2004
EMPAN
Le dossier / « Vieillir idiot ? »
Comportements culturels de la population âgée
Vincent Caradec
[*]
Traiter des comportements culturels de la population âgée pose
un double problème de définition : qu’entendre par « population âgée » ? Que
recouvre la notion de « comportements culturels » ? Sur le premier point, on
fera d’abord remarquer que les diverses catégories utilisées pour nommer la
population âgée – « personnes âgées », « seniors », « aînés », « troisième âge
», etc. – ne sont jamais neutres et constituent des enjeux sémantiques. Dans le
même temps, les producteurs de données statistiques ont besoin de critères
simples pour mener à bien leurs enquêtes et ils définissent, de manière
abrupte, les « personnes âgées » comme l’ensemble des 60 ans et plus ou,
parfois, des 65 ans et plus : dans cet article, nous aurons recours à cette
catégorisation même si, nous le soulignerons, il convient d’en percevoir les
limites. Quant aux « comportements culturels », nous les entendrons dans un
sens très large, qui ne les restreint pas à la fréquentation des lieux
culturels patentés (théâtres, musées, etc.), mais les étend au contraire à
l’ensemble des usages du temps libre. C’est d’ailleurs cette définition qui est
retenue dans les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français réalisées
par le ministère de la Culture – qui seront, pour nous, une source
d’information précieuse – puisque ces enquêtes abordent tout à la fois la
fréquentation des équipement culturels (spectacles, cinéma, médiathèques,
etc.), la lecture, les comportements en matière d’audiovisuel domestique
(télévision, radio, écoute musicale, usage du micro-ordinateur), la
participation associative ou encore les pratiques en amateur (Donnat,
1998).
C’est l’ensemble des ces comportement culturels que nous allons
envisager dans cet article tout en privilégiant, pour illustrer certains propos
ou approfondir l’analyse, une pratique que nous avons plus particulièrement
étudiée (Caradec, Bonnette-Lucat, 2001) et qui constitue un analyseur
privilégié du mode de vie et de la trajectoire des plus âgés : l’écoute de la
télévision. Nous présenterons successivement trois regards – différents et
complémentaires – sur les comportements culturels de la population âgée : le
premier proposera un panorama assez général des pratiques des « personnes âgées
» ; le second en soulignera la grande diversité ; le troisième s’intéressera à
la manière dont ces pratiques évoluent au cours de l’avancée en âge.
Aperçu des pratiques culturelles de la population âgée
Grâce aux nombreuses enquêtes quantitatives dont on dispose
aujourd’hui (l’enquête Pratiques
culturelles déjà citée, l’enquête Emploi du temps de l’insee, les enquêtes permanentes sur les
conditions de vie des ménages de l’insee, etc.), il est possible de décrire à
grands traits les pratiques culturelles des « personnes âgées » en les
comparant à celles des plus jeunes. Une telle mise en regard fait alors
apparaître la spécificité des « personnes âgées ». Elles sont, tout d’abord,
plus casanières : leur préférence pour les loisirs pratiqués à la maison est
plus affirmée et leurs dépenses sont davantage orientées vers le domicile ; le
temps qu’elles consacrent au jardinage est plus élevé ; elles sortent moins le
soir, partent moins en vacances et sont davantage consommatrices de télévision.
Les 60 ans et plus passent aussi davantage de temps à lire que les autres
groupes d’âge, manifestant d’ailleurs un intérêt marqué pour la lecture des
quotidiens (en particulier les quotidiens régionaux), alors qu’ils lisent moins
de livres et de revues que le reste de la population. Par ailleurs, les «
personnes âgées » sont aussi moins « actives » tant dans le domaine des sorties
culturelles que dans celui des activités sportives. Elles sont également moins
tournées vers les technologies nouvelles : un dixième seulement des personnes
de 60 ans et plus sait se servir d’un ordinateur, moins nombreuses encore sont
celles qui en possèdent un, et leur sous-équipement s’étend au magnétoscope ou
encore au caméscope. Enfin, les plus âgés sont moins sociables : ils ont moins
d’interlocuteurs et de conversations que les plus jeunes et sont davantage
tournés vers les relations de parenté et de voisinage (Blanpain, Pan Ké Shon,
1998).
