Empan
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I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 54 à 61
doi: en cours

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Le dossier / « Vieillir idiot ? »

no52 2003/4

Traiter des comportements culturels de la population âgée pose un double problème de définition : qu’entendre par « population âgée » ? Que recouvre la notion de « comportements culturels » ? Sur le premier point, on fera d’abord remarquer que les diverses catégories utilisées pour nommer la population âgée – « personnes âgées », « seniors », « aînés », « troisième âge », etc. – ne sont jamais neutres et constituent des enjeux sémantiques. Dans le même temps, les producteurs de données statistiques ont besoin de critères simples pour mener à bien leurs enquêtes et ils définissent, de manière abrupte, les « personnes âgées » comme l’ensemble des 60 ans et plus ou, parfois, des 65 ans et plus : dans cet article, nous aurons recours à cette catégorisation même si, nous le soulignerons, il convient d’en percevoir les limites. Quant aux « comportements culturels », nous les entendrons dans un sens très large, qui ne les restreint pas à la fréquentation des lieux culturels patentés (théâtres, musées, etc.), mais les étend au contraire à l’ensemble des usages du temps libre. C’est d’ailleurs cette définition qui est retenue dans les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français réalisées par le ministère de la Culture – qui seront, pour nous, une source d’information précieuse – puisque ces enquêtes abordent tout à la fois la fréquentation des équipement culturels (spectacles, cinéma, médiathèques, etc.), la lecture, les comportements en matière d’audiovisuel domestique (télévision, radio, écoute musicale, usage du micro-ordinateur), la participation associative ou encore les pratiques en amateur (Donnat, 1998).
C’est l’ensemble des ces comportement culturels que nous allons envisager dans cet article tout en privilégiant, pour illustrer certains propos ou approfondir l’analyse, une pratique que nous avons plus particulièrement étudiée (Caradec, Bonnette-Lucat, 2001) et qui constitue un analyseur privilégié du mode de vie et de la trajectoire des plus âgés : l’écoute de la télévision. Nous présenterons successivement trois regards – différents et complémentaires – sur les comportements culturels de la population âgée : le premier proposera un panorama assez général des pratiques des « personnes âgées » ; le second en soulignera la grande diversité ; le troisième s’intéressera à la manière dont ces pratiques évoluent au cours de l’avancée en âge.
 
