2004
EMPAN
Le dossier / En famille après 60 ans
Grands-parents : un rôle à composer
Un enjeu entre générations, une étape dans le parcours de vie
Françoise Le Borgne-Uguen
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De nombreux travaux ont souligné l’importance des formes d’indépendance entre les générations. Elles sont envisagées comme une des modalités de la recherche d’électivité des liens entre les personnes, orientation qui affecterait de manière globale l’ensemble des échanges entre individus dans la société contemporaine. Dans ce contexte, s’intéresser à la grand-parenté peut être stimulant pour saisir ce que cette expérience, pour les acteurs comme pour leurs proches, peut revêtir comme spécificité au regard des autres liens de parenté.
Dans un premier temps, nous proposons de prendre en compte les données récentes disponibles pour évaluer l’ampleur du phénomène qui nous intéresse.
Dans un second temps, nous tentons de comprendre la variété des contenus donnés à la grand-parenté comme résultant d’une hiérarchisation entre des rôles construits dans la sphère familiale. Exercer en tant que grands-parents, c’est occuper un « second rôle » selon la terminologie de F. de Singly et K. Chaland (2002). Pour ces auteurs, dans le cas des couples de préfets, l’analyse en termes de construction de « premiers et seconds » rôles peut permettre de comprendre ce qui se joue, pour les femmes notamment, au plan de la scène de la représentation publique et de ses coulisses (travail domestique, dépendance à l’égard du conjoint). De la même façon, nous considérons ici que la place de grands-parents peut être différemment occupée selon la manière dont les « premiers rôles », les parents, composent leur répertoire d’actions. L’enchaînement entre les scènes occupées par les grands-parents et celles dont ils sont volontairement absents, et la construction du rôle et ses justifications peuvent se comprendre comme des productions de la hiérarchie entre les rôles familiaux. Nous faisons l’hypothèse d’une compréhension possible de la grand-parenté comme une dynamique entre « premiers et seconds rôles » entre trois générations au moins, prises chacune dans une temporalité et un enchaînement de places possibles.
Dans une troisième partie, nous esquisserons une identification des situations de tensions qui sont associées à la grand-parenté lorsque ce « second rôle » n’est plus « arrimé » et construit en référence à ceux qui occupent « les premiers rôles » de parents. Le brouillage de cette structure par l’imprévisibilité ou les difficultés des acteurs en place de parents dans la génération intermédiaire, contraint les grands-parents à de forts ajustements.
L’ampleur de la grand-parenté
La fréquence du statut mais aussi l’amplitude des contacts et des activités menées en tant que grands-parents sont deux aspects, parmi les plus caractéristiques, de l’évolution récente de cet espace de parenté. Elles créent un phénomène inédit : l’allongement de la durée de relations entre les grands-parents et les petits enfants.
Un statut fréquent et occupé pour longtemps
Douze millions de grands-parents sont identifiés en France en 1999, chiffre connu pour la première fois. L’intérêt récent pour ce dénombrement traduit aussi l’attention accrue portée à la compréhension des familles du point de vue de l’intergénération. Une transformation démographique s’est produite puisque le statut est occupé pour plus longtemps, ce qui conduit grands-parents et petits-enfants à être contemporains des mêmes événements socio-historiques. Globalement, les petits-enfants d’aujourd’hui ont plus de grands-parents et pour plus longtemps. Dans leur étude, C. Attias-Donfut et M. Segalen (1998) établissent que ces membres de la génération-pivot sont de jeunes grands-parents. 46 % des pivots, c’est-à-dire de la génération des 49-53 ans en 1992, ont un ou des petits-enfants. Ils n’ont que peu de petits-enfants, 2,5 en moyenne et en bas âge : 90 % d’entre eux ont moins de 7 ans. 70 % des personnes de plus de 50 ans sont grands-parents, deux tiers des femmes le sont avant 60 ans et la moitié des hommes. Les femmes deviennent grands-mères plus tôt que les hommes ne deviennent grands-pères : au premier des petits-enfants, les femmes ont en moyenne 49,9 ans et les hommes 52,5 ans. Les petits-enfants d’aujourd’hui ont cependant moins de cousins que dans les générations antérieures, ce qui fait dire que la famille est verticale plus qu’horizontale.