L’interprétation de ces résultats est délicate car elle suppose
de départager ce qui relève de l’avancée en âge des individus
(effet d’âge) et ce qui relève de leur
appartenance à une génération donnée (effet de
génération ou de cohorte).
Un exemple simple illustrera le fait que des comportements pour lesquels on
observe des différences entre tranches d’âge apparemment identiques peuvent
renvoyer à des phénomènes très différents. L’écoute de la télévision varie en
effet avec l’âge de la même façon que la lecture des journaux : dans les deux
cas, la pratique (mesurée par le temps d’écoute hebdomadaire dans un cas, par
le pourcentage de ceux qui lisent un quotidien tous les jours ou presque dans
l’autre) est plus élevée chez les plus âgés que chez les plus jeunes. Mais,
dans le premier cas, le phénomène s’explique par un effet d’âge (l’augmentation
du temps libre au moment de la retraite et la tendance au repli sur l’espace
domestique que l’on observe chez les plus âgés) alors que, dans le second,
c’est un effet de génération qu’il faut invoquer (les générations aujourd’hui à
l’âge de la retraite ont, dans leur jeunesse et au début de leur vie active,
acquis l’habitude de consulter le journal et l’ont conservée) (Barbier-Bouvet,
1998).
Il est possible de compléter le tableau précédent en utilisant
une particularité des enquêtes quantitatives que nous exploitons ici : nombre
d’entre elles ont été répétées à intervalles réguliers au cours des trente
dernières années (ainsi, l’enquête Pratiques
culturelles a été effectuée à quatre reprises : en 1973, en 1981, en
1988 et en 1997). En comparant les résultats de ces enquêtes «
pseudo-longitudinales » (i.e. que les
personnes interrogées n’ont pas été les mêmes, mais que la structure de
l’échantillon a été conservée), on constate que les comportements culturels des
« personnes âgées » ont beaucoup changé en trente ans et qu’ils ont perdu de
leur singularité par rapport à ceux des plus jeunes. Les « personnes âgées » de
la fin des années 1990 sont ainsi beaucoup plus « actives » que leurs
devancières. C’est le cas pour les loisirs et les activités associatives :
elles sortent davantage le soir, sont plus nombreuses à se rendre au bal, à
faire de la gymnastique, à partir en vacances, à appartenir à une association,
etc. (Delbès, Gaymu, 1995). On observe parallèlement des évolutions sur le plan
des valeurs, les « personnes âgées » apparaissant plus tolérantes aujourd’hui
qu’au début des années 1980, notamment sur l’homosexualité ou sur l’avortement
(Bréchon, 2000). Du fait de ces changements, la spécificité des « personnes
âgées » tend à se réduire : leur taux de départ en vacances s’est rapproché de
celui des plus jeunes, qui stagne depuis une vingtaine d’années ; leur
engagement associatif est aujourd’hui plus important que celui des moins de 60
ans, si l’on retient l’indicateur du taux d’adhésion ; les écarts entre
tranches d’âge sont moindres pour les sorties au cinéma, au théâtre ou au
restaurant. Ce rapprochement se manifeste d’ailleurs également dans le domaine
des valeurs : alors que les plus âgés font preuve d’un moindre rigorisme, les
jeunes sont au contraire un peu moins permissifs aujourd’hui qu’il y a vingt
ans (Bréchon, 2000). Ces évolutions s’expliquent par le renouvellement des
générations âgées : les nouvelles cohortes qui arrivent à la soixantaine se
caractérisent par un niveau d’études plus élevé, une composition sociale
différente (elles comprennent davantage de cadres), une situation économique
beaucoup plus favorable (au point que le niveau de vie des retraités est
aujourd’hui équivalent à celui des actifs). Parallèlement, c’est le sens même
de la retraite qui s’est transformé : la diffusion des valeurs d’épanouissement
et de réalisation de soi, au détriment de la croyance exclusive dans le
travail, a fait de la retraite une nouvelle étape de la vie, définie de plus en
plus souvent comme un moment de reconversion et d’engagement dans de nouvelles
activités.