Aperçu des pratiques culturelles de la population âgée
 
 
Grâce aux nombreuses enquêtes quantitatives dont on dispose aujourd’hui (l’enquête Pratiques culturelles déjà citée, l’enquête Emploi du temps de l’insee, les enquêtes permanentes sur les conditions de vie des ménages de l’insee, etc.), il est possible de décrire à grands traits les pratiques culturelles des « personnes âgées » en les comparant à celles des plus jeunes. Une telle mise en regard fait alors apparaître la spécificité des « personnes âgées ». Elles sont, tout d’abord, plus casanières : leur préférence pour les loisirs pratiqués à la maison est plus affirmée et leurs dépenses sont davantage orientées vers le domicile ; le temps qu’elles consacrent au jardinage est plus élevé ; elles sortent moins le soir, partent moins en vacances et sont davantage consommatrices de télévision. Les 60 ans et plus passent aussi davantage de temps à lire que les autres groupes d’âge, manifestant d’ailleurs un intérêt marqué pour la lecture des quotidiens (en particulier les quotidiens régionaux), alors qu’ils lisent moins de livres et de revues que le reste de la population. Par ailleurs, les « personnes âgées » sont aussi moins « actives » tant dans le domaine des sorties culturelles que dans celui des activités sportives. Elles sont également moins tournées vers les technologies nouvelles : un dixième seulement des personnes de 60 ans et plus sait se servir d’un ordinateur, moins nombreuses encore sont celles qui en possèdent un, et leur sous-équipement s’étend au magnétoscope ou encore au caméscope. Enfin, les plus âgés sont moins sociables : ils ont moins d’interlocuteurs et de conversations que les plus jeunes et sont davantage tournés vers les relations de parenté et de voisinage (Blanpain, Pan Ké Shon, 1998).
L’interprétation de ces résultats est délicate car elle suppose de départager ce qui relève de l’avancée en âge des individus (effet d’âge) et ce qui relève de leur appartenance à une génération donnée (effet de génération ou de cohorte). Un exemple simple illustrera le fait que des comportements pour lesquels on observe des différences entre tranches d’âge apparemment identiques peuvent renvoyer à des phénomènes très différents. L’écoute de la télévision varie en effet avec l’âge de la même façon que la lecture des journaux : dans les deux cas, la pratique (mesurée par le temps d’écoute hebdomadaire dans un cas, par le pourcentage de ceux qui lisent un quotidien tous les jours ou presque dans l’autre) est plus élevée chez les plus âgés que chez les plus jeunes. Mais, dans le premier cas, le phénomène s’explique par un effet d’âge (l’augmentation du temps libre au moment de la retraite et la tendance au repli sur l’espace domestique que l’on observe chez les plus âgés) alors que, dans le second, c’est un effet de génération qu’il faut invoquer (les générations aujourd’hui à l’âge de la retraite ont, dans leur jeunesse et au début de leur vie active, acquis l’habitude de consulter le journal et l’ont conservée) (Barbier-Bouvet, 1998).
Il est possible de compléter le tableau précédent en utilisant une particularité des enquêtes quantitatives que nous exploitons ici : nombre d’entre elles ont été répétées à intervalles réguliers au cours des trente dernières années (ainsi, l’enquête Pratiques culturelles a été effectuée à quatre reprises : en 1973, en 1981, en 1988 et en 1997). En comparant les résultats de ces enquêtes « pseudo-longitudinales » (i.e. que les personnes interrogées n’ont pas été les mêmes, mais que la structure de l’échantillon a été conservée), on constate que les comportements culturels des « personnes âgées » ont beaucoup changé en trente ans et qu’ils ont perdu de leur singularité par rapport à ceux des plus jeunes. Les « personnes âgées » de la fin des années 1990 sont ainsi beaucoup plus « actives » que leurs devancières. C’est le cas pour les loisirs et les activités associatives : elles sortent davantage le soir, sont plus nombreuses à se rendre au bal, à faire de la gymnastique, à partir en vacances, à appartenir à une association, etc. (Delbès, Gaymu, 1995). On observe parallèlement des évolutions sur le plan des valeurs, les « personnes âgées » apparaissant plus tolérantes aujourd’hui qu’au début des années 1980, notamment sur l’homosexualité ou sur l’avortement (Bréchon, 2000). Du fait de ces changements, la spécificité des « personnes âgées » tend à se réduire : leur taux de départ en vacances s’est rapproché de celui des plus jeunes, qui stagne depuis une vingtaine d’années ; leur engagement associatif est aujourd’hui plus important que celui des moins de 60 ans, si l’on retient l’indicateur du taux d’adhésion ; les écarts entre tranches d’âge sont moindres pour les sorties au cinéma, au théâtre ou au restaurant. Ce rapprochement se manifeste d’ailleurs également dans le domaine des valeurs : alors que les plus âgés font preuve d’un moindre rigorisme, les jeunes sont au contraire un peu moins permissifs aujourd’hui qu’il y a vingt ans (Bréchon, 2000). Ces évolutions s’expliquent par le renouvellement des générations âgées : les nouvelles cohortes qui arrivent à la soixantaine se caractérisent par un niveau d’études plus élevé, une composition sociale différente (elles comprennent davantage de cadres), une situation économique beaucoup plus favorable (au point que le niveau de vie des retraités est aujourd’hui équivalent à celui des actifs). Parallèlement, c’est le sens même de la retraite qui s’est transformé : la diffusion des valeurs d’épanouissement et de réalisation de soi, au détriment de la croyance exclusive dans le travail, a fait de la retraite une nouvelle étape de la vie, définie de plus en plus souvent comme un moment de reconversion et d’engagement dans de nouvelles activités.
 
