Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 68 à 76
doi: 10.3917/empa.052.0068

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Le dossier / Une « génération impensée » des professionnels des tic ?

no52 2003/4

Non sans ironie, Manuel Castells a annoncé en préambule de son intervention au sommet mondial de la société de l’information de Bilbao [1] qu’il entrevoyait bien une solution à la faible appropriation des personnes âgées sur la question des nouveaux objets communicants. Cette solution serait naturelle et biologique, il suffirait de laisser au temps le temps de faire son œuvre. L’auditoire, amusé par cette remarque, fut rapidement ramené à plus de gravité. La place des personnes âgées dans la mise en œuvre de la société de l’information est une question tout à fait centrale dont il fallait se préoccuper, étant donnée la forte proportion des plus de 55 ans dans les sociétés occidentales. Ce choix de borner notre population aux plus de 55 ans peut être perçu comme arbitraire et, dans une certaine mesure, offensant pour ceux qui atteignent souvent à cet âge-là le sommet de leur carrière professionnelle. Pourtant, confronté à la question des objets communicants et à ses difficultés d’appropriation, et mis en perspective avec l’essor de la « société en réseaux » (Castells, 1996), il trouve un certain nombre de justifications.
 
La « génération de l’Algérie [2] » confrontée aux nouveaux objets communicants…
 
 
Tout point de vue monolithique sur les personnes âgées serait absurde. Si le vieillissement touche tout le monde, ses conséquences, bien connues des ergonomes [3], se déclenchent à différents âges de la vie et dans des proportions très singulières selon les individus. Cela étant dit, un certain nombre d’études montrent qu’à partir de 50 ans un « processus de déclin se manifeste significativement dans les performances des personnes [4] ». Les techniques, celles de l’information et de la communication (tic) en particulier, ont alors été présentées comme des réponses palliatives visant à faciliter la vie des individus. « L’adaptation des produits de la vie courante au vieillissement » (Conte, 2001) a très rapidement concerné les plus de 50 ans, avec un argumentaire relevant tout autant de visées objectives que de considérations normatives. La fin des années 1990 est une période durant laquelle de nombreuses études traitant de l’articulation entre « processus de vieillissement » et « tic » ont été engagées. L’argument qui semblait alors justifier à lui seul le seuil de 50 ans comme étant l’âge à partir duquel on devait commencer à s’interroger sur cette problématique, était celui d’un taux d’équipement moins important pour cette génération « qui n’a pas été en contact avec l’informatique pendant sa jeunesse et pour qui un effort d’adaptation serait nécessaire » (Dumartin, Mignard, 1999). Des programmes ambitieux ont été engagés, notamment sur la base de ce constat [5] partagé aussi bien par le monde de la recherche que par celui des acteurs publics et privés. L’actualisation de cet argument qui nous paraît recevable, nous conduit à rehausser ce seuil aux plus de 55 ans, ceux-là même qui en avaient 50 à la fin des années 1990.
Cette assimilation d’une génération d’individus à une génération d’innovations techniques ne suffit pas toutefois à justifier un choix qui, dès lors, pourrait de façon simpliste donner « l’impression d’un lien automatique entre âge et attitudes à l’égard de la technologie » (Eve, 2001). Mais ignorer totalement cette relation reviendrait à nier l’existence pourtant palpable du « choc des générations » (Préel, 2000). Or, si le caractère automatique des freins à l’usage selon l’appartenance à une classe d’âge nous paraît relever d’une vision erronée de la réalité (ceux qui avaient 60 ans en 1900 n’ont certainement pas les mêmes types de problèmes d’appropriation à l’égard de la technique que leurs congénères de l’an 2000), l’effet d’appartenance à une même génération nous paraît devoir être pris en considération comme variable explicative du déficit constaté en matière d’offre et de demande à l’égard des tic. C’est donc sur la frange de population qui a aujourd’hui entre 56 et 65 ans, la « génération de l’Algérie » comme la qualifie Bernard Préel, que nous souhaitons travailler.
 
