).
Face à l’exigence de gérer au mieux les services dans toute la
province de Bergamo et de garantir des processus participatifs et
démocratiques, servire est passé à
une série de petites coopératives, qui sont déjà autonomes ou en train de le
devenir. Il s’agit de rendre quelques réalités locales autonomes et de
transformer le siège central en un centre de services capable de relier les
différentes zones et de fournir des services administratifs, de formation et
techniques communs.
L’aspect novateur réside dans le « consortium » qui permet de
coupler des coopératives de base de petites dimensions nécessaires aux services
de proximité et le regroupement de ces coopératives dans des consortiums
provinciaux puis nationaux (44 consortiums provinciaux). C’est ce que l’on
nomme, en Italie, la stratégie du champ de fraises, par analogie aux plans de
fraises qui ne grandissent pas en hauteur mais horizontalement par liaison de
différents plans.
Les illustrations ci-dessus ont été choisies pour stigmatiser
des pratiques sociales émanant de deux modèles opposés du développement des
services de proximité, qui ne recoupent pas des stratégies de zone géographique
bien identifiées ; par exemple, les crèches parentales ou les régies de
quartiers en France relèvent davantage de l’économie sociale que du marché, et
l’État français intervient de multiples manières en terme de modèle d’économie
sociale (en participant au financement de l’
adie
[8] par exemple).
Dans le modèle du marché, l’État vient impulser une demande
nouvelle, en cherchant à créer les conditions économiques d’un marché qui
n’existe pas spontanément. Il s’agit d’une représentation de services de
proximité très restrictive. L’apa est
un dispositif complémentaire dans le modèle de marché qui, faute d’efficacité
pour certains publics et dans certains domaines, abandonne certaines pratiques
sociales à la générosité. On ne peut pas être pour ou contre l’apa, en dehors d’une crainte purement
comptable, car elle n’est même pas liée à un mode privilégié de résidence. On
peut s’étonner d’une mesure sans dynamique sociale dont la comptabilité fait
office de justification : on la demande donc on en avait besoin…
À partir de ces quelques exemples, il nous est maintenant
possible de dresser quelques conditions nécessaires au développement des
services de proximité, versus économie sociale.
Stratégies pour un développement des services de proximité, versus
économie sociale
Dans le modèle d’économie sociale, l’origine des services de
proximité n’émane pas d’une politique économique, fut-elle keynésienne. La
lutte contre la médicalisation de la société au Québec, la lutte contre la
ségrégation raciale aux États-Unis, l’autogestion locale de garde des jeunes
enfants en Allemagne, la lutte contre l’argent sale en Italie, témoignent du
fait que les politiques publiques relaient un
mouvement social.
Dans un deuxième temps, ces
luttes peuvent prendre des formes institutionnelles qui stabilisent le rapport
social : la création d’une structure de coopération État-régions au
Québec, l’institutionnalisation des cdc aux États-Unis, la création d’une banque
éthique en Italie, nécessitent une forme de « coopération conflictuelle » avec
l’État. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas réduire l’innovation
sociale à l’innovation institutionnelle, car cette dernière doit toujours être
réactivée sous peine de faire des associations les gestionnaires des politiques
publiques.
Dans un troisième temps, les formes institutionnelles sont des
sortes de compromis, qui n’ont de sens que s’ils sont soutenus par
la construction d’une référence
identitaire, contrepoids d’une logique d’intérêts qui prédomine dans
le modèle du marché. On ne s’étonnera pas que dans le complexe de Mondragon
créé en 1956, la culture identitaire basque espagnole soutienne les formes de
coopération. Ces formes institutionnelles s’opposent à une dualisation entre le
marché et l’État : l’économie peut prendre des formes coopératives et on peut
assister à une économisation de pratiques sociales qui ne signifie pas pour
autant la privatisation de l’État.