Hétérogénéité de la population âgée, diversité des comportements culturels
 
 
Le constat que nous venons de dresser de la spécificité des comportements culturels des « personnes âgées » – même si cette spécificité est moindre aujourd’hui qu’il y a trente ans – est cependant insuffisant. Pour ne pas rester pris au piège de la catégorie de « personnes âgées » qui, par son existence même, tend à faire penser cet ensemble comme homogène, il est nécessaire de compléter cette première approche afin de prendre la mesure de la grande hétérogénéité de ce groupe d’âge et de la diversité des comportements culturels que l’on observe en son sein.
Prenons, pour illustrer cette idée, l’exemple du rapport à la télévision – mais n’importe quelle autre pratique culturelle pourrait donner lieu au même type de développement. On sait que les plus âgés sont les téléspectateurs les plus assidus, au point que la télévision a pu être qualifiée de « dévoreuse du temps libre des anciens » (Paillat, 1993). Ainsi, dans l’enquête Pratiques culturelles de 1997, la durée d’écoute hebdomadaire de la télévision est de 28 heures pour les retraités, et de 20 heures dans le reste de la population [1]. On sait aussi que leur attachement à la télévision est plus marqué que celui des plus jeunes : 38 % pensent que la télévision leur manquerait beaucoup s’ils en étaient privés pendant deux mois, contre 21 % dans le reste de la population. Cependant, ces moyennes ne doivent pas faire oublier la diversité qu’elles recouvrent. Il y a certes 35 % des retraités qui regardent la télévision plus de 30 heures par semaine, mais aussi 33 % qui la regardent moins de 20 heures. De même, l’importance qu’ils accordent à la télévision est très variable : 38% pensent certes que la télévision leur manquerait « beaucoup » s’ils en étaient privés pendant deux mois, mais 23 % déclarent qu’ils n’en seraient pas du tout affectés. À ces différences, il faut ajouter celles qui tiennent au « mode d’écoute » privilégié par les téléspectateurs âgés, c’est-à-dire aux raisons pour lesquelles ils regardent la télévision : pour avoir une « compagnie », afin d’accéder à une « connaissance » (connaissance de l’actualité qui permet de « rester au courant » ou connaissance visant à la découverte), ou encore pour assister et participer à un « spectacle ». Même si plusieurs de ces modes d’écoute se combinent en général chez les téléspectateurs âgés (comme d’ailleurs chez les plus jeunes), on constate que souvent l’un d’entre eux est dominant (Caradec, 2003a). Cette hétérogénéité dans le rapport des retraités à la télévision renvoie aux clivages sociologiques classiques, qui ne s’effacent pas lorsque cesse l’activité professionnelle. Ainsi, les anciens « cadres et professions intellectuelles supérieures », sont des téléspectateurs bien moins assidus que les anciens employés (19 heures hebdomadaires en moyenne contre 33 heures), et ils sont aussi moins nombreux à déclarer que la télévision leur manquerait « beaucoup » (18 % contre 45 % pour les anciens employés). Il faut voir là l’effet de conceptions différentes de la vie à la retraite : le modèle de l’épanouissement de soi, ancré dans les classes moyennes, invite à rester « actif », à ne pas rester confiné chez soi et donc à se tenir à distance de la télévision qui symbolise la passivité et le grand âge, sauf si elle est un outil de « connaissance » ; à l’inverse, la représentation de la retraite comme moment de repos est plus fréquente en milieu populaire et davantage compatible avec une forte consommation télévisuelle et avec le plaisir d’une écoute fondée sur le mode du « spectacle ». Le rapport à la télévision des retraités est également lié à leur situation