Les données les plus récentes soulignent un changement lié au report de l’âge de la première maternité pour les femmes, ce qui s’accompagne d’un âge plus avancé des ascendants à l’entrée dans la grand-parenté. Le recensement de 1999 atteste de ces variations puisque la proportion de grands-parents à 50 ans est de l’ordre de 35 % pour les générations 1930-1935, et de 25 % pour les générations nées entre 1940-1945. L’impact de ce retard dans l’accès au statut au cours du cycle de vie est cependant à mettre en lien avec les transformations du parcours des âges et de la longévité. En particulier, l’accroissement de l’espérance de vie sans incapacité permet de préjuger de compétences maintenues pour ces personnes à un âge plus avancé que leurs prédécesseurs.
L’importance et la diversité des échanges
L’importance du contenu donné aux manifestations de ce rôle peut surprendre. Envisagées comme une modalité intégrée aux solidarités familiales et à l’entraide, les relations aux petits-enfants sont une activité qui concerne une proportion importante des grands-parents. L’enquête « relations entre générations et soutien familial » réalisée en 1992 (Attias-Donfut, Segalen, 1998) décrit ces services spécifiques – garde aux petits-enfants, soutien aux personnes âgées en cas de nécessité et aide aux études – comme des formes d’aide mobilisant fortement la génération intermédiaire (49-53 ans en 1992, au moment de l’étude). Les résultats soulignent que, parmi les personnes qui ont des petits-enfants en bas âge, 83 % les gardent, soit pendant les vacances, soit dans la vie quotidienne, et 34% le font très régulièrement de façon quotidienne ou hebdomadaire. Au fur et à mesure de l’avancée en âge des petits-enfants, les échanges prennent la forme de contacts et de rencontres variées (téléphone, visites, activités communes de loisirs), avec un partage d’intérêts entre famille et amis, variable selon le moment du parcours des âges et la proximité ou distance entre les lieux de résidence des uns et des autres. La nature et le sens des activités engagées par les grands-parents en direction de leurs petits-enfants varient selon leur implication dans des activités de la vie quotidienne ou leur mobilisation plus spécialisée et plus ponctuelle.
De récents résultats sur les dynamiques de l’entraide familiale dans cet environnement intergénérationnel montrent que l’échange, y compris celui entre grands-parents et petits-enfants, est déterminé par les capacités d’offre des donateurs plus que par les besoins réels ou exprimés des donataires (Renaut, 2003). Il participe de ce fait de la réduction d’une inégalité intergénérationnelle à l’intérieur du groupe familial, mais laisse entières les inégalités intragénérationnelles entre différentes familles.
Un second rôle : une occasion d’explorer des formes variées d’engagement
Dans nos travaux antérieurs, nous faisions une large place aux manières de tenir sa place de grands-parents, et particulièrement de grand-mère (Le Borgne-Uguen, 1997, 1998). Des travaux plus récents (2000, 2001), avec une reprise d’entretien auprès de couples dans lesquels la femme avait été précédemment entendue en tant que grand-mère, nous conduisent à souligner la forte variation des pratiques et des arguments mis en avant au cours d’un parcours de vie en tant que grands-parents. Ces variations, c’est notre point de vue, peuvent se comprendre comme la dynamique qui marque la composition d’un « second rôle ». Deux processus décisifs organisent les formes prises par l’activité de grands-parents. D’une part, les individus composent leur rôle en fonction des regards de la génération intermédiaire, celle constituée par les jeunes parents, lesquels jouent le « premier rôle » auprès de leurs enfants. D’autre part, le répertoire de cette activité renvoie aussi aux transformations du cours de la vie de ceux qui, devenus grands-parents, remanient leurs rapports aux attributions et aux normes liées aux âges et aux sexes.
Ce « second rôle » n’est pourtant pas secondaire ; il est second au sens où il se compose en référence à ceux qui exercent un « premier rôle » : les parents. À cette dernière position sont attachées de fortes responsabilités, une injonction sociale à réussir et une nécessité de ne pas faire défection, éléments qui sont peu associés au rôle de grands-parents. Le « premier rôle » a donc besoin de confirmation et de succès, là où les « seconds rôles » peuvent tirer profit « en coulisse », de manière plus modérée, de performances qu’ils peuvent s’auto-attribuer sans qu’elles soient toujours validées de l’extérieur. C’est alors dans cette articulation que peuvent être compris les apparents paradoxes des discours tenus par les tenants de ce « second rôle ». Ils alternent entre insistance à l’engagement ou à la modération, ou encore entre l’excellence ou la banalisation, pour caractériser leur activité.