Dans un quatrième temps, les financements ne cherchent pas non
plus à rendre rentables les services mais à
optimiser les effets externes, parce que ces services sont le
résultat de pratiques collectives et non individuelles. Que ce soient la
réduction des dépenses de santé publique au Québec, le développement local aux
États-Unis, la cohésion sociale en Allemagne ou la solidarité éthique en
Italie, il s’agit toujours d’externalités positives dont la résultante est
l’emploi, mais qui n’est pas un objectif premier de ces pratiques.
Dans un cinquième temps, les stratégies de croissance de ces
firmes ne relèvent pas des économies d’échelle mais davantage
des stratégies des champs de fraises,
à l’image des
sels
[9]. Le succès économique
d’une structure ne provoque pas un accroissement de l’intensité capitalistique
ni de parts de marché.
En conclusion, le modèle de marché, en substituant l’État à
l’initiative sociale, étouffe les conditions d’émergence de ces pratiques : ce
n’est pas parce qu’il n’y a pas de porteurs de projets que l’État intervient,
c’est parce que son intervention canalise les mouvements sociaux. C’est aussi
parce que le visage des entreprises s’est singulièrement « junglarisé » en
quelques décennies. Lorsque les politiques publiques se donnent comme objectif
de soutenir des initiatives locales, les porteurs de projets ne manquent pas à
l’appel. Ainsi, lancé en août 2000, l’appel à projets du secrétariat d’État à
l’économie solidaire en France disposait d’un budget de cinq millions d’euros.
Pourtant, il a éveillé deux mille sept cents porteurs de projets, dont
seulement 6 % ont trouvé satisfaction, faute de moyens. En Midi-Pyrénées, cent
soixante-dix porteurs ont répondu à l’appel à projets, dont seulement 10 % ont
été retenus. Bien que la méthode fasse beaucoup de déçus et qu’elle n’empêche
pas le développement du « marché des quêtes aux subventions », le potentiel
n’en est pas tari.
·
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[*]
Conférence remaniée, faite à l’école supérieure de commerce de
Montpellier le jeudi 17 avril 2003 dans le cadre d’une plate-forme
d’initiatives de services de proximités.
[*]
Jacques Prades, groupe de recherches socio-économiques
(
cerise-gresoc), responsable
fondateur du
dess la nouvelle
économie sociale, université de Toulouse 2 Le Mirail, allées Antonio-Machado,
31058 Toulouse Cedex.
[1]
La loi du 20 juillet 2001 est destinée à améliorer la prise en
charge de personnes âgées en perte d’autonomie par une prestation versée en
nature et per-sonnalisée en fonction des ressources et du degré de perte
d’autonomie.
[2]
Nous sommes ici à un niveau micro-économique, sectoriel et
prospectif.
[3]
Il existe, à notre connaissance, un seul modèle théorique
(Blanchet, 1994) qui évalue l’effet du progrès technique du secteur principal
sur l’économie totale (secteur principal + services de proximité), en
distinguant trois catégories de ménages dont les productivités sont
différentes. Les implications pour ce qui nous concerne sont faibles.
Concernant l’expression de « modèle de marché », la question de
savoir s’il s’agit d’un « modèle » dont l’opérationnalité permet de mesurer
l’écart entre la représentation et la réalité ou bien d’un « idéal-type »,
c’est-à-dire d’un condensé de réalités qui ne peut avoir d’existence effective,
n’est pas ici essentielle.
[4]
Pour une vision anthropologique de cette question, voir J.
Prades (2001).
[5]
On peut objecter au système de marchés plusieurs autres
modèles, dont le modèle coopératif de production ou celui d’une distribution
plus équitable en diminuant la part offerte pour chacun.
[6]
Il s’agit d’une expérience menée par
Face grand Toulouse.
[7]
Les économistes connaissent cette problématique sous le nom du
modèle Kaldor (J. Prades, 2000).
[8]
Association pour le développement de l’initiative économique,
institution française de micro-financement à destination de personnes exclues
des prêts bancaires.
[9]
On doit l’intuition de cette stratégie à l’ouvrage de E.
Schumacher, 1973.