domestique et matrimoniale : ceux qui vivent seuls ont un niveau d’écoute plus élevé que ceux qui vivent en couple (32 heures hebdomadaires contre 26 heures). On retrouve ici la fonction de compagnie que peut assurer la télévision : ceux qui souffrent de solitude l’utilisent – comme ils peuvent utiliser la radio ou la chaîne hi-fi – comme un bruit de fond qui donne le sentiment d’une présence. Ce type d’usage de la télévision s’observe notamment après le décès du conjoint. C’est le cas de cette femme veuve que nous avons rencontrée, âgée de 76 ans, qui laisse sa télévision allumée dans l’après-midi et pendant la soirée depuis que son mari a disparu car, explique-t-elle, cela « fait une présence » et « empêche d’avoir un vide dans la maison » : « J’ai pas été habituée à être toute seule dans une maison », indique-t-elle encore. « Bon il arrive un moment où on y est, seule, bon il faut combler ce vide par quelque chose, ça comble par la télé ».
Cette diversité dans les comportements culturels, que nous venons d’illustrer à travers l’exemple du rapport à la télévision, a donné lieu à l’élaboration de typologies qui présentent l’intérêt de fournir un panorama de la pluralité des comportements observés. Un tel exercice de classification a été réalisé à partir des résultats de l’enquête Pratiques culturelles de 1990 et a permis de distinguer six groupes répartis en deux grands ensembles rassemblant respectivement 45 % et 55 % des 60 ans et plus (Paillat, 1993). Le premier ensemble, qui se caractérise par un large accès aux activités extérieures, comprend trois groupes : les « assoiffés de culture » (18 % des 60 ans et plus), fortement investis dans tous les domaines culturels, notamment les plus légitimes (musées, théâtre, expositions de peinture, opéra, etc.) ; les « noctambules » (13 % des 60 ans et plus), qui se distinguent par leur propension à sortir en soirée (pour aller au restaurant, au cinéma ou au théâtre) ; les « férus de culture populaire » (14 % des 60 ans et plus), qui préfèrent les boules, les jeux de cartes ou encore les spectacles sportifs ou le bal. Le second ensemble se caractérise, au contraire, par une faible ouverture sur l’extérieur du domicile et se compose lui aussi de trois groupes : les « éternels attablés » (19 % des 60 ans et plus) pour lesquels les repas (repas familiaux, repas au restaurant) sont au centre de l’existence ; les « confinés à domicile » (21 % des 60 ans et plus), qui consacrent l’essentiel de leurs loisirs à la télévision et à la famille ; enfin, les « exclus » (15 % des 60 ans et plus), qui non seulement sortent peu, mais ont également un faible taux de pratique pour les activités intérieures (jardinage, bricolage, tricot, lecture, et même télévision). Ces six groupes présentent des caractéristiques marquées en termes d’âge, d 19;ancienne catégorie socio-professionnelle et, surtout, de niveau d’études, le diplôme constituant la variable la plus discriminante (les plus diplômés étant, par exemple, surreprésentés parmi les « assoiffés de culture » et sous-représentés parmi les « exclus ») (Paillat, 1993). Une autre typologie, centrée sur la place occupée par la télévision dans l’existence – et élaborée à partir d’entretiens réalisés avec des personnes âgées de plus de 75 ans – a permis, quant à elle, de dégager trois modèles : dans le premier, la télévision est au cœur de l’existence ; dans le deuxième, elle est maintenue à sa lisière ; dans le troisième, son importance varie en fonction des circonstances, notamment suivant les saisons (il ne lui est pas donné priorité, mais elle en vient à occuper une place importante lorsque les occupations alternatives se font peu nombreuses) (Caradec, 2003a).
 