Un répertoire souple et une occasion nouvelle de socialisation
Comme nous l’avons déjà suggéré (Le Borgne-Uguen, 1998), la grand-maternité comme la grand-parenté sont des activités conquises, en lien avec les regards des partenaires de la scène familiale. Les femmes devenues grands-mères sont attentives aux confirmations d’elles-mêmes ou aux tensions perçues dans les échanges avec les fille(s) ou belle-fille(s) devenues mères, les petits-enfants eux-mêmes, en particulier l’aîné des petits-enfants, leur mère ou leur belle-mère devenue arrière-grand-mère, et leurs autres filles non mères à ce moment.
Des contenus électifs, modifiables selon leur potentiel de satisfaction, un périmètre plus ou moins important d’activités partagées de manière régulière ou plus occasionnelle, marquent alors les pratiques et leur argumentation. La grand-parenté devient une occasion de dire ce qui est important dans ses compétences, ce que l’on veut transmettre. C’est un rôle à inventer, centré sur le plaisir, les gratifications des formes d’attention partagées entre grands-parents et petits-enfants. Elle est aussi parfois occasion de « faire » ce qui est décrit comme plus accessoire, voire peu investi, une activité que les grands-parents effectueront parfois partiellement sous contrainte parce que c’est nécessaire ou que cela correspond à ce qu’ils perçoivent des attentes du petit-enfant ou de ses parents. Ce qui est relevé, principalement, c’est la satisfaction d’occuper un « second rôle » pour le plaisir, moins contraint que celui de parent. Il s’agit donc d’explorer des activités inédites desquelles les acteurs attendent une confirmation d’autres atouts que ceux qui étaient attendus en tant que parents. Cela peut se traduire par le fait de démultiplier les offres de disponibilité en temps et en apports polyvalents auprès de certains petits-enfants ; soit, à contrario, d’exercer en tant que spécialiste, attaché à certains aspects particuliers du rôle, jugés extrêmement gratifiants (transmettre ses passions et ses valeurs, celles qui parfois n’ont pas eu de succès auprès de ses propres enfants).
Un engagement ou un retrait en lien avec les parcours de femme et d’homme
Cette activité de grands-parents, particulièrement de grand-mère, est aussi à comprendre comme une période particulière du parcours de vie : celle à partir de laquelle une femme ajoute à ses rôles préalables de mère, d’épouse ou de compagne, de fille, de belle-mère, de professionnelle et/ou de militante, celui de grand-mère. Pour certaines, s’engager, c’est être au cœur de la vie familiale ; cela se traduit par une polarisation sur ce rôle, avec un fort sentiment de responsabilité associée. Ces femmes vont alors envisager leur activité comme un gage de maintien de leur intégration à l’espace familial. Devenir grand-mère est une évidence et ce rôle ne les prend pas au dépourvu. L’attente du rôle peut être faible ou forte, cette position généalogique prend place dans le cours des choses. Certaines femmes fabriquent alors de la parenté, elles cherchent à « faire famille » et à rendre visibles et concrets leur travail et leur préoccupation en tant que grand-mère. Elles se voient engagées dans le devenir de leurs descendants, et les autres, en particulier les membres de la parenté, leur renvoient cet engagement comme allant de soi. L’activité de grands-parents est alors présentée comme ayant un poids dans une carrière de femme, d’homme et de parents. Pour leurs conjoints devenus grands-pères, les manifestations de cet engagement peuvent être plus contrastées. Ce qui importe, c’est que cette activité soutienne encore un regard positif entre partenaires conjugaux.