Hétérogénéité de la population âgée, diversité des comportements
culturels
Le constat que nous venons de dresser de la spécificité des
comportements culturels des « personnes âgées » – même si cette spécificité est
moindre aujourd’hui qu’il y a trente ans – est cependant insuffisant. Pour ne
pas rester pris au piège de la catégorie de « personnes âgées » qui, par son
existence même, tend à faire penser cet ensemble comme homogène, il est
nécessaire de compléter cette première approche afin de prendre la mesure de la
grande hétérogénéité de ce groupe d’âge et de la diversité des comportements
culturels que l’on observe en son sein.
Prenons, pour illustrer cette idée, l’exemple du rapport à la
télévision – mais n’importe quelle autre pratique culturelle pourrait donner
lieu au même type de développement. On sait que les plus âgés sont les
téléspectateurs les plus assidus, au point que la télévision a pu être
qualifiée de « dévoreuse du temps libre des anciens » (Paillat, 1993). Ainsi,
dans l’enquête
Pratiques culturelles
de 1997, la durée d’écoute hebdomadaire de la télévision est de 28 heures pour
les retraités, et de 20 heures dans le reste de la population
[1]. On sait aussi que leur
attachement à la télévision est plus marqué que celui des plus jeunes : 38 %
pensent que la télévision leur manquerait beaucoup s’ils en étaient privés
pendant deux mois, contre 21 % dans le reste de la population. Cependant, ces
moyennes ne doivent pas faire oublier la diversité qu’elles recouvrent. Il y a
certes 35 % des retraités qui regardent la télévision plus de 30 heures par
semaine, mais aussi 33 % qui la regardent moins de 20 heures. De même,
l’importance qu’ils accordent à la télévision est très variable : 38% pensent
certes que la télévision leur manquerait « beaucoup » s’ils en étaient privés
pendant deux mois, mais 23 % déclarent qu’ils n’en seraient pas du tout
affectés. À ces différences, il faut ajouter celles qui tiennent au « mode
d’écoute » privilégié par les téléspectateurs âgés, c’est-à-dire aux raisons
pour lesquelles ils regardent la télévision : pour avoir une « compagnie »,
afin d’accéder à une « connaissance » (connaissance de l’actualité qui permet
de « rester au courant » ou connaissance visant à la découverte), ou encore
pour assister et participer à un « spectacle ». Même si plusieurs de ces modes
d’écoute se combinent en général chez les téléspectateurs âgés (comme
d’ailleurs chez les plus jeunes), on constate que souvent l’un d’entre eux est
dominant (Caradec, 2003
a). Cette
hétérogénéité dans le rapport des retraités à la télévision renvoie aux
clivages sociologiques classiques, qui ne s’effacent pas lorsque cesse
l’activité professionnelle. Ainsi, les anciens « cadres et professions
intellectuelles supérieures », sont des téléspectateurs bien moins assidus que
les anciens employés (19 heures hebdomadaires en moyenne contre 33 heures), et
ils sont aussi moins nombreux à déclarer que la télévision leur manquerait «
beaucoup » (18 % contre 45 % pour les anciens employés). Il faut voir là
l’effet de conceptions différentes de la vie à la retraite : le modèle de
l’épanouissement de soi, ancré dans les classes moyennes, invite à rester «
actif », à ne pas rester confiné chez soi et donc à se tenir à distance de la
télévision qui symbolise la passivité et le grand âge, sauf si elle est un
outil de « connaissance » ; à l’inverse, la représentation de la retraite comme
moment de repos est plus fréquente en milieu populaire et davantage compatible
avec une forte consommation télévisuelle et avec le plaisir d’une écoute fondée
sur le mode du « spectacle ». Le rapport à la télévision des retraités est