La transformation des pratiques culturelles au cours du vieillissement
 
 
Portons maintenant un troisième regard sur les pratiques culturelles des plus âgés, qui se différencie des deux précédents par le point de vue dynamique qu’il adopte, et qui va nous permettre d’observer comment ces pratiques se transforment au cours de l’avancée en âge. Il est possible de mener une telle investigation à deux niveaux d’analyse différents que nous envisagerons tour à tour : le premier considère l’évolution d’une cohorte (l’ensemble des personnes nées dans une même période de temps), le second le vieillissement individuel.
Les enquêtes quantitatives pseudo-longitudinales qui nous ont permis d’observer combien les « personnes âgées » avaient changé au cours des trente dernières années peuvent être lues d’une autre manière, en suivant l’évolution des comportements d’une même cohorte au cours du temps. Cette approche permet de nuancer la vision, beaucoup trop grossière, d’un repli massif sur l’espace domestique qui se produirait autour de la soixantaine.
Ainsi, entre 1973 et 1988, les évolutions dans les pratiques de loisir de la cohorte 1914-1933 (âgée de 40-59 ans en 1973 et de 55-74 ans en 1988) apparaissent contrastées. D’un côté, on note bien une tendance au repli, attestée par la préférence accrue pour les loisirs intérieurs, ainsi qu’une diminution de certaines activités comme le cinéma. Mais, à l’inverse, d’autres pratiques sont en expansion : c’est le cas de la gymnastique ou des sorties pour assister à un concert de musique classique. Le développement d’activités nouvelles au cours de l’avancée en âge s’explique, tout d’abord, par un effet de période : ces activités ont crû dans l’ensemble de la population. Il renvoie aussi à l’effet d’âge associé à la cessation d’activité : l’augmentation du temps libre permet de s’engager dans des activités nouvelles. Le passage à la retraite est d’ailleurs susceptible de réduire quelque peu les écarts entre les milieux sociaux et entre les sexes : c’est ce que met en évidence, pour les activités physiques et sportives et pour les activités manuelles, une enquête réalisée au début des années 1980 (Paillat, 1989).
En étudiant des cohortes plus âgées, la baisse des activités et le repli sur le domicile apparaissent plus nettement. La comparaison de deux enquêtes suisses réalisées en 1979 et 1994 montre que la cohorte 1900-1914 (65-79 ans en 1979, 80-94 ans en 1994) a beaucoup réduit ses activités extérieures ainsi que certaines activités intérieures comme le jardinage, le bricolage ou les travaux d’aiguille (Lalive d’Epinay et al., 2000). Tous les indicateurs ne sont pas orientés à la baisse, cependant : bénéficiant d’un effet de période favorable, les passe-temps comme les mots-croisés ont augmenté, de même que les visites rendues par les proches.
Tournons-nous maintenant vers les données de la dernière enquête Pratiques culturelles de 1997. Elles laissent entrevoir un phénomène intéressant concernant l’évolution du rapport à la télévision au cours des années de retraite : la durée d’écoute augmente avec l’âge, mais les personnes les plus âgées, au-delà de 85 ans, ont une fréquence d’écoute plus faible (près de 20 % d’entre elles n’écoutent jamais ou pratiquement jamais la télévision) et une durée d’écoute moins élevée.
S’il est difficile, à partir de ces données transversales, de trancher entre une interprétation en termes d’effet de génération et une interprétation en termes d’effet d’âge, des entretiens réalisés auprès de personnes âgées de 75 à 98 ans plaident pour cette seconde clé explicative. On peut en effet considérer que cette évolution statistique est le résultat de deux processus de « déprise » qui se succèdent au cours du vieillissement : d’une part, une déprise par rapport aux activités extérieures, favorable à une écoute accrue de la télévision ; d’autre part, une déprise par rapport à la télévision elle-même.
Avant de décrire un peu plus précisément ces deux phases, il nous faut nous arrêter un instant sur la notion de « déprise », qui nous paraît d’une grande utilité pour caractériser le processus de vieillissement individuel (Barthe, Clément, Drulhe, 1988 ; Clément, Mantovani, Membrado, 1996 ; Caradec, 2001). Elle vise en effet à rendre compte du processus de « réaménagement de la vie » qui se produit lorsque les personnes vieillissent et se trouvent confrontées à une fatigue plus prégnante, à des problèmes de santé accrus, à des difficultés physiques croissantes ou encore à une diminution de leurs opportunités d’engagement. Elles sont alors amenées à abandonner certaines activités, qu’elles peuvent chercher à remplacer par d’autres qui leur sont plus accessibles, tout en s’efforçant de conserver les activités à leurs yeux les plus signifiantes. Or c’est bien ce phénomène de « déprise » qui est au cœur des transformations dans le rapport à la télévision au cours de l’avancée en âge et qui permet d’en distinguer deux étapes. Dans un premier temps, différents événements survenant au cours des années de retraite – la cessation d’activité, le décès de proches (et, en premier lieu, du conjoint), les sollicitations moins fréquentes des petits-enfants – dégagent du temps libre. Ce temps libéré se trouve fréquemment réinvesti, du moins en partie, dans l’écoute de la télévision. Ce média domestique présente en effet de nombreuses vertus : il donne le sentiment d’une présence, fournit une occupation, permet de se sentir relié au monde