L’exercice des solidarités varie selon le sexe, et si, dans certains couples, la grand-parenté est une opportunité pour signaler son souhait d’indépendance entre les générations, elle est également une manière de remanier les attributions de rôles et les habitudes sexuées inscrites dans la domesticité et la vie privée. Il est difficile de différencier les contributions respectives des hommes et des femmes à ce niveau. Ces régulations évoluent aussi au cours du parcours de vie individuel mais également des événements que rencontrent les membres qui se définissent comme apparentés. Elles engagent tel ou tel à se mobiliser et tel autre parent à modérer ses offres de soutien. Il apparaît néanmoins que la grand-parenté peut être l’occasion d’un rapprochement, voire d’une inversion, des rapports aux liens privés et aux obligations domestiques. Comme l’a précisé S. Pennec (2001), les hommes ayant occupé des professions intermédiaires ou supérieures sont prêts à explorer leur rôle de grand-père et tâtonnent pour donner davantage de contenu à cette fonction auprès de leurs petits-enfants que leur conjointe, plus modérée et peu attachée à redoubler des pratiques et des activités déjà largement expérimentées du temps de son activité de mère auprès de jeunes enfants.
La grand-parenté, associée à l’expérience de la retraite ou de la fin de carrière et aux transformations des temps sociaux, devient aussi une occasion de remettre en question la place des liens de famille, en majorant d’autres rôles sociaux par des relations amicales ou une sociabilité élargie. Des remaniements des temps et des espaces relationnels, interrogeant la présence régulière auprès des petits-enfants comme auprès des ascendants pour fournir des soins profanes, sont introduits par l’arrivée d’un homme en retraite bien avant sa conjointe, ce qui peut conduire à un réinvestissement masculin dans la famille. Pour les femmes, les tentatives de modération ou de mise à distance des engagements domestiques ou familiaux sont d’autant plus présentes que ces femmes introduisent des inscriptions sociales, citoyennes ou militantes. Il s’agit d’abonder et de soutenir des engagements sociaux hors du travail et hors de la domesticité. À l’occasion de la fin de leur activité professionnelle ou des remaniements liés à l’avance en âge, ils et elles, en particulier, expérimentent, découvrent ou réinvestissent aussi d’autres activités extra-familiales : associatives, citoyennes. Bien entendu, cette souplesse à l’égard des assignations sexuées (Le Borgne-Uguen, Pennec, Guichard-Claudic, 2001) est facilitée par un parcours professionnel de mobilité sociale.
Une modération parce que les jeunes couples sont compétents pour les « premiers rôles »
Cette grand-parenté peut être présentée comme modérée, faiblement mobilisée, même si les pratiques mises en œuvre peuvent être plus importantes en nombre et en diversité que celles exercées par d’autres acteurs se présentant comme plus engagés. Les grands-parents sont alors des apporteurs de surcroît, fournissant des ressources supplémentaires à leurs proches, leurs petits-enfants mais aussi de manière directe leurs enfants devenus parents.
Ce qui importe dans ce réglage du rôle dans la grand-parenté, c’est qu’il n’y ait pas de confusion, entre rôle de mère et de grand-mère en particulier, pas de rôle éducatif trop direct. Ces qualités sont réservées aux ressources et aux compétences des parents. Le véritable travail de parents, en place de « premier rôle », consiste alors à mettre à l’épreuve, avec succès, leurs compétences pour transformer leurs enfants en apprenants et adolescents « intégrés » aux exigences du monde contemporain et à son devenir.
Ce contexte est caractérisé par une amplitude mesurée de la mise en forme d’activités en place de grands-parents. Elle se donne à voir comme un investissement spécialisé, cohérent avec des normes et des ressources particulières et originales accumulées au cours du parcours de vie. L’acteur insiste sur l’importance, pour soutenir son activité de grand-parent, de la mémoire familiale, de ses tours de main professionnels, de ses savoirs profanes, de la mise à disposition au moment opportun (orientation, soins, premier emploi) de son réseau de compétences. Les grands-parents sont alors des contributeurs supplémentaires au confort des petits-enfants et de leurs parents. Souples dans leur emploi du temps et présents durant les temps intermédiaires des petits-enfants, ces grands-parents ne sont pourtant pas mobilisables en continu. Ils répondent plutôt de manière spécialisée aux attentes de soutien de leurs petits-enfants. Histoire locale, soutien dans les apprentissages, voyages et découvertes en commun, ces activités sont menées entre petits-enfants et grands-parents, dans une négociation de plus en plus directe. Elle peut se mettre en place, sans l’intervention des jeunes parents, au fur et à mesure de l’avance en âge des petits-enfants, jugés compétents pour dire et choisir.
