2004
EMPAN
Le dossier / « Vieillir idiot ? »
Retraités, oui. En retrait, non
L’engagement des retraités dans la vie associative
Gérard Muller
[*]
La vie associative est un reflet de la société et elle en
accompagne les transformations.
Bien avant que le droit de s’associer ne soit reconnu par la
loi du 1er juillet 1901 – la
liberté d’association étant, depuis l’arrêt du Conseil constitutionnel en date
du 16 juillet 1971, l’un des principes fondamentaux de la République –
existaient déjà des formes d’associations dans lesquelles les « anciens »
avaient toute leur place.
Jusqu’au milieu du xixe siècle, les groupes de sociabilité
traditionnels sont constitués par la famille, le milieu professionnel et la
paroisse.
Au niveau de la paroisse, on trouve la confrérie, association
pieuse de laïques dont l’origine remonte au Moyen Âge et dont le rôle était de
donner de l’éclat aux offices religieux et de prendre en charge le culte des
morts, et le conseil de fabrique, chargé de l’entretien de l’église. Tous les
deux étaient généralement présidés par un « ancien ».
Dans le monde du travail, les corporations, à l’origine
associations d’artisans groupés en vue de réglementer leur profession et de
défendre leurs intérêts, se sont étendues ensuite à d’autres corps de métiers
(marchands, notaires…). Là encore, des « anciens », choisis pour leur
expérience et la sagesse de leurs conseils, en assurent souvent la
direction.
Dans la France rurale du xixe siècle, ce sont des grands
propriétaires terriens « retraités » qui animent les sociétés
d’agriculture.
Et, pour prendre deux exemples de création d’association
:
- Jean Macé, à 51 ans, âge déjà bien avancé pour l’époque,
fonde en 1866 la Ligue de l’enseignement qu’il continuera à diriger jusqu’à sa
mort en 1894 ;
- Émile Loubet, à l’issue de son septennat de président de la
République, devient en 1907, à 69 ans, le premier président de l’Union
française des colonies de vacances.
Dans les toutes premières associations existant en France, les
personnes de plus de 50 ans tiennent une place prépondérante mais, dans la
plupart des cas, il s’agit de notables, disposant à la fois de revenus
conséquents et d’un certain statut social.
Après la Grande Guerre, vont se développer parmi les « anciens
» un nouveau type d’associations : associations d’anciens combattants,
associations de veuves de guerre, associations de pupilles de la nation, et
créée par ceux qui ont servi outre-mer et qui restent attachés à l’Empire
français, la Ligue maritime et coloniale.
Trois sortes de motivations sont à l’origine de la création de
ces associations : la défense des droits et des intérêts ; la solidarité ; la
transmission du passé et le devoir de mémoire
Après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1945-1950, se
constituent, dans la mouvance des syndicats de salariés, les premières
associations de retraités. Il s’agit, là encore, au départ, de s’associer pour
obtenir la valorisation des pensions et exprimer en paroles et en actes une
solidarité à l’intérieur d’une même tranche d’âge.
Parallèlement à ces associations de retraités, commencent à se
développer les clubs du troisième âge, souvent déclarés en associations. Les
retraités qui en font partie y recherchent d’abord un espace relationnel. Ils y
voient une contrepartie à l’exclusion de la collectivité formée par
l’entreprise. L’association devient un groupe de références
identitaires.
Mais c’est aussi la possibilité de pratiquer des activités et
de meubler le temps. La sociologue Claudine Attias-Donfut explique que « c’est
autour des activités du temps libre que va se structurer, en grande partie, la
vie de retraité ».
Des clubs de retraités, on passe aux « universités du troisième
âge », dont le mérite a été d’ouvrir la formation permanente aux « anciens ».
Mais, là encore, on reste entre soi.
Le mouvement de mai 1968 touche également les personnes âgées,
qui ont ressenti, elles aussi, un besoin de dialogue et de communication. Cela
se traduit par une volonté de décloisonnement et la recherche d’une nouvelle
façon de vivre ensemble. Les universités du troisième âge deviennent des
universités inter-âges.
Ce souci de participation se montre particulièrement sensible
chez les retraités qui s’installent à la campagne, ceux que Jean Defrane
appelle les « rurbains », qui aspirent à s’intégrer au village d’accueil et à
créer une nouvelle vie collective. L’association devient alors pour eux un
facteur d’intégration.
C’est à partir des années 1970 que l’évolution du rapport des
retraités à la vie associative est la plus significative.
Citons quelques dates :
- 1973 : création de l’Institut national pour la retraite
active (inrac) qui a pour objectif
d’« apprendre aux retraités à créer et gérer une association afin de briser
l’isolement et de se faire reconnaître » ;
- 1975 : le septième plan consacre tout un volet à la
personne âgée qui devient « active et participante » ;
- – 1984 : le rapport Sueur au Premier ministre, « Changer la
retraite », contient des propositions pour le développement du volontariat des
retraités ; « l’association est un lieu où les retraités peuvent apporter leurs
compétences et leur encadrement » ;
- 1993 : le rapport d’Henri Théry au Conseil économique et
social sur « la place des retraités dans la vie sociale et économique »
démontre comment l’arrivée, relativement massive, des retraités bouleverse le
paysage associatif.