également lié à leur situation domestique et matrimoniale : ceux qui vivent
seuls ont un niveau d’écoute plus élevé que ceux qui vivent en couple (32
heures hebdomadaires contre 26 heures). On retrouve ici la fonction de
compagnie que peut assurer la télévision : ceux qui souffrent de solitude
l’utilisent – comme ils peuvent utiliser la radio ou la chaîne hi-fi – comme un
bruit de fond qui donne le sentiment d’une présence. Ce type d’usage de la
télévision s’observe notamment après le décès du conjoint. C’est le cas de
cette femme veuve que nous avons rencontrée, âgée de 76 ans, qui laisse sa
télévision allumée dans l’après-midi et pendant la soirée depuis que son mari a
disparu car, explique-t-elle, cela « fait une présence » et « empêche d’avoir
un vide dans la maison » : « J’ai pas été habituée à être toute seule dans une
maison », indique-t-elle encore. « Bon il arrive un moment où on y est, seule,
bon il faut combler ce vide par quelque chose, ça comble par la télé
».
Cette diversité dans les comportements culturels, que nous
venons d’illustrer à travers l’exemple du rapport à la télévision, a donné lieu
à l’élaboration de typologies qui présentent l’intérêt de fournir un panorama
de la pluralité des comportements observés. Un tel exercice de classification a
été réalisé à partir des résultats de l’enquête Pratiques culturelles de 1990 et a permis de
distinguer six groupes répartis en deux grands ensembles rassemblant
respectivement 45 % et 55 % des 60 ans et plus (Paillat, 1993). Le premier
ensemble, qui se caractérise par un large accès aux activités extérieures,
comprend trois groupes : les « assoiffés de culture » (18 % des 60 ans et
plus), fortement investis dans tous les domaines culturels, notamment les plus
légitimes (musées, théâtre, expositions de peinture, opéra, etc.) ; les «
noctambules » (13 % des 60 ans et plus), qui se distinguent par leur propension
à sortir en soirée (pour aller au restaurant, au cinéma ou au théâtre) ; les «
férus de culture populaire » (14 % des 60 ans et plus), qui préfèrent les
boules, les jeux de cartes ou encore les spectacles sportifs ou le bal. Le
second ensemble se caractérise, au contraire, par une faible ouverture sur
l’extérieur du domicile et se compose lui aussi de trois groupes : les «
éternels attablés » (19 % des 60 ans et plus) pour lesquels les repas (repas
familiaux, repas au restaurant) sont au centre de l’existence ; les « confinés
à domicile » (21 % des 60 ans et plus), qui consacrent l’essentiel de leurs
loisirs à la télévision et à la famille ; enfin, les « exclus » (15 % des 60
ans et plus), qui non seulement sortent peu, mais ont également un faible taux
de pratique pour les activités intérieures (jardinage, bricolage, tricot,
lecture, et même télévision). Ces six groupes présentent des caractéristiques
marquées en termes d’âge, d 19;ancienne catégorie socio-professionnelle et,
surtout, de niveau d’études, le diplôme constituant la variable la plus
discriminante (les plus diplômés étant, par exemple, surreprésentés parmi les «
assoiffés de culture » et sous-représentés parmi les « exclus ») (Paillat,
1993). Une autre typologie, centrée sur la place occupée par la télévision dans
l’existence – et élaborée à partir d’entretiens réalisés avec des personnes
âgées de plus de 75 ans – a permis, quant à elle, de dégager trois modèles :
dans le premier, la télévision est au cœur de l’existence ; dans le deuxième,
elle est maintenue à sa lisière ; dans le troisième, son importance varie en
fonction des circonstances, notamment suivant les saisons (il ne lui est pas
donné priorité, mais elle en vient à occuper une place importante lorsque les
occupations alternatives se font peu nombreuses) (Caradec, 2003a).