Poser l’hypothèse de l’existence d’une génération « de transition »
 
 
L’hypothèse qu’il s’agit de défendre consiste à considérer qu’il n’existe pas, pour cette génération, de véritable adéquation entre l’offre, qui se constitue le plus souvent autour des personnes âgées dépendantes [6], et la demande, dont les contours restent difficiles à cerner. Au-delà du simple constat de la nécessaire prise en compte des personnes âgées dans la mise en œuvre de la société de l’information, constat auquel nous souscrivons volontiers, il importe donc de s’interroger sur le statut de l’usager appartenant à cette génération spécifique, sur la place qui lui est réservée, tout autant que sur celle qu’il revendique. L’idée d’une possible impasse de la part des acteurs publics et privés sur cette « génération de transition » est alors mise en débat.
Nous souhaitons, dans cette perspective, reconsidérer la façon dont cette génération d’usagers âgés « non dépendants » sont invités à prendre une part active dans la mise en œuvre d’une telle société, et mettre en évidence l’incapacité de notre société à dépasser les stéréotypes qui confinent finalement l’usager âgé dans un rôle de simple bénéficiaire de la technologie, plutôt que dans celui de co-concepteur de cette dernière. Cela est d’autant plus surprenant que l’on serait entré dans une « sociopolitique des usages » (Vedel, 1994)_ plaçant l’usager dans une situation « d’inter-relations complexes entre outil et contexte, offre et utilisation, technique et social » (Vedel, 1994).
L’hypothèse de l’existence d’une « génération de transition » conduit au moins à deux types de réflexion.
Du point de vue de l’éthique et de la morale, il semble injuste d’accepter « le sacrifice d’une génération » sur le seul motif qu’elle serait une génération de transition, pas assez jeune pour trouver un grand intérêt aux produits technologiques aujourd’hui sur le marché, et pas assez âgée pour nécessiter l’accompagnement de produits technologiques qui appartiennent davantage au registre du « paramédical ».
D’un point de vue plus pragmatique, il apparaît tout à fait dommageable de se passer de près de 30 % de la population, alors que celle-ci, pour une bonne partie, est encore au travail et occupe des postes à responsabilités. Les décisionnaires sont le plus souvent des quinquagénaires et sexagénaires. Ce sont ces personnes qui, dans de multiples sphères professionnelles (publiques comme privées), engagent des décisions dont les conséquences sont sociétales. Elles impriment des tendances fortes et structurantes sur la façon dont se décline une certaine vision du monde, et par là même une certaine vision de la place des hommes et des femmes dans la société. Simplement, les anticipations sur l’évolution des marchés et le souci du retour sur investissement peuvent les conduire à privilégier des réponses qui, quand elles s’adressent à un public âgé, le cantonnent au mieux dans un rôle de prescripteur d’achat pour les générations plus jeunes et/ou plus âgées, et le plus souvent dans celui d’heureux bénéficiaires d’une technologie aux vertus palliative et prothétique.
 
Les 56-65 ans, une génération en activité…
 
 
Pourtant, le caractère solvable et consumériste de cette génération ne fait aucun doute. Elle n’est pas particulièrement touchée par le problème latent du paiement des retraites, et elle a prouvé par le passé sa capacité à participer pleinement à la « société de consommation ». C’est une génération qui se situe entre la préretraite et la retraite, période qui présente, selon Vincent Caradec, trois caractéristiques majeures : « Un nouveau mode de vie ; des relations familiales marquées par la présence de jeunes petits-enfants ; un réaménagement de l’espace domestique » (Caradec, 2001). C’est aussi le moment de l’acquisition d’objets technologiques, notamment le téléphone portable, précise l’auteur, ce qui est un indicateur objectif de l’intérêt pour la technologie dès lors qu’elle recouvre un sentiment d’utilité. L’argument d’un refus de principe à l’égard des tic et de l’innovation n’est donc pas recevable. C’est enfin une génération soucieuse de rester active, soit en repoussant le départ à la retraite, soit en s’investissant dans des associations revendiquant cette volonté de maintenir une activité profitable pour l’ensemble de la société [7]. En outre, elle ne connaît pas encore les problèmes physiques des plus âgés ce qui ne l’incite pas à se procurer des produits palliatifs, dont l’offre, nous allons le constater, est relativement abondante. Pour autant, les chiffres avancés par des organismes de sondages comme mediamétrie© ou le credoc© montrent que c’est une génération qui, pour la majorité, n’arrive pas à tirer partie des potentialités des tic et ne porte qu’un assez faible intérêt à l’égard de la plupart des innovations [8]. Cette tendance n’est pas spécifique au seul cas français. L’étude intitulée « The older generation and the European information society : access to the information society » en atteste : « Only a small proportion of older people (defined as the 55+ age group) in Europe have experience of an access to ict (Information and Communication Technologies), less than other age group [9]. » Cette faible implication des plus de 55 ans en matière d’usage ne signifie pas pour autant un désintérêt manifeste à l’égard des tic. On peut même avancer que les attentes de cette population à l’égard des technologies de l’information et de la communication ne sont pas si éloignées de celles déclarées par les générations plus jeunes.
 