L’enquête sur la vie associative réalisée par le Credoc, à
l’occasion des assises nationales de la vie associative en février1999, montre
que le taux moyen de participation à une association a progressé de manière
spectaculaire chez les « seniors ». Il était de 23 % pour les plus de 60 ans en
1980, de 26 % en 1990, et de plus de 40 % en 1999. Mais il faut faire la
différence entre le fait d’adhérer à une association, qui peut n’être que
l’occasion de pratiquer une activité, et le fait de s’y engager et d’y exercer
des responsabilités à titre bénévole.
L’enquête du Credoc nous éclaire sur ce point en précisant que
17 % des plus de 60 ans, soit près de la moitié de ceux qui font partie d’une
association, y consacrent plus de dix heures par mois.
Le bénévolat s’est modernisé. On constate, depuis une ou deux
décennies, un glissement du bénévolat au volontariat.
Si ces deux notions recouvrent en France des réalités proches,
dans les pays anglo-saxons le volontariat représente une sorte de niveau
intermédiaire entre l’activité professionnelle et l’activité bénévole, une
sorte de « deuxième carrière ». C’est un peu le prolongement gratuit de
l’activité professionnelle exercée antérieurement, un moyen de continuer à
utiliser ses compétences et son expérience professionnelle. Les retraités
engagés dans ce volontariat en attendent, en retour, valorisation et
reconnaissance.
Les domaines d’intervention
Une enquête réalisée en 1993 par l’uniorpa (Union nationale des instances de
coordination, offices et réseaux de personnes âgées) auprès de ses offices
adhérents permettait de mieux connaître l’activité des retraités au sein de la
vie associative et d’évaluer, autant que faire se peut, leur engagement
bénévole.
Si les retraités sont présents dans tous les secteurs de la vie
associative, ce sont dans le domaine du sport et de l’action sociale qu’ils
s’investissent prioritairement.
20 % d’entre eux, sur les douze mille touchés par cette
enquête, consacrent leur bénévolat à l’accompagnement des clubs sportifs, en y
assurant des permanences, organisant des déplacements et participant même à
l’entraînement.
Le soutien scolaire, notamment de la part des retraités de
l’enseignement, et l’aide à l’insertion professionnelle des jeunes, par
l’accompagnement dans leurs démarches et les conseils pour les montages de
projets, viennent en seconde position ; ce qui démontre l’intérêt que portent
les anciens aux difficultés des jeunes générations.
Parmi d’autres enquêtes plus récentes, celle (déjà citée)
réalisée par le Credoc en 1999, confirme l’engagement des retraités dans le
champ de la solidarité et de l’animation.
Nombreux sont en effet les retraités qui s’investissent dans
l’animation d’associations et participent aux campagnes de solidarité
nationales ou internationales. Que ferait, par exemple, le Secours populaire ou
le Secours catholique sans le concours de leurs centaines de retraités
bénévoles ?
Et l’on peut citer également la contribution importante des
clubs des « aînés ruraux » à l’animation du milieu rural.
L’aide au développement dans les pays du tiers-monde bénéficie
aussi du concours bénévole des retraités. Qu’il s’agisse d’agir (Association générale des intervenants
retraités), d’ecti (Échanges et
consultations techniques internationaux) ou du gref (Groupement des retraités éducateurs sans
frontières), ces associations mobilisent aujourd’hui des retraités qui
interviennent dans les pays d’Afrique, d’Europe de l’est, d’Amérique latine…
pour accompagner dans un rapport de réciprocité et d’échanges, des projets
locaux, aider à la recherche de financement et à la promotion des acteurs
locaux.
Motivations
Les raisons pour lesquelles les retraités s’engagent dans la
vie associative sont multiples, diverses et propres à chacune des
personnes.
Les études menées dans le cadre de l’année internationale des
personnes âgées, en 1999, permettent toutefois de discerner les principales
d’entre elles :
- le souci d’échapper à la solitude et de garder un réseau
de relations sociales ;
- le besoin de se sentir encore utile et d’exercer des
responsabilités ;
- la possibilité de faire, ce qui n’a pas toujours été le
cas dans la vie professionnelle, une action qui plaise ;
- la volonté d’être toujours un acteur social, solidaire
des autres générations.
Les retraités ont aujourd’hui besoin d’une reconnaissance qui
passe par l’activité. Si l’insertion sociale est fondamentale pour les jeunes,
elle l’est tout autant pour les personnes âgées. Le fait de se savoir utile et
responsable est un facteur important de la santé physique et mentale.
Développer une politique cohérente d’aide au volontariat des
retraités permettrait sans doute de réduire, de manière non négligeable, des
dépenses de santé.
Besoins
Il est intéressant de mettre en parallèle les besoins
spécifiques des retraités et ceux de la société dans les mutations en
cours.
Besoins économiques
: le recul du « tout État » ou de « l’État-providence » a des conséquences
évidentes sur le budget social de la nation. Ce recul tend à restituer à la
société civile davantage de place et d’initiative, de même qu’il lui propose un
rôle économique nouveau, assorti de charges et de responsabilités.
Sommes-nous à ce point riches en ressources humaines que nous
puissions délibérément nous priver du concours, ne serait-ce qu’à temps
partiel, des retraités ?
Leur participation à de multiples tâches d’intérêt général
est aujourd’hui l’un des éléments du développement économique, qu’il faudra
bien un jour chiffrer.
La notion de « bénévolat valorisé » prendra alors tout son
sens.
Besoins sociaux : La
crise économique, les situations de grande pauvreté, les exclusions sociales,
la montée de la violence, nécessitent plus que jamais des efforts de
solidarité, au-delà des âges et des frontières.
Cette solidarité doit être de plus en plus
inter-générationnelle et interculturelle.
Les retraités, par leur expérience et leur disponibilité,
unissent deux réalités : savoir et avoir le temps de transmettre ce
savoir.
Et cela constitue une formidable chance à saisir pour la
société toute entière
Il est vrai qu’aujourd’hui un petit nombre de retraités se
servent des associations comme un tremplin personnel pour y exercer un pouvoir.
Rares, mais ils existent encore, les « présidents-directeurs-fondateurs » quasi
inamovibles qui bloquent les évolutions nécessaires et freinent l’accès des
générations plus jeunes dans leur association.
Le cumul des mandats n’existe pas que dans le domaine
politique.
À l’inverse, combien d’associations utilisent les retraités,
exploitant leur disponibilité en temps, parfois même en argent, limitant leur
activité à des tâches matérielles peu valorisantes, sans véritable
contrepartie.
Le bénévolat des retraités ne doit pas être aujourd’hui un
expédient destiné à pallier les insuffisances de moyens de la vie associative.
Il n’a son sens que dans une relation intergénérationnelle.
Quelle place pour les retraités dans la vie associative du
troisième millénaire ?
L’association est, par nature, le véhicule de l’émergence d’une
demande sociale nouvelle. Elle joue un rôle irremplaçable pour écouter,
identifier, et exprimer les besoins émergents que le marché ou la puissance
publique ne savent pas toujours reconnaître, ni à fortiori satisfaire.
L’association est un lieu d’échange et de relations, non pas
imposés mais choisis, sur la base d’un contrat qui lie entre eux les
adhérents.
La culture associative est un moyen de conjuguer l’autonomie et
la solidarité, la différence et l’appartenance.
Les retraités ont leur place, toute leur place, mais aussi rien
que leur place, dans la vie associative.
Leur engagement volontaire représente un vrai travail qui
implique une capacité de mettre en œuvre et la possibilité d’inscrire son
empreinte dans ce qui est réalisé.
Il s’agit d’un travail spécifique, choisi et non concurrentiel
de l’emploi. Ce travail s’inscrit dans un processus actif de développement des
personnes et des groupes.
Il se situe dans une perspective de solidarité, en fonction de
sa capacité à créer des interrelations (entre les âges, les cultures, les
milieux sociaux) et à susciter des partages.
Encore faut-il faciliter l’accès à la vie associative à tous
les retraités qui le souhaitent, et pas uniquement à ceux qui en auraient les
moyens.
Le bénévolat associatif doit s’accompagner d’une couverture des
risques et du remboursement des frais engagés.
Il faut également réaffirmer le droit, pour les retraités, à la
formation permanente.
Vieillissement et vie associative sont loin d’être
incompatibles ; l’objectif est bien de faire des retraités des partenaires
sociaux à part entière.
Développer leur engagement volontaire comme acteurs de la vie
économique, sociale et culturelle, c’est :
- favoriser l’épanouissement des ressources propres à chacun
;
- faire de cet âge qu’il ne soit plus le troisième, mais un
nouvel âge de la vie, une nouvelle aventure, un nouvel espoir ;
- contribuer aussi au progrès d’une société plus
conviviale.
·
Bonnet, M. 2001. «
Les personnes âgées dans la société », rapport au Conseil économique et
social.
·
« Changer la retraite », rapport Sueur, 1984.
·
Gaullier, X. 1998.
Une deuxième carrière.
·
« Les retraités dans l’espace rural »,
Actes du colloque, Fédération
départementale des foyers ruraux de la Haute-Garonne, mars 1994.
·
« Les retraités, une chance pour la société », revue
Notre temps, octobre 1988.
·
Raynouard, Y. ;
Gaillardot, L. 1990. Les plus de
soixante ans refont le monde.
·
Thery, H. 1993. « Les
activités d’utilité sociale des retraités et des personnes âgées », rapport au
Conseil économique et social.
·
« Une société pour tous les âges », rapport du comité de
pilotage de l’année internationale des personnes âgées, ministère de l’Emploi
et de la Solidarité, 1999.
[*]
Gérard Muller, vice-président de l’
uniorpa, Union nationale des instances de
coordination, offices et réseaux de personnes âgées, 45 rue Chabaud,
bp 2089, 51073 Reims cedex.