Empan
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I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 86 à 94
doi: en cours

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Le dossier / En famille après 60 ans

no52 2003/4

La filiation est généralement conçue et présentée à partir des pratiques parentales exercées envers les enfants, en rapport étroit avec la parentalité et les lois qui s’y rapportent. Cette représentation rend compte de ce que l’on peut dénommer l’exercice descendant de la filiation, en ignorant fréquemment l’exercice ascendant de cette même filiation. Sont alors laissées dans l’ombre les positions et les pratiques des différents enfants envers leurs parents et les dispositions de la loi en la matière. Ainsi, dans le numéro de la revue Esprit intitulé Malaise dans la filiation (1996), Irène Théry analyse la désinstitutionnalisation de la famille en interrogeant « l’ordre symbolique de la parenté » à travers la différence des sexes et la différence des générations. Pour ce faire, elle démontre la nécessité de se situer « dans la dynamique de la temporalité », considérant que « moins pragmatiques que les Anglo-Saxons, nous n’avons toujours pas réussi à dépasser vraiment l’approche statique et catégorielle, et nous nous obstinons à appréhender le social comme un espace hic et nunc, quand il est d’abord déploiement dans le temps ». Pour autant, l’ensemble de son analyse est consacré à la filiation exercée à l’égard des enfants par l’étude des transformations de la conjugalité dans les incidences sur l’ordre symbolique de la filiation héritée, sans évoquer la filiation exercée à l’égard des ascendants. D’autres auteurs encore rendent compte des échanges qui parcourent les générations toujours en privilégiant l’ordre descendant de ces prestations familiales, tels que F. Bloch, M. Buisson et J.-C. Mermet, dans leur recherche intitulée « Dette et filiations, analyse des interrelations entre activité féminine et vie familiale » (1989). Ici encore, la filiation est vue à travers les rôles de mère et de grand-mère, ou de parent et grand-parent, tandis que les modalités de la filiation en retour, exercée à l’égard des ascendants, sont peu envisagées. Pourtant, la réciprocité ou/et la dette, bien que différées dans le temps, s’inscrivent à coup sûr dans les représentations et les pratiques filiales envers les ascendants.
La contribution suivante cherche à rendre compte de certaines des formes de l’exercice ascendant de la filiation à travers l’étude de situations de soutien auprès de parents malades ou handicapés. Trois axes structurent ce propos : les différences de positionnement entre les enfants, l’encadrement socio-politique et économique des pratiques filiales, et les interactions avec les professionnels du secteur sanitaire et social. Le propos étant succinct, il trace quelques traits essentiels qui interrogent l’évolution des politiques actuelles, en laissant de côté d’autres éléments importants, indispensables à prendre en considération par ailleurs [1].
 