…qui a des attentes assez proches des générations plus jeunes
 
 
Une recherche engagée dans le cadre du programme ist de la commission européenne nous permet d’avancer que les attentes de la population en direction des tic sont finalement assez semblables. Le programme elba [10] qui réunit, outre les chercheurs de l’université de Toulouse-Le Mirail, un consortium composé d’une collectivité locale (la ville de Grenoble), d’industriels du secteur des télécoms (Yellowmap, vodafone) et de commerçants (hero), a été engagé avec pour objectif de mieux connaître la façon dont les usagers du mobile recevraient une information publicitaire ou de type « service à la population » sur leur téléphone portable ou encore sur des supports aménagés dans les transports collectifs. Jusqu’à quel point ces informations peuvent-elles être acceptées par les usagers, quelles sont les raisons qui peuvent expliquer des comportements plus ou moins bienveillants ou positifs à leur sujet ?
La problématique retenue consistait à considérer que l’accueil réservé à ce type d’information n’est pas indifférent du contexte socio-spatial y présidant, de l’intensité d’usage, de la plus ou moins grande mobilité géographique des usagers, du profil socio-économique de l’individu, de la capacité des usagers à imaginer et formaliser des usages autres que ceux déjà existant et, enfin, de l’âge de l’usager.
Dans une première phase de l’étude, une enquête basée sur le déclaratif des individus nous a permis de mesurer non seulement les tendances générales qui prédominent à l’égard de cette offre, mais aussi les différences notables qui peuvent apparaître en particulier entre les différentes classes d’âge. Ces résultats constituent une base de comparaison intéressante pour notre démonstration.
D’une manière générale, les usagers du téléphone portable sont plutôt réticents à l’idée de recevoir des messages publicitaires sur leur mobile. 46 % des utilisateurs y sont opposés, 20 % y mettent un certain nombre de conditions, et seulement 33 % sont favo-rables à cette possibilité. Lorsqu’on s’intéresse uniquement à la population des plus de 55 ans, cette réticence est encore plus marquée. Sur les 62 usagers âgés de plus de 55 ans possédant un portable, seulement 29,4 % y sont favorables pour la classe d’âge 56-65 ans et 25 % pour les plus de 65 ans. Une lecture un peu caricaturale des résultats pourrait défendre les conclusions suivantes : les jeunes sont ceux qui acceptent le plus facilement cette perspective, les adultes « actifs » ou en situation de l’être sont ceux qui posent le plus de conditions, les plus âgés sont ceux qui refusent très majoritairement cette éventualité. Dans une perspective de rentabilité et de retour sur investissement, on peut craindre que ces résultats ne fassent porter l’effort sur deux types de clientèle : une population peu diplômée et disposant d’un assez faible pouvoir d’achat, qui correspond aux adolescents et post-adolescents, et une clientèle qui ferait montre de plus d’exigences mais serait en même temps beaucoup plus solvable et très active (elle travaillerait, irait au moins deux fois par an à l’étranger pour des raisons autres que son travail, elle aurait une appréhension assez large de son espace quotidien et connaîtrait aussi bien son quartier de résidence que celui de son travail, elle se déplacerait quotidiennement en transport en commun, la durée moyenne de ses déplacements n’excèderait pas 30 minutes…).
Cet usager représenterait, pour les industriels du marché, le « prototype » idéal de l’usager-consommateur du téléphone mobile de troisième génération. Trois qualités font de lui un usager précurseur dans le domaine : une bonne connaissance des objets techniques, une assez bonne solvabilité, des pratiques de consommation régulières.
De fait, la tranche des 56-65 ans risque d’être oubliée et sacrifiée sur l’autel de la rentabilité immédiate. Il est vrai que, au moins dans les pratiques d’usage, les plus de 55 ans se qualifient massivement d’usagers occasionnels (62 %) et moins d’un usager sur deux laisse son appareil allumé en permanence, alors que les plus jeunes se qualifient d’usagers réguliers (57 %), voire intensif (22 %), et laissent de façon très majoritaire, leur appareil allumé en permanence [11].
Pour autant, les plus de 55 ans témoignent de vraies attentes en direction des tic. Elles sont moins nombreuses peut-être que celles des générations précédentes, mais finalement diffèrent assez peu. Ainsi, les plus de 55 ans mettent aux deux premiers rangs de leurs attentes, l’efficacité et la simplicité d’utilisation du portable, exactement comme les générations plus jeunes. Seul le troisième niveau d’attente varie. La sécurité pour les plus âgés, l’économie pour ceux qui les devancent. Les informations susceptibles de les intéresser le plus seraient respectivement des informations pratiques, culturelles et citoyennes. C’est exactement le même classement pour les deux premiers choix, la différence se produisant sur le troisième avec une avance pour la « localisation de services ». Sans forcément s’attacher au téléphone mobile, les usagers de plus de 55 ans attendent des tic par ordre de priorité : de nouvelles relations sociales, un meilleur accès aux différentes administrations et une meilleure connaissance de la vie locale. Pour les plus jeunes, l’ordre de priorité reste le même pour ce qui concerne la recherche de nouvelles relations sociales, mais en deuxième position, c’est un meilleur accès aux réseaux internationaux qui est plébiscité, et en troisième position, de nouveaux outils pour l’éducation des enfants.
Des différences existent donc entre les franges 18-55 ans et 56-65, mais elles sont relativement marginales (c’est souvent le troisième choix qui n’est pas le même). Elles suffisent toutefois à orienter les réponses du secteur privé de telle sorte que les plus de 55 ans ne trouvent pas un grand intérêt dans l’utilisation de la technologie. L’offre relative aux personnes âgées est cependant abondante quand elle s’adresse aux « populations dépendantes », qui constituent un marché captif, rentable et, assez paradoxalement, en devenir.
 