La transformation des pratiques culturelles au cours du
vieillissement
Portons maintenant un troisième regard sur les pratiques
culturelles des plus âgés, qui se différencie des deux précédents par le point
de vue dynamique qu’il adopte, et qui va nous permettre d’observer comment ces
pratiques se transforment au cours de l’avancée en âge. Il est possible de
mener une telle investigation à deux niveaux d’analyse différents que nous
envisagerons tour à tour : le premier considère l’évolution d’une cohorte
(l’ensemble des personnes nées dans une même période de temps), le second le
vieillissement individuel.
Les enquêtes quantitatives pseudo-longitudinales qui nous ont
permis d’observer combien les « personnes âgées » avaient changé au cours des
trente dernières années peuvent être lues d’une autre manière, en suivant
l’évolution des comportements d’une même cohorte au cours du temps. Cette
approche permet de nuancer la vision, beaucoup trop grossière, d’un repli
massif sur l’espace domestique qui se produirait autour de la
soixantaine.
Ainsi, entre 1973 et 1988, les évolutions dans les pratiques de
loisir de la cohorte 1914-1933 (âgée de 40-59 ans en 1973 et de 55-74 ans en
1988) apparaissent contrastées. D’un côté, on note bien une tendance au repli,
attestée par la préférence accrue pour les loisirs intérieurs, ainsi qu’une
diminution de certaines activités comme le cinéma. Mais, à l’inverse, d’autres
pratiques sont en expansion : c’est le cas de la gymnastique ou des sorties
pour assister à un concert de musique classique. Le développement d’activités
nouvelles au cours de l’avancée en âge s’explique, tout d’abord, par un effet
de période : ces activités ont crû dans l’ensemble de la population. Il renvoie
aussi à l’effet d’âge associé à la cessation d’activité : l’augmentation du
temps libre permet de s’engager dans des activités nouvelles. Le passage à la
retraite est d’ailleurs susceptible de réduire quelque peu les écarts entre les
milieux sociaux et entre les sexes : c’est ce que met en évidence, pour les
activités physiques et sportives et pour les activités manuelles, une enquête
réalisée au début des années 1980 (Paillat, 1989).
En étudiant des cohortes plus âgées, la baisse des activités et
le repli sur le domicile apparaissent plus nettement. La comparaison de deux
enquêtes suisses réalisées en 1979 et 1994 montre que la cohorte 1900-1914
(65-79 ans en 1979, 80-94 ans en 1994) a beaucoup réduit ses activités
extérieures ainsi que certaines activités intérieures comme le jardinage, le
bricolage ou les travaux d’aiguille (Lalive d’Epinay
et al., 2000). Tous les indicateurs ne
sont pas orientés à la baisse, cependant : bénéficiant d’un effet de période
favorable, les passe-temps comme les mots-croisés ont augmenté, de même que les
visites rendues par les proches.
Tournons-nous maintenant vers les données de la dernière
enquête Pratiques culturelles de 1997.
Elles laissent entrevoir un phénomène intéressant concernant l’évolution du
rapport à la télévision au cours des années de retraite : la durée d’écoute
augmente avec l’âge, mais les personnes les plus âgées, au-delà de 85 ans, ont
une fréquence d’écoute plus faible (près de 20 % d’entre elles n’écoutent
jamais ou pratiquement jamais la télévision) et une durée d’écoute moins
élevée.
S’il est difficile, à partir de ces données transversales, de
trancher entre une interprétation en termes d’effet de génération et une
interprétation en termes d’effet d’âge, des entretiens réalisés auprès de
personnes âgées de 75 à 98 ans plaident pour cette seconde clé explicative. On
peut en effet considérer que cette évolution statistique est le résultat de
deux processus de « déprise » qui se succèdent au cours du vieillissement :
d’une part, une déprise par rapport aux activités extérieures, favorable à une
écoute accrue de la télévision ; d’autre part, une déprise par rapport à la
télévision elle-même.