Les différences de positionnement entre les enfants
 
 
À partir des récits des enfants confrontés aux difficultés vécues par leurs ascendants, nous avons proposé trois profils de pratiques et de logiques susceptibles de distinguer les manières selon lesquelles ces enfants se positionnent, à l’égard de leurs ascendants ainsi qu’au sein des fratries et dans leurs propres familles [2]. Positions qui se différencient également du point de vue des attentes formulées envers les services professionnels et, plus globalement, l’ensemble du système de soin et de protection sociale.
La continuité des pratiques familiales
Un des modes de la prise en soin de son ou ses ascendants consiste dans la reprise des modèles, et des vœux, transmis par les générations qui ont précédé. Ces modalités de perpétuation familiale sont mises en œuvre exclusivement par des femmes, les filles et parfois les belles-filles.
L’ensemble familial, élargi à la fratrie, au conjoint et aux enfants, participe de ce mode d’accompagnement en tant qu’auxiliaire des soins et, de plus, confirme la compétence dont est accréditée la principale aidante. Celle-ci se présente généralement comme désignée au nom de son aînéïté, place l’ayant mise de longue date en position de soutien familial à l’égard tantôt des grands-parents cohabitants, tantôt d’un ou de plusieurs membres de sa fratrie, en bas âge ou en situation de maladie ou de handicap. Pour nombre de ces femmes, cette place est ainsi renvoyée au statut « d’aidant familial », place leur ayant souvent valu d’être moins dotée en scolarisation. Pour autant, un tel positionnement familial est présenté comme un privilège du fait du rôle de confidente vécu par ces filles tout au long de l’histoire des parents. Ces situations correspondent assez fréquemment à des cas où les mères, veuves depuis de longues années, sont dessinées sous les traits d’une « mère-courage », portrait contribuant à modeler les rôles de leurs filles.
Ces pratiques de soin et d’entretien sont évaluées comme un travail éminemment familial, filial dans ce cas, en continuité avec l’ensemble des tâches des femmes. Les relations corporelles, y compris lors de la toilette et des soins plus techniques, ne sont pas repoussées. La délégation de certaines fonctions, ou de certains moments, n’est envisagée qu’au sein du réseau familial et des proches, ou en situation d’urgence et de rupture. Les services professionnels n’apparaissent qu’en dernier recours et, en toute dernière instance, l’hospitalisation et l’entrée en établissement.
La recherche d’une réaffiliation
Un autre mode de relation aux ascendants caractérise des pratiques vécues dans un sentiment de grande intensité émotionnelle dont le sens est orienté vers la réconciliation, la réparation et la redécouverte des échanges affectifs entre enfants et ascendants. Ces positionnements peuvent être présentés par des fils et par des filles, exerçant ou non une activité professionnelle. Lorsque ces personnes sont en activité, la priorité est donnée à l’exercice de la filiation en ayant recours parfois à des modulations du temps de travail. Cette priorité est également affirmée face au conjoint et aux enfants, auxquels il est demandé de respecter ce choix au nom de l’importance biographique des relations vécues avec les ascendants dans ces moments particuliers. Conjoint et enfants ne sont pas directement mis à contribution dans le soin envers les ascendants.
On peut considérer que, dans ces moments, les enfants construisent des parcours de réaffiliation qui les conduisent à un réenchantement des relations, y compris corporelles, même les plus exigeantes en soins techniques et en temps. L’impératif de l’échange affectif maximal n’interdit ni la délégation de certaines tâches, ni l’appel aux différents services considérés les plus appropriés. C’est l’adaptation des prestations qui fait l’objet des négociations au cours desquelles il est demandé aux proches et aux professionnels de se conformer aux modalités relationnelles mises en scène par l’enfant, dans un esprit de complicité et de connivence entre l’ascendant, l’enfant présent et les autres proches. À défaut de l’harmonie souhaitée, une autre organisation est recherchée auprès d’autres professionnels relevant d’autres services ou établissements. Il en va de même des relations avec les proches et les membres de la fratrie. En l’absence d’entente, l’objectif défini par l’enfant reste inchangé, même au prix de conflits familiaux.
C’est la relation duelle qui est privilégiée entre l’enfant et le parent concerné, et, au-delà, l’autre ascendant. L’accompagnement est alors vécu comme la dernière occasion possible de construire un lien familial considéré défectueux auparavant, ou tout au moins problématique. C’est la reconnaissance d’une place d’enfant « accepté malgré tout » qu’il faut gagner. On peut penser qu’il s’agit de réparer les manques, situés le plus souvent dès les temps de la naissance, par l’excellence des liens renoués. L’enfant se considère lui-même comme « le bâton de vieillesse », le « rayon de soleil » (Clément, 1993) de son père ou de sa mère. La réussite de la relation enfant-parent est d’autant plus impérieuse qu’elle est mise en contraste avec l’échec estimé d’un précédent accompagnement.
La sélection des services professionnels
Pour ces personnes, la logique dominante conduit à souhaiter la professionnalisation des réponses aux besoins des ascendants. Ceux-ci sont volontiers assimilés aux « personnes âgées dépendantes » pour lesquelles sont revendiqués un accroissement des services et une médicalisation des établissements. Ces enfants font valoir les insuffisances des politiques relatives à la vieillesse et sollicitent le développement d’une médecine spécialisée dans les soins aux personnes âgées. Leurs attentes à l’égard des prestations de l’État, des organismes sociaux et des professionnels sont élevées, tandis que l’aide filiale est entendue comme le soutien moral et affectif à l’égard des ascendants et l’organisation des services par leur sélection et gestion administrative. Ces personnes situent leurs propos dans les débats publics concernant la répartition entre fonctions publiques et privées, solidarités publique et privée, travail professionnel et obligations domestiques et familiales. C’est au plan de l’ensemble de la société qu’est posée la question des parents dépendants, considérée autant comme une question filiale et familiale qu’en termes de problème de société.
Filles et fils, ils sont confrontés à ce qu’ils considèrent être des carences dans la prise en charge souhaitée pour leurs parents. Leurs propos mettent en avant les situations d’hospitalisation, de cohabitation d’urgence à leur domicile, en pointant les incohérences et les désaccords qu’ils perçoivent, et éprouvent, aussi bien à l’égard des services qu’entre les membres de la famille.
Leurs priorités familiales sont clairement désignées dans l’ordre de la conjugalité et envers leurs descendants : enfants et petits-enfants. Cependant, si tel est le sens du devoir, le sens de la dette les rappelle à leur position d’enfant. « Ce n’est pas un dû, c’est un rendu » déclare un fils aux prises avec la recherche d’une solution professionnelle idéale pour l’un et l’autre de ses ascendants. Pour ces personnes, la répartition des tâches filiales repose non sur le principe de la désignation, de la reconnaissance parentale ou de celle de la fratrie, mais sur le principe de l’équité.. Pour autant, la concrétisation de ce principe vient buter sur les assignations différentielles et les capitaux inégaux entre filles et fils, et entre les différents enfants, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de fratries masculines. Si l’accord semble s’établir autour de l’usage de services professionnels, les positionnements affectifs diffèrent ainsi que les arguments et les rythmes de l’adhésion à l’introduction d’intervenants extérieurs à l’ensemble familial.
Plus précisément encore, c’est la négociation avec les ascendants, seuls ou en couple, qui achoppe. Les filles sont aux premières loges dans ces oppositions entre les vœux parentaux et les préconisations mises en avant au sein de la fratrie ; même si les fils n’en sont pas dispensés, loin s’en faut, tout particulièrement face aux quasi-veto opposés par les mères quant au placement de leurs conjoints par exemple. Ce sont aussi les négociations avec eux-mêmes, en tant que débiteurs dans l’ordre de la réciprocité et des attentes parentales, qu’ont à assumer les enfants. Les filles manifestent ces contradictions au plan émotionnel, en termes de malaise et d’introjection d’une prise d’âge accélérée, d’un « coup de vieux » inattendu face à la relégation de leurs parents et plus globalement à la vieillesse. Les fils, eux, discourent plus volontiers en termