Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 62 à 67
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Le dossier / « Vieillir idiot ? »

no52 2003/4

La vie associative est un reflet de la société et elle en accompagne les transformations.
Bien avant que le droit de s’associer ne soit reconnu par la loi du 1er juillet 1901 – la liberté d’association étant, depuis l’arrêt du Conseil constitutionnel en date du 16 juillet 1971, l’un des principes fondamentaux de la République – existaient déjà des formes d’associations dans lesquelles les « anciens » avaient toute leur place.
 
Un peu d’histoire
 
 
Jusqu’au milieu du xixe siècle, les groupes de sociabilité traditionnels sont constitués par la famille, le milieu professionnel et la paroisse.
Au niveau de la paroisse, on trouve la confrérie, association pieuse de laïques dont l’origine remonte au Moyen Âge et dont le rôle était de donner de l’éclat aux offices religieux et de prendre en charge le culte des morts, et le conseil de fabrique, chargé de l’entretien de l’église. Tous les deux étaient généralement présidés par un « ancien ».
Dans le monde du travail, les corporations, à l’origine associations d’artisans groupés en vue de réglementer leur profession et de défendre leurs intérêts, se sont étendues ensuite à d’autres corps de métiers (marchands, notaires…). Là encore, des « anciens », choisis pour leur expérience et la sagesse de leurs conseils, en assurent souvent la direction.
Dans la France rurale du xixe siècle, ce sont des grands propriétaires terriens « retraités » qui animent les sociétés d’agriculture.
Et, pour prendre deux exemples de création d’association :
  • Jean Macé, à 51 ans, âge déjà bien avancé pour l’époque, fonde en 1866 la Ligue de l’enseignement qu’il continuera à diriger jusqu’à sa mort en 1894 ;
  • Émile Loubet, à l’issue de son septennat de président de la République, devient en 1907, à 69 ans, le premier président de l’Union française des colonies de vacances.
Dans les toutes premières associations existant en France, les personnes de plus de 50 ans tiennent une place prépondérante mais, dans la plupart des cas, il s’agit de notables, disposant à la fois de revenus conséquents et d’un certain statut social.
Après la Grande Guerre, vont se développer parmi les « anciens » un nouveau type d’associations : associations d’anciens combattants, associations de veuves de guerre, associations de pupilles de la nation, et créée par ceux qui ont servi outre-mer et qui restent attachés à l’Empire français, la Ligue maritime et coloniale.
Trois sortes de motivations sont à l’origine de la création de ces associations : la défense des droits et des intérêts ; la solidarité ; la transmission du passé et le devoir de mémoire
Après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1945-1950, se constituent, dans la mouvance des syndicats de salariés, les premières associations de retraités. Il s’agit, là encore, au départ, de s’associer pour obtenir la valorisation des pensions et exprimer en paroles et en actes une solidarité à l’intérieur d’une même tranche d’âge.
Parallèlement à ces associations de retraités, commencent à se développer les clubs du troisième âge, souvent déclarés en associations. Les retraités qui en font partie y recherchent d’abord un espace relationnel. Ils y voient une contrepartie à l’exclusion de la collectivité formée par l’entreprise. L’association devient un groupe de références identitaires.
Mais c’est aussi la possibilité de pratiquer des activités et de meubler le temps. La sociologue Claudine Attias-Donfut explique que « c’est autour des activités du temps libre que va se structurer, en grande partie, la vie de retraité ».
Des clubs de retraités, on passe aux « universités du troisième âge », dont le mérite a été d’ouvrir la formation permanente aux « anciens ». Mais, là encore, on reste entre soi.
Le mouvement de mai 1968 touche également les personnes âgées, qui ont ressenti, elles aussi, un besoin de dialogue et de communication. Cela se traduit par une volonté de décloisonnement et la recherche d’une nouvelle façon de vivre ensemble. Les universités du troisième âge deviennent des universités inter-âges.
Ce souci de participation se montre particulièrement sensible chez les retraités qui s’installent à la campagne, ceux que Jean Defrane appelle les « rurbains », qui aspirent à s’intégrer au village d’accueil et à créer une nouvelle vie collective. L’association devient alors pour eux un facteur d’intégration.
C’est à partir des années 1970 que l’évolution du rapport des retraités à la vie associative est la plus significative.
Citons quelques dates :
  • 1973 : création de l’Institut national pour la retraite active (inrac) qui a pour objectif d’« apprendre aux retraités à créer et gérer une association afin de briser l’isolement et de se faire reconnaître » ;
  • 1975 : le septième plan consacre tout un volet à la personne âgée qui devient « active et participante » ;
  • – 1984 : le rapport Sueur au Premier ministre, « Changer la retraite », contient des propositions pour le développement du volontariat des retraités ; « l’association est un lieu où les retraités peuvent apporter leurs compétences et leur encadrement » ;
  • 1993 : le rapport d’Henri Théry au Conseil économique et social sur « la place des retraités dans la vie sociale et économique » démontre comment l’arrivée, relativement massive, des retraités bouleverse le paysage associatif.
L’enquête sur la vie associative réalisée par le Credoc, à l’occasion des assises nationales de la vie associative en février1999, montre que le taux moyen de participation à une association a progressé de manière spectaculaire chez les « seniors ». Il était de 23 % pour les plus de 60 ans en 1980, de 26 % en 1990, et de plus de 40 % en 1999. Mais il faut faire la différence entre le fait d’adhérer à une association, qui peut n’être que l’occasion de pratiquer une activité, et le fait de s’y engager et d’y exercer des responsabilités à titre bénévole.
L’enquête du Credoc nous éclaire sur ce point en précisant que 17 % des plus de 60 ans, soit près de la moitié de ceux qui font partie d’une association, y consacrent plus de dix heures par mois.
Le bénévolat s’est modernisé. On constate, depuis une ou deux décennies, un glissement du bénévolat au volontariat.
Si ces deux notions recouvrent en France des réalités proches, dans les pays anglo-saxons le volontariat représente une sorte de niveau intermédiaire entre l’activité professionnelle et l’activité bénévole, une sorte de « deuxième carrière ». C’est un peu le prolongement gratuit de l’activité professionnelle exercée antérieurement, un moyen de continuer à utiliser ses compétences et son expérience professionnelle. Les retraités engagés dans ce volontariat en attendent, en retour, valorisation et reconnaissance.
 
Les domaines d’intervention
 
 
Une enquête réalisée en 1993 par l’uniorpa (Union nationale des instances de coordination, offices et réseaux de personnes âgées) auprès de ses offices adhérents permettait de mieux connaître l’activité des retraités au sein de la vie associative et d’évaluer, autant que faire se peut, leur engagement bénévole.
Si les retraités sont présents dans tous les secteurs de la vie associative, ce sont dans le domaine du sport et de l’action sociale qu’ils s’investissent prioritairement.
20 % d’entre eux, sur les douze mille touchés par cette enquête, consacrent leur bénévolat à l’accompagnement des clubs sportifs, en y assurant des permanences, organisant des déplacements et participant même à l’entraînement.
Le soutien scolaire, notamment de la part des retraités de l’enseignement, et l’aide à l’insertion professionnelle des jeunes, par l’accompagnement dans leurs démarches et les conseils pour les montages de projets, viennent en seconde position ; ce qui démontre l’intérêt que portent les anciens aux difficultés des jeunes générations.
Parmi d’autres enquêtes plus récentes, celle (déjà citée) réalisée par le Credoc en 1999, confirme l’engagement des retraités dans le champ de la solidarité et de l’animation.
Nombreux sont en effet les retraités qui s’investissent dans l’animation d’associations et participent aux campagnes de solidarité nationales ou internationales. Que ferait, par exemple, le Secours populaire ou le Secours catholique sans le concours de leurs centaines de retraités bénévoles ?
Et l’on peut citer également la contribution importante des clubs des « aînés ruraux » à l’animation du milieu rural.
L’aide au développement dans les pays du tiers-monde bénéficie aussi du concours bénévole des retraités. Qu’il s’agisse d’agir (Association générale des intervenants retraités), d’ecti (Échanges et consultations techniques internationaux) ou du gref (Groupement des retraités éducateurs sans frontières), ces associations mobilisent aujourd’hui des retraités qui interviennent dans les pays d’Afrique, d’Europe de l’est, d’Amérique latine… pour accompagner dans un rapport de réciprocité et d’échanges, des projets locaux, aider à la recherche de financement et à la promotion des acteurs locaux.
 
Motivations et besoins
 
 
Motivations
Les raisons pour lesquelles les retraités s’engagent dans la vie associative sont multiples, diverses et propres à chacune des personnes.
Les études menées dans le cadre de l’année internationale des personnes âgées, en 1999, permettent toutefois de discerner les principales d’entre elles :
  • le souci d’échapper à la solitude et de garder un réseau de relations sociales ;
  • le besoin de se sentir encore utile et d’exercer des responsabilités ;
  • la possibilité de faire, ce qui n’a pas toujours été le cas dans la vie professionnelle, une action qui plaise ;
  • la volonté d’être toujours un acteur social, solidaire des autres générations.
Les retraités ont aujourd’hui besoin d’une reconnaissance qui passe par l’activité. Si l’insertion sociale est fondamentale pour les jeunes, elle l’est tout autant pour les personnes âgées. Le fait de se savoir utile et responsable est un facteur important de la santé physique et mentale.
Développer une politique cohérente d’aide au volontariat des retraités permettrait sans doute de réduire, de manière non négligeable, des dépenses de santé.
Besoins
Il est intéressant de mettre en parallèle les besoins spécifiques des retraités et ceux de la société dans les mutations en cours.
Besoins économiques : le recul du « tout État » ou de « l’État-providence » a des conséquences évidentes sur le budget social de la nation. Ce recul tend à restituer à la société civile davantage de place et d’initiative, de même qu’il lui propose un rôle économique nouveau, assorti de charges et de responsabilités.
Sommes-nous à ce point riches en ressources humaines que nous puissions délibérément nous priver du concours, ne serait-ce qu’à temps partiel, des retraités ?
Leur participation à de multiples tâches d’intérêt général est aujourd’hui l’un des éléments du développement économique, qu’il faudra bien un jour chiffrer.
La notion de « bénévolat valorisé » prendra alors tout son sens.
Besoins sociaux : La crise économique, les situations de grande pauvreté, les exclusions sociales, la montée de la violence, nécessitent plus que jamais des efforts de solidarité, au-delà des âges et des frontières.
Cette solidarité doit être de plus en plus inter-générationnelle et interculturelle.
Les retraités, par leur expérience et leur disponibilité, unissent deux réalités : savoir et avoir le temps de transmettre ce savoir.
Et cela constitue une formidable chance à saisir pour la société toute entière
 