Avant de décrire un peu plus précisément ces deux phases, il
nous faut nous arrêter un instant sur la notion de « déprise », qui nous paraît
d’une grande utilité pour caractériser le processus de vieillissement
individuel (Barthe, Clément, Drulhe, 1988 ; Clément, Mantovani, Membrado, 1996
; Caradec, 2001). Elle vise en effet à rendre compte du processus de «
réaménagement de la vie » qui se produit lorsque les personnes vieillissent et
se trouvent confrontées à une fatigue plus prégnante, à des problèmes de santé
accrus, à des difficultés physiques croissantes ou encore à une diminution de
leurs opportunités d’engagement. Elles sont alors amenées à abandonner
certaines activités, qu’elles peuvent chercher à remplacer par d’autres qui
leur sont plus accessibles, tout en s’efforçant de conserver les activités à
leurs yeux les plus signifiantes. Or c’est bien ce phénomène de « déprise » qui
est au cœur des transformations dans le rapport à la télévision au cours de
l’avancée en âge et qui permet d’en distinguer deux étapes. Dans un premier
temps, différents événements survenant au cours des années de retraite – la
cessation d’activité, le décès de proches (et, en premier lieu, du conjoint),
les sollicitations moins fréquentes des petits-enfants – dégagent du temps
libre. Ce temps libéré se trouve fréquemment réinvesti, du moins en partie,
dans l’écoute de la télévision. Ce média domestique présente en effet de
nombreuses vertus : il donne le sentiment d’une présence, fournit une
occupation, permet de se sentir relié au monde et de rester « en prise » sur
des choses dont il a fallu se déprendre par ailleurs (et qui sont remplacées
par leur succédané télévisuel, par exemple en regardant la messe à la
télévision quand il devient difficile de se rendre à l’église, ou en suivant
des reportages faute de pouvoir voyager). Dans un second temps, une tendance
inverse se dessine chez les plus âgés. On assiste en effet à une déprise par
rapport à la télévision elle-même, qui se traduit par une baisse de la durée
d’écoute et, parfois, par un moindre intérêt à son égard. Cette seconde
évolution s’explique par la combinaison de plusieurs phénomènes : la fatigue
qui amène à se coucher plus tôt et à renoncer aux programmes du soir, les
difficultés sensorielles qui limitent l’écoute, la lassitude éprouvée envers
certaines émissions, le sentiment d’étrangeté par rapport à d’autres
programmes, le refus de prendre sur soi les malheurs du monde dont les médias
se font l’écho (Caradec, 2003b). Soulignons que cette limitation de l’écoute ne
doit pas être interprétée comme une conséquence mécanique de la fatigue ou des
difficultés physiques, mais plutôt comme une stratégie permettant de préserver
d’autres activités jugées plus importantes. On peut illustrer cette idée en
évoquant le cas d’une femme âgée de 89 ans qui, ayant perdu un œil et voyant
mal de l’autre, évite désormais de regarder la télévision l’après-midi : cette
renonciation, si elle résulte de ses problèmes oculaires, constitue aussi un
choix de sa part, grâce auquel elle peut suivre le téléfilm de début de soirée
qui est l’un de ses rares plaisirs quotidiens, l’occasion de retrouver ses «
amis » télévisuels. Comme elle l’explique elle-même, « si je fatiguais [les
yeux] l’après-midi je ne saurais plus écouter mon film le soir, et moi il me
faut mon film ».