Une offre abondante et adaptée aux usagers âgés handicapés…
 
 
Un travail de veille [12] portant sur la façon dont le secteur privé (opérateurs, constructeurs…) des télécommunications a développé des actions spécifiques en direction des personnes âgées montre combien les réponses sont très orientées vers une approche palliative ou prothétique de la technique. On réfléchit par exemple au développement de téléphones portables multi-modes prenant en compte l’âge de l’utilisateur (projet collate). En fonction du déficit dont souffre l’usager (surdité ou déficit visuel), le client opte pour la solution la plus adaptée (mode acoustique ou mode graphique ; il peut également choisir un mode mixte en cas de mauvaise vue et d’une surdité naissante). Le concept de rescue phone est ainsi très répandu chez les constructeurs. Dans de nombreux dispositifs, on peut utiliser le téléphone comme une balise de détresse, le gps permettant de situer avec précision la position géographique de l’usager. De ce point de vue, on peut avancer que les usagers âgés constituent des usagers-cibles de la part des opérateurs. Mais pour ce qui concerne le groupe des 56-65 ans, il a été difficile de repérer des initiatives le plaçant au centre de la démarche.
 
… mais une offre qui reste à structurer pour la frange 56-65 ans.
 
 
L’usager serait donc désormais la pierre angulaire du rapport entre technique et société. Celui qui valide ou invalide les démarches, un indicateur parmi les plus objectifs d’un domaine, celui de la société de l’information, précisément en panne de méthode fiable d’évaluation.
Pourtant, lorsqu’on s’interroge sur la façon dont les personnes âgées non dépendantes ont été considérées dans toute une série d’expériences qui plaçaient l’usager comme pièce essentielle de la démarche, on s’aperçoit que les « seniors » n’ont jamais été envisagés comme des cœurs de cible. L’expérimentation Parthenay ville numérisée n’a jamais véritablement intégré au cœur de sa démarche les personnes âgées de la ville. Pourtant, près d’un tiers des habitants de cette petite commune avaient plus de 60 ans… Le cas d’Issy-les-Moulineaux, bien connu pour son action intitulée « internet citoyen », est emblématique de la posture à priori qui est prise par les responsables d’actions de ce type. Deux catégories d’âge sont privilégiées par les services municipaux : « les jeunes » et « les aînés ». Il existe ainsi le « conseil communal des jeunes », constitué d’Isséens entre 11 et 19 ans, et son pendant le « conseil communal des aînés » dont l’âge minimum n’est pas précisé. Alors que les thèmes abordés par les jeunes s’orientent assez naturellement vers des projets qui s’articulent presque exclusivement aux technologies de l’information et de la communication, internet ne représente pour le conseil communal des aînés qu’une simple vitrine des nombreuses actions engagées portant sur des domaines traditionnels tels que la sécurité routière, l’environnement, la culture [13]