et de rester « en prise » sur des choses dont il a fallu se déprendre par ailleurs (et qui sont remplacées par leur succédané télévisuel, par exemple en regardant la messe à la télévision quand il devient difficile de se rendre à l’église, ou en suivant des reportages faute de pouvoir voyager). Dans un second temps, une tendance inverse se dessine chez les plus âgés. On assiste en effet à une déprise par rapport à la télévision elle-même, qui se traduit par une baisse de la durée d’écoute et, parfois, par un moindre intérêt à son égard. Cette seconde évolution s’explique par la combinaison de plusieurs phénomènes : la fatigue qui amène à se coucher plus tôt et à renoncer aux programmes du soir, les difficultés sensorielles qui limitent l’écoute, la lassitude éprouvée envers certaines émissions, le sentiment d’étrangeté par rapport à d’autres programmes, le refus de prendre sur soi les malheurs du monde dont les médias se font l’écho (Caradec, 2003b). Soulignons que cette limitation de l’écoute ne doit pas être interprétée comme une conséquence mécanique de la fatigue ou des difficultés physiques, mais plutôt comme une stratégie permettant de préserver d’autres activités jugées plus importantes. On peut illustrer cette idée en évoquant le cas d’une femme âgée de 89 ans qui, ayant perdu un œil et voyant mal de l’autre, évite désormais de regarder la télévision l’après-midi : cette renonciation, si elle résulte de ses problèmes oculaires, constitue aussi un choix de sa part, grâce auquel elle peut suivre le téléfilm de début de soirée qui est l’un de ses rares plaisirs quotidiens, l’occasion de retrouver ses « amis » télévisuels. Comme elle l’explique elle-même, « si je fatiguais [les yeux] l’après-midi je ne saurais plus écouter mon film le soir, et moi il me faut mon film ».
Ces trois rapides aperçus des comportements culturels de la population âgée montrent la nécessité de multiplier les points de vue pour éviter de tomber dans des images trop simples d’une réalité éminemment complexe. Ainsi, on peut certes affirmer que les « personnes âgées » ont des pratiques culturelles spécifiques ; mais il faut aussitôt nuancer cette assertion en indiquant, d’une part, que cette spécificité est moins forte qu’il y a une trentaine d’années et, d’autre part, qu’il existe une diversité des pratiques culturelles dans la population âgée telle que les retraités sont souvent plus proches de personnes plus jeunes appartenant à la même catégorie sociale que de personnes du même âge socialement éloignées. Enfin, on ne peut que souligner l’intérêt de l’approche dynamique des comportements culturels qui montre de quelle manière leur transformation se trouve étroitement articulée au processus d’avancée en âge.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Barbier-Bouvet, J.-F. 1988. « La fin et les moyens : méthodologies des enquêtes sur la lecture », dans M. Poulain (sous la direction de), Pour une sociologie de la lecture. Lectures et lecteurs dans la France contemporaine, Paris, Éditions du Cercle de la librairie.
·  Barthe, J.-F. ; Clément, S. ; Drulhe, M. 1988. « Vieillesse ou vieillissement. Les processus d’organisation des modes de vie chez les personnes âgées », Les cahiers de la recherche sur le travail social, no 15, p. 11-31.
·  Blanpain, N. ; Pan Ké Shon. 1998. « Vieillir, c’est discourir… un peu », Gérontologie et société, no 86, p. 7-22.
·  Bréchon, P. 2000 (sous la direction de). Les valeurs des Français. Évolutions de 1980 à 2000, Paris, A. Colin.
·  Caradec, V. 2001. Sociologie de la vieillesse et du vieillissement, Paris, Nathan.
·  Caradec, V. ; Bonnette-Lucat, C. 2001. Personnes vieillissantes et médias domestiques. Exploitation secondaire de l’enquête « Pratiques culturelles des Français » et exploration qualitative, rapport pour le ministère de la Culture.
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·  Caradec, V. 2003b. « Vieillissement et rapport à la télévision », Réseaux, no 119, p. 121-152.
·  Clément, S. ; Mantovani, J. ; Membrado, M. 1996. « Vivre la ville à la vieillesse : se ménager et se risquer », Les annales de la recherche urbaine, no 73, p. 90-98.
·  Delbès, C. ; Gaymu, J. « Le repli des anciens sur les loisirs domestiques », Population, no 3, p. 689-720.
·  Donnat, O. 1998. Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Paris, La Documentation française.
·  Dumartin, S. ; Taché, C. 2001. Équipement des ménages en biens durables électro-ménagers, audiovisuels et de communication, Paris insee, coll. « Insee-résultats », no737.
·  Lalive d’Epinay, C. et alii. 2000. Vieillesses au fil du temps, Lausanne, Réalités sociales.
·  Paillat, P. 1989 (sous la direction de). Passages de la vie active à la retraite, Paris, puf.
·  Paillat, P. 1993 (sous la direction de). Les pratiques culturelles des personnes âgées, Paris, La Documentation française.
 
NOTES
 
[*] Vincent Caradec, professeur de sociologie, université de Lille-3, ufr idist, bp149, 59653 Villeneuve-d’Ascq cedex.
[1] Ces données proviennent d’une exploitation secondaire de l’enquête Pratiques culturelles de 1997, portant sur le sous-échantillon des « retraités » de plus de 55 ans (i.e., pour être plus précis, l’ensemble des personnes inactives âgées de 55 ans et plus, qu’ils soient retraités ou femmes au foyer). Cette exploitation secondaire a été réalisée en collaboration avec Claude Bonnette-Lucat (Caradec, Bonnette-Lucat, 2001).
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