Ces trois rapides aperçus des comportements culturels de la
population âgée montrent la nécessité de multiplier les points de vue pour
éviter de tomber dans des images trop simples d’une réalité éminemment
complexe. Ainsi, on peut certes affirmer que les « personnes âgées » ont des
pratiques culturelles spécifiques ; mais il faut aussitôt nuancer cette
assertion en indiquant, d’une part, que cette spécificité est moins forte qu’il
y a une trentaine d’années et, d’autre part, qu’il existe une diversité des
pratiques culturelles dans la population âgée telle que les retraités sont
souvent plus proches de personnes plus jeunes appartenant à la même catégorie
sociale que de personnes du même âge socialement éloignées. Enfin, on ne peut
que souligner l’intérêt de l’approche dynamique des comportements culturels qui
montre de quelle manière leur transformation se trouve étroitement articulée au
processus d’avancée en âge.
·
Barbier-Bouvet, J.-F.
1988. « La fin et les moyens : méthodologies des enquêtes sur la lecture »,
dans M. Poulain (sous la direction de), Pour une
sociologie de la lecture. Lectures et lecteurs dans la France
contemporaine, Paris, Éditions du Cercle de la librairie.
·
Barthe, J.-F. ;
Clément, S. ;
Drulhe, M. 1988. « Vieillesse ou
vieillissement. Les processus d’organisation des modes de vie chez les
personnes âgées », Les cahiers de la recherche
sur le travail social, no 15, p. 11-31.
·
Blanpain, N. ;
Pan Ké Shon. 1998. « Vieillir, c’est
discourir… un peu », Gérontologie et
société, no 86, p.
7-22.
·
Bréchon, P. 2000
(sous la direction de). Les valeurs des Français.
Évolutions de 1980 à 2000, Paris, A. Colin.
·
Caradec, V. 2001.
Sociologie de la vieillesse et du
vieillissement, Paris, Nathan.
·
Caradec, V. ;
Bonnette-Lucat, C. 2001.
Personnes vieillissantes et médias domestiques.
Exploitation secondaire de l’enquête « Pratiques culturelles des Français » et
exploration qualitative, rapport pour le ministère de la
Culture.
·
Caradec, V.
2003a. « Vieillesse et télévision.
Diversité des modes de vie et des usages », dans O. Donnat,
Regards croisés sur les pratiques
culturelles, La Documentation française.
·
Caradec, V.
2003b. « Vieillissement et rapport à
la télévision », Réseaux, no 119, p. 121-152.
·
Clément, S. ;
Mantovani, J. ;
Membrado, M. 1996. « Vivre la ville à
la vieillesse : se ménager et se risquer », Les
annales de la recherche urbaine, no 73, p. 90-98.
·
Delbès, C. ;
Gaymu, J. « Le repli des anciens sur
les loisirs domestiques », Population,
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·
Donnat, O. 1998.
Les pratiques culturelles des Français. Enquête
1997, Paris, La Documentation française.
·
Dumartin, S. ;
Taché, C. 2001.
Équipement des ménages en biens durables
électro-ménagers, audiovisuels et de communication, Paris
insee, coll. « Insee-résultats »,
no737.
·
Lalive d’Epinay, C.
et alii. 2000.
Vieillesses au fil du temps, Lausanne,
Réalités sociales.
·
Paillat, P. 1989
(sous la direction de). Passages de la vie active
à la retraite, Paris, puf.
·
Paillat, P. 1993
(sous la direction de). Les pratiques culturelles
des personnes âgées, Paris, La Documentation française.
[*]
Vincent Caradec, professeur de sociologie, université de
Lille-3,
ufr idist, bp149, 59653
Villeneuve-d’Ascq cedex.
[1]
Ces données proviennent d’une exploitation secondaire de
l’enquête
Pratiques culturelles de
1997, portant sur le sous-échantillon des « retraités » de plus de 55 ans
(
i.e., pour être plus précis,
l’ensemble des personnes inactives âgées de 55 ans et plus, qu’ils soient
retraités ou femmes au foyer). Cette exploitation secondaire a été réalisée en
collaboration avec Claude Bonnette-Lucat (Caradec, Bonnette-Lucat,
2001).