Il ne serait pas honnête d’oublier toutefois les quelques démarches visant à faire « reconnaître le rôle économique, civil et social des personnes âgées [14] » qui sont engagées le plus souvent par le secteur public. C’est précisément l’objectif de l’Organisation des nations unies pour le développement industriel (onudi) qui a mis en œuvre un programme ambitieux visant à « promouvoir l’instauration d’une société pour tous les âges ». Sur le domaine spécifique de la société de l’information, on peut lire dans le rapport du secrétaire général : « Des initiatives ont été prises au niveau mondial, par le secteur privé aussi bien que par le secteur public, pour adapter les techniques, les produits, les services, les projets architecturaux et le milieu du travail aux collectivités multigénérationnelles, aux handicapés et aux personnes âgées. Il est indispensable de prendre de nouvelles initiatives à cette fin si l’on veut rester en phase avec la mondialisation et les technologies de l’information [15] ». Aucune mesure concrète n’accompagne cette déclaration qui peut s’apparenter à une profession de foi. Certes, il existe çà et là, quelques initiatives ponctuelles ou isolées forts louables qui s’appuient prioritairement sur la tranche 56-65 ans… Citons par exemple, du côté des pouvoirs publics, la démarche originale de Saint-Laurent-de-Neste qui a fait reposer une bonne partie des activités de la « maison du savoir [16] » sur un objectif de départ de vulgarisation et d’appropriation des nouvelles technologies de l’information par le plus grand nombre. Cette démarche part donc d’un refus, celui de laisser la population en marge de ces nouvelles technologies. La recherche de mobilisation collective autour de ce projet a consisté à faire appel à une population spécifique, les retraités susceptibles de jouer le rôle de médiateur. Aucune compétence spécifique en matière de technologies de l’information et de la communication n’était exigée, au contraire serions-nous tentés de dire. Par cette démarche, la maison du savoir souhaitait s’inscrire résolument dans une dynamique pouvant impliquer tous les types de public. Elle désirait en outre que ces médiateurs puissent se mettre facilement à la place des futurs usagers n’ayant aucune pratique de l’outil informatique. Vingt jeunes retraités (entre 50 et 70 ans) ont répondu favorablement et, après avoir eux-mêmes suivi une formation (3 mois) auprès d’un moniteur informatique, ils ont permis à l’initiative de connaître un succès important.
Du côté du secteur privé, l’initiative cyberpapy [17] de la fondation Boulanger est une complète réussite. Initié à la fin des années 1990, ce site privé d’aide aux élèves et de cours en ligne est aujourd’hui accessible en trois langues (français, espagnol, anglais). Cyberpapy est fondé sur un principe de forums de discussions par thèmes (les élèves posent leurs questions tandis que les seniors y répondent dans les 48 heures) et la vitalité des forums témoigne de la qualité de la démarche.
Saint-Laurent-de-Neste et le site Cyberpapy sont des contre-exemples qui prouvent que lorsque cette génération des 56-65 ans est appelée à participer activement à l’élaboration de la société de l’information, elle le fait avec beaucoup de sérieux (et de professionnalisme, serions-nous tentés d’ajouter). Pour autant, que ce soit du côté des initiatives publiques ou de celui des initiatives privées, on observe un certain déficit qualitatif et quantitatif quant au statut de l’usager âgé non dépendant, aussi bien dans les projets expérimentaux que dans ceux qui recouvrent une dimension immédiatement opérationnelle. Les 56-65 ans ne rentrent pas dans les business plans des grands opérateurs et les résultats de la plupart des études marketing permettent de dégager des grandes tendances correspondant à des profils d’utilisateurs assez ciblés, à savoir prioritairement les jeunes et les adultes qui travaillent.
 
Conclusion…
 
 
Cet article avait plusieurs objectifs. Le premier consistait à défendre l’idée selon laquelle la frange de population des 56-65 ans était assez peu prise en compte dans les propositions qui sont faites par les professionnels des tic. Cette génération serait même moins « écoutée » que la génération des plus de 65 ans qui constituent de plus en plus des usagers-cibles, tirant profit des vertus palliatives des tic.
Le deuxième objectif consistait à mettre l’accent sur la spécificité de cette génération, qui n’est pas, comme on peut le penser de prime abord, réfractaire aux tic, mais qui ne trouve pas pour autant d’application à sa mesure. Sa capacité à formaliser des attentes en la matière, que l’on a pu vérifier dans le cadre d’elba, en atteste. Ces attentes ne sont d’ailleurs pas si éloignées de celles des populations plus jeunes.
Dans un troisième temps, il s’agissait de dire que les réticences que cette génération peut éprouver à l’égard d’un certain nombre d’usages (sms, mms) n’existeront probablement plus pour la génération qui la précède (les 45-55 ans) et qui a déjà adopté en grande partie ces innovations. En outre, ces réticences ne dureront pas dans la mesure où cette frange de la population adoptera à son tour les tic dans leur dimension prothétique, à l’image de leurs aînés…
Dès lors, une question de fond se pose : doit-on accepter l’idée que cette génération puisse être une « génération de transition » qui n’aura pas apporté sa pierre à l’édification de la société de l’information ? Quelles pourraient être les conséquences de cette absence sur la mise en œuvre de cette société ? Les plus jeunes, les adultes, et même les plus âgés, auront chacun à leur façon aidé à la formalisation d’une société de l’information à l’européenne. La génération des 56-65 ans semble, pour sa part, être une « génération impensée » des pouvoirs publics comme des professionnels. Une des raisons de cette défection pourrait bien être l’absence d’un « pouvoir gris » (Virot, Durandal, 2003) susceptible, comme c’est le cas aux États-Unis, de représenter une véritable force politique et économique capable d’exercer un réelle influence sur les décisions. Il reste environ dix à quinze ans avant que cette génération ne soit remplacée par les quadras. Dix à quinze ans, c’est le temps qu’il faudra probablement pour que les bases irrévocables de la société de l’information européenne soient définitivement posées. La société de l’information d’aujourd’hui, encore en enfance, peut-elle se permettre le luxe de marginaliser ceux qui représentent actuellement à la fois une force de travail importante et le trait d’union entre les plus jeunes et les plus âgés ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Caradec, V. 2001. « Personnes âgées et objets technologiques », Revue française de sociologie, 42-1, p. 117-148.
·  Castells, M. 1996. La société en réseau, Fayard.
·  Conte, M. 2001. « L’adaptation des produits de la vie courante au vieillissement », Retraite & société, no 33, p. 7-22.
·  Dumartin, S. ; Mignard, F. 1999. « L’informatique : choc culturel et générationnel », Problèmes économiques, no 2622.
·  Eve, M. 2001. « Jeunes retraités, réseaux sociaux et adoption des technologies de communication », Retraite & société, no 33, p. 23-50.
·  Préel, B. 2000. Le choc des générations, La découverte.
·  Specht, M. 1999. « Approche ergonomique du processus d’apprentissage de l’utilisation du réseau Internet par les personnes âgées », Revue hospitalière de France, no 2.
·  Toussaint, Y. 2001. « Élaboration de services et construction d’usagers », Retraite & société, no 33.
·  Vedel, T. 1994. « Sociologie des innovations technologiques et usagers : Introduction à une socio-politique des usages », dans Médias et nouvelles technologies, Pour une socio-politique des usages, A. Vitalis (sous la direction de), Rennes, Éditions Apogée, coll. « Médias et nouvelles technologies ».
·  Vidal, P. 2001. « Le rôle intégrateur des espaces multimédias : entre pratique citoyenne et inscription territoriale », Retraite & société, no 33.
·  Virot Durandal, J.-P. 2003. Le pouvoir gris, sociologie des groupes de pression de retraités, Paris, puf, coll. « Le lien social ».
 