Les dérives possibles
 
 
Il est vrai qu’aujourd’hui un petit nombre de retraités se servent des associations comme un tremplin personnel pour y exercer un pouvoir. Rares, mais ils existent encore, les « présidents-directeurs-fondateurs » quasi inamovibles qui bloquent les évolutions nécessaires et freinent l’accès des générations plus jeunes dans leur association.
Le cumul des mandats n’existe pas que dans le domaine politique.
À l’inverse, combien d’associations utilisent les retraités, exploitant leur disponibilité en temps, parfois même en argent, limitant leur activité à des tâches matérielles peu valorisantes, sans véritable contrepartie.
Le bénévolat des retraités ne doit pas être aujourd’hui un expédient destiné à pallier les insuffisances de moyens de la vie associative. Il n’a son sens que dans une relation intergénérationnelle.
 
Quelle place pour les retraités dans la vie associative du troisième millénaire ?
 
 
L’association est, par nature, le véhicule de l’émergence d’une demande sociale nouvelle. Elle joue un rôle irremplaçable pour écouter, identifier, et exprimer les besoins émergents que le marché ou la puissance publique ne savent pas toujours reconnaître, ni à fortiori satisfaire.
L’association est un lieu d’échange et de relations, non pas imposés mais choisis, sur la base d’un contrat qui lie entre eux les adhérents.
La culture associative est un moyen de conjuguer l’autonomie et la solidarité, la différence et l’appartenance.
Les retraités ont leur place, toute leur place, mais aussi rien que leur place, dans la vie associative.
Leur engagement volontaire représente un vrai travail qui implique une capacité de mettre en œuvre et la possibilité d’inscrire son empreinte dans ce qui est réalisé.
Il s’agit d’un travail spécifique, choisi et non concurrentiel de l’emploi. Ce travail s’inscrit dans un processus actif de développement des personnes et des groupes.
Il se situe dans une perspective de solidarité, en fonction de sa capacité à créer des interrelations (entre les âges, les cultures, les milieux sociaux) et à susciter des partages.
Encore faut-il faciliter l’accès à la vie associative à tous les retraités qui le souhaitent, et pas uniquement à ceux qui en auraient les moyens.
Le bénévolat associatif doit s’accompagner d’une couverture des risques et du remboursement des frais engagés.
Il faut également réaffirmer le droit, pour les retraités, à la formation permanente.
Vieillissement et vie associative sont loin d’être incompatibles ; l’objectif est bien de faire des retraités des partenaires sociaux à part entière.
Développer leur engagement volontaire comme acteurs de la vie économique, sociale et culturelle, c’est :
  • favoriser l’épanouissement des ressources propres à chacun ;
  • faire de cet âge qu’il ne soit plus le troisième, mais un nouvel âge de la vie, une nouvelle aventure, un nouvel espoir ;
  • contribuer aussi au progrès d’une société plus conviviale.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bonnet, M. 2001. « Les personnes âgées dans la société », rapport au Conseil économique et social.
·  « Changer la retraite », rapport Sueur, 1984.
·  Gaullier, X. 1998. Une deuxième carrière.
·  « Les retraités dans l’espace rural », Actes du colloque, Fédération départementale des foyers ruraux de la Haute-Garonne, mars 1994.
·  « Les retraités, une chance pour la société », revue Notre temps, octobre 1988.
·  Raynouard, Y. ; Gaillardot, L. 1990. Les plus de soixante ans refont le monde.
·  Thery, H. 1993. « Les activités d’utilité sociale des retraités et des personnes âgées », rapport au Conseil économique et social.
·  « Une société pour tous les âges », rapport du comité de pilotage de l’année internationale des personnes âgées, ministère de l’Emploi et de la Solidarité, 1999.
 
NOTES
 
[*] Gérard Muller, vice-président de l’uniorpa, Union nationale des instances de coordination, offices et réseaux de personnes âgées, 45 rue Chabaud, bp 2089, 51073 Reims cedex.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Gérard Muller, vice-président de l’uniorpa, Union nationale...
[suite] Suite de la note...