Le discours sur ce don de soi, l’interprétation des dons et dettes différenciés entre protagonistes, cette mobilisation « naturalisée » des ascendants pour l’œuvre familiale, varient selon les milieux sociaux. Plus encore, ils se différencient surtout selon le mouvement de mobilité sociale ou de stabilisation des positions sociales des générations de parents et de grands-parents. Cette solidarité familiale peut se dire d’autant plus ténue que les jeunes couples devenus parents sont décrits comme en situation sociale et professionnelle stable ou promotionnelle. Il en va différemment s’il y a de fortes incertitudes sur les positions socio-professionnelles d’un des descendants devenu parent. Une évaluation des acteurs, les jeunes parents, en position d’exercer le « premier rôle » fait partie de l’activité de grands-parents. Si elle est positive, les grands-parents peuvent glisser dans une interprétation souple et se présenter comme des adjuvants éducatifs ou des acteurs d’une relation enchantée avec leurs petits-enfants. Un certain retrait sous la forme d’une relation ciblée, ritualisée mais ponctuelle, auprès des petits-enfants et de leurs parents peut alors être de mise. Si cette évaluation est plus incertaine, les grands-parents se maintiennent dans un « second rôle » exercé alors de manière moins légère et plus contrainte, voire hésitante. Ils craignent la désapprobation d’autrui, le sentiment de déqualification ou d’incompétence, risque encore accru dans des situations de distances sociales décrites comme fortes.
Un « second rôle » exercé sous la contrainte d’un « premier rôle » défaillant transitions et incertitudes
C’est lorsque les grands-parents estiment mettre en place non plus une activité mais un véritable travail d’accompagnement, de soutien voire d’éducation, en direction de leurs petits-enfants qu’une déstabilisation apparaît. Crainte de glissement, d’assimilation et de confusion de rôle, l’activité des grands-parents est alors décrite comme une forte préoccupation, une occasion de déplacements pour trouver vainement sa place. Dans plusieurs situations, ce flou, dans la scène familiale, peut être identifié lorsque la dépendance et la distance du « second rôle » à l’égard du « premier » ne sont plus perçues par les protagonistes.
Une nécessité d’entraide : un accommodement pour un temps anticipé
Ce qui importe dans ces contextes d’urgence et de pression « à faire », c’est ici que le rôle puisse se dire toujours délégué par les parents des petits-enfants concernés, ou du moins l’un d’entre eux, le plus souvent celui de sa lignée. Les grands-parents interviennent alors auprès des enfants de leur fils ou de leur fille, indisponible provisoirement dans la mise en œuvre de ses attributions. La forte délégation ne signifie pas alors la substitution entre les places. En situation d’incertitude du parent au plan professionnel, notamment lorsque ce dernier subit de fortes contraintes d’espace et de rythme liées à un emploi précaire, les grands-parents deviennent des personnes-ressources dans une solidarité du quotidien, y compris dans le travail domestique et d’accompagnement des enfants. Ces solidarités « pour faire transition » peuvent aussi être mobilisées par des événements du cours de la vie des petits-enfants (santé, orientation, aide aux déplacements en situation de recherche d’emploi ou d’orientation). Les grands-parents s’engagent alors dans une aide qui s’organise de manière indépendante des jeunes parents mais qui reste coordonnée ou mobilisée à l’initiative de ces derniers. Enfin, dans des circonstances de maladie ou de difficultés d’un jeune parent à « faire face », les grands-parents vont parfois suppléer cette responsabilité parentale laissée vacante. Ils s’engagent d’autant plus aisément qu’ils savent cet événement réversible (hospitalisation de courte durée, missions à l’étranger).