NOTES
 
[*]Philippe Vidal, post-doc en géographie et aménagement, gresoc, Maison de la recherche, université de Toulouse-Le Mirail, 5 allées Antonio-Machado, 31058 Toulouse cedex. Exceptionnellement vous trouverez les notes en fin d’article.
[1]Intervention de Manuel Castells au congrès international, « Opportunities and Challenges for the Regions in the New Information Society »,Bilbao, 5th to the 7th February 2003.
[2]Selon la distinction proposée par Bernard Préel dans son ouvrage Le choc des générations, La Découverte, 2000, 261 p.
[3]« Une diminution de l’acuité visuelle et auditive, diminution de l’habileté manipulatoire, une diminution de la rapidité des mouvements, en particulier de ceux qui exigent une certaine précision, une diminution de la mémoire et des capacités attentionnelles et des traitements des informations, une augmentation de la fréquence des déficits et des maladies handicapantes », Laville, Teiger et Wisner, 1975 ; Marquié, Paumès et Volkoff, 1995 ; Welford, 1964 ; cités par Maryline Specht, dans « Approche ergonomique du processus d’apprentissage de l’utilisation du réseau Internet par les personnes âgées », Revue hospitalière de France, no 2, mars-avril 1999, p. 87.
[4]Ibid.
[5]Citons, entre autres, les programmes de la mire et la cnav de 1996 et 1997 qui précisent dans le texte cadre leur volonté de « situer les 50-65 ans comme un “groupe social” présentant des caractéristiques inédites (soit exclus de la population active, du fait de l’âge, soit actifs mais qualifiés d’âgés) », dans Évolutions technologiques, dynamique des âges et vieillissement de la population, programme pluriannuel, texte cadre, p. 4, 1997. Citons encore le programme de la commission européenne de 1999 « The older generation and the European information society : access to the information society » qui considère nécessaire de se concentrer sur « the group of “well” older people aged over 50 », Penny Campbell, Josephine Dries, Rosemarie Gilligan, Final project report, recommendations for policy makers, ngos and industry, juillet 1999.
[6]L’article de Yves Toussaint « Élaboration de services et construction d’usagers » met particulièrement bien en évidence le caractère prothétique de l’offre en matière de tic qui est proposée à la catégorie personnes âgées.
[7]L’iurrard (Intergroupe urbain et rural des retraités actifs de la région dijonnaise) est une association de retraités et de préretraités incarnant particulièrement cette volonté. Cf. Philippe Vidal, « Le rôle intégrateur des espaces multimédias : entre pratique citoyenne et inscription territoriale », Retraite & société, no 33/2001, p. 67-77.
[8]À titre d’exemple, une étude réalisée en avril 2002 par la société britanique Phones 4 U a montré que 83 % de la classe d’âge 45-65 ans n’avaient jamais envoyé un message de texte, « Older people don’t know how to send text messages » (11 avril 2002) ; des résultats qui contrastent avec ceux avancés par gsmbox qui précise que « la pénétration des téléphones mobiles compatibles avec les sms est actuellement de plus de 80 % parmi les utilisateurs âgés entre 15 et 30 ans, et augmente de plus en plus, ce qui permet aux chercheurs d’accéder à un quota important du marché des jeunes via cette technologie », dans un article intitulé « Txtsurvey profite du potentiel des téléphones mobiles », http:// fr. gsmbox. com/ news/ mobile-news/ all/ 60516. gsmbox, 25 septembre 2001.