Le risque de glissement de rôle dans les manières d’exercer
À contrario, lorsque cette compétence parentale est empêchée à moyen et long terme, les grands-parents évoquent souvent des tensions et une prudence dans leurs réalisations. C’est le cas, en particulier, dans les contextes de tensions conjugales dans le couple de jeunes parents, de recomposition conjugale ou lorsque des événements mettent en question les capacités d’un descendant à exercer ses responsabilités de parent (longue maladie, dépendances…). La crainte de controverses, de la part d’autres parents quant à la légitimité d’un ou des grands-parents à exercer durablement une responsabilité « parentale » auprès d’un de leurs petits-enfants, est exprimée dans les récits. Peur du trop ou du trop peu de visibilité et peut-être de cette responsabilité, les grands-parents disent ici la crainte du vide, de l’absence d’éducation ou de la carence pour un petit-enfant qu’il s’agit dans ce cas d’aider à devenir « entrepreneur de sa propre vie ». Face à ce qu’ils décrivent comme des risques encourus par les petits-enfants, les grands-parents formulent des offres de socialisation dans un monde décrit comme un lieu de luttes et de tensions. Ils sont alors questionnés sur la légitimité et le maintien de leur offre devenue ici une offre de service, en particulier par les regards d’autres parents, voire des autres grands-parents, mais aussi parfois ceux des professionnels, notamment de l’accompagnement social ou de santé. Il leur faut en conséquence composer leur offre d’accompagnement profane, et la faire reconnaître, à la fois auprès des experts professionnels et des petits-enfants eux-mêmes. Pris entre leur sentiment d’impuissance, leur représentation de la norme de la solidarité et leur projet de connaître un parcours moins centré sur des rôles d’urgence dans la famille, ils sont conduits à des adaptations dont ils perçoivent la vulnérabilité et l’imprévisibilité. Cette réalité associée au rôle de grands-parents semble alors décalée de ce qui peut rentrer dans le répertoire d’un « second rôle » dans la famille, devenu source de tensions dans les relations avec autrui mais aussi au plan individuel.
Faire famille, c’est ne pas lâcher prise
Dans les situations à risques pour le petit-enfant, dans des tensions entre les grands-parents et les parents, certains grands-parents, les plus pourvus en ressources de toutes natures, font preuve de stratégies de contournement pour maintenir un moyen de relation direct avec l’un ou l’autre de leurs petits-enfants. Cela peut parfois prendre la forme de réalisations à fort contenu matériel : fournir une aide financière ou domestique, réaliser des plis de pantalon, fournir des courses alimentaires… Il est attendu que ce mode d’échange, même s’il est présent à minima et de manière désynchronisée de sa valorisation auprès du donataire, ait une efficacité symbolique au long cours. Le maintien de l’activité est alors tout à fait compatible avec le fait de n’être pas reconnu ou valorisé sur le champ. C’est un moyen de maintenir un lien pour dire ce à quoi on est attaché, un lien de famille, qui pour être gratifiant doit pouvoir se dire comme ayant un contenu autre que celui des obligations. Il s’agit de manifester le fait, du côté des grands-parents, d’un attachement qui court dans la lignée, et se maintient au-delà des conflits. Il s’agit d’être indulgent sur quelques conduites à risque au moment de la jeunesse, d’éviter un jugement social disqualifiant ou la stigmatisation de ce qui peut être vu comme hors normes. La perspective des ascendants est alors celle du maintien d’un sentiment d’appartenance, en cherchant à contenir pour tous, autant pour les petits-enfants que les grands-parents, le risque d’isolement et de la perception de soi comme des étrangers et non plus des familiers.
La variété des manières d’être grand-parent est associée à cette dynamique spécifique d’imbrication des places dans la parenté. Cette grand-parenté peut être comprise comme un rôle dont la scène majeure se joue dans les coulisses de la famille intergénérationnelle. Pour que ce rôle soit marqué d’une certaine stabilité, pour que les grands-parents puissent jouer leur partition, il importe que le « premier rôle », celui de parent, puisse être d’emblée confirmé et applaudi par tous les membres de la scène privée. Pour sa part, le « second rôle » n’est ni neutre, ni accessoire, mais il est marqué de la nécessité de l’adaptation et de la flexibilité. Entre ombre et lumière, la grand-parenté participe de la première proposition de l’alternative. Or, ce travail de l’ombre fait néanmoins l’objet d’une forte mobilisation ; en ce sens la grand-parenté est aussi une expérience normée et codifiée dans les liens de famille d’aujourd’hui. Certes, les acteurs peuvent être sous la lumière en de brèves circonstances ; c’est le cas lorsque les grands-parents reçoivent des applaudissements de leur public indirect (la génération intermédiaire) ou direct (les petits-enfants), au motif de leurs ressources et du succès de leur mise en œuvre, le plus souvent dans un plaisir partagé. Cependant, il ne faut jamais que cette estime emporte avec elle et fasse oublier l’importance des tenants des « premiers rôles ».
Lorsque des obligations de solidarité, des contraintes liées à l’absence d’un tenant du « premier rôle », structurent l’activité de ce « second rôle », celui-ci participe à un travail d’accompagnement dont l’issue est toujours associée à l’incertitude. Les pratiques mises en place rentrent alors en conflit avec la norme d’indépendance entre les générations et les attributions spécifiques des parents dans la responsabilité de « production » de leur enfant.
À travers leur expérience, ces grands-parents disent aussi les transformations du rôle de parent, les proximités et différences de styles dans les pratiques et les représentations parmi leurs descendants et alliés. Ils soulignent les différences liées à la période durant laquelle eux-mêmes exerçaient leur rôle de parent par rapport à celle dans laquelle exercent leurs enfants, aujourd’hui devenus parents. Ils participent surtout de la construction sociale du jugement de compétence ou non attribué à tous ou certains de leurs descendants dans leur rôle de parents. Une analyse des valeurs et des normes ainsi que des formes de confiance qui circulent et se nouent dans la famille multigénérationnelle d’aujourd’hui serait un mode complémentaire susceptible d’éclairer la compréhension de cette diversité des manières de construire sa grand-parenté.
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Attias-Donfut, C. ; Segalen, M. 1998. Grands-parents. La famille à travers les générations, Paris, Odile Jacob.
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Cassan, F. ; Mazuy, M. ; Toulemon, L. 2001. « Douze millions et demi de grands-parents », insee Première, no 776.
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Guichard-Claudic, Y. ; Le Borgne-Uguen, F. ; Pennec, S. ; Thomsin, L. 2002. « Faire l’expérience de la retraite au masculin et au féminin. Regards croisés sur des parcours de retraités français et belges », Les cahiers du genre, no 31, Paris.
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Le Borgne-Uguen, F. 1997. Être grand-mère, des expériences différenciées. Une construction de soi à partir d’une hiérarchisation de liens familiaux, thèse de doctorat de sociologie sous la direction de F. de Singly, université Paris V-René Descartes, 443 p.
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Le Borgne-Uguen, F. 1998. « Construire sa grand-maternité ; une affaire de femmes et de couple », Lunes, no 4.
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Le Borgne-Uguen, F. 1999. « La grand-maternité : une occasion de recomposition identitaire », dans S. Pennec, (sous la direction de), A. Guillou, Les parcours de vie des femmes : travail, familles et représentations publiques, Paris, L’Harmattan.
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Le Borgne-Uguen, F. 2000. « La grand-mère, la mère et l’enfant. ajustements et incertitudes dans la construction du rôle de grand-mère », Dialogues, no 147, p 47-58.
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Le Borgne-Uguen, F. 2001. « La grand-parenté : une occasion de socialisation des retraités », dans M. Legrand (sous la direction de), La retraite : une révolution silencieuse, Toulouse, érès.
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Le Borgne-Uguen, F. 2001. « Parcours de grand-maternités : entre engagements et retraits », dans F. Singly (sous la direction de), Être soi d’un âge à l’autre, famille et individualisation, tome 2, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales ».
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Pennec, S. 2001. « Les liens sociaux au moment du passage à la retraite : différences entre les sexes », dans M. Legrand (sous la direction de), La retraite : une révolution silencieuse, Toulouse, érès.
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Renaut, S. 2003. « L’entraide familiale dans un environnement multigénérationnel », Recherches et prévisions, no 71.
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Singly, F. (de) ; Chaland, K. 2002. « Avoir le “second rôle” dans une équipe conjugale. Le cas des femmes de préfet et de sous-préfet », Revue française de sociologie, p. 43-1.
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Françoise Le Borgne-Uguen, maître de conférences en sociologie, atelier de recherche sociologique,
ea 3149, université de Bretagne occidentale, Brest.