[9]« The older generation and the European information society : access to the information society », Penny Campbell, Josephine Dries, Rosemarie Gilligan, Final project report, recommendations for policy makers, ngos and industry, juillet 1999.
[10]European Location Based Advertising (elba) est référencé sous le numéro ist-2001-36530 par la commission européenne.
[11]Les plus de 55 ans possèdent en outre moins souvent que les plus jeunes leur portable sur eux (57 % contre 66 %) ; ce qui constitue un frein pour les opérateurs dont le projet consiste précisément à offrir sur les nouveaux portables des services de proximité et de diffusion de messages, à caractère publicitaire ou non, de façon géolocalisée, c’est-à-dire en lien avec la situation géographique de l’individu…
[12]Travail réalisé par les étudiants du dess tic dt : E. Blanco, J-B. Francou, F. Echeynne, D. Meresse, G. Kaboba, V. Dagrain.
[13]http:// site. voila. fr/ C. C. A. / index. html
[14]http:// www. social. gouv. fr/ htm/ actu/ 33_020409gk. htm
[15]Nations unies, Conseil économique et social, préparatifs de la deuxième assemblée mondiale sur le vieillissement, « Vers la deuxième assemblée mondiale sur le vieillissement », rapport du secrétaire général, 13 décembre 2000, adresse internet : http:// www. madrid2002-envejecimiento. org/ InfSGfr. . pdf
[16]Le concept de « maison du savoir » a été développé par le Laboratoire des industries de la connaissance (laric) selon qui « la maison du savoir est un lieu public et compensatoire, où l’analyse des besoins de formation est intégrée dans une approche globale des besoins de l’apprenant potentiel. Ce lieu est organisé selon une logique centrée sur l’usager et son besoin de rapport de proximité, ses contraintes de vie quotidienne (budget-temps, etc…) ses capacités cognitives ». Michel Arnaud, « Les maisons du savoir et le campus électronique », cned canal éducation, no 11, mars-avril-mai 1997.
[17]http:// www. cyberpapy. com
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Philippe Vidal, post-doc en géographie et aménagement, gres...
[suite] Suite de la note...
[1]
Intervention de Manuel Castells au congrès international, «...
[suite] Suite de la note...
[2]
Selon la distinction proposée par Bernard Préel dans son ou...
[suite] Suite de la note...
[3]
« Une diminution de l’acuité visuelle et auditive, diminuti...
[suite] Suite de la note...
[4]
Ibid. Suite de la note...
[5]
Citons, entre autres, les programmes de la mire et la cnav ...
[suite] Suite de la note...
[6]
L’article de Yves Toussaint « Élaboration de services et co...
[suite] Suite de la note...
[7]
L’iurrard (Intergroupe urbain et rural des retraités actifs...
[suite] Suite de la note...
[8]
À titre d’exemple, une étude réalisée en avril 2002 par la ...
[suite] Suite de la note...
[9]
« The older generation and the European information society...
[suite] Suite de la note...
[10]
European Location Based Advertising (elba) est référencé so...
[suite] Suite de la note...
[11]
Les plus de 55 ans possèdent en outre moins souvent que les...
[suite] Suite de la note...
[12]
Travail réalisé par les étudiants du dess tic dt : E. Blanc...
[suite] Suite de la note...
[13]
http:// site. voila. fr/ C. C. A. / index. html Suite de la note...
[14]
http:// www. social. gouv. fr/ htm/ actu/ 33_020409gk. htm Suite de la note...
[15]
Nations unies, Conseil économique et social, préparatifs de...
[suite] Suite de la note...
[16]
Le concept de « maison du savoir » a été développé par le L...
[suite] Suite de la note...
[17]
http:// www. cyberpapy. com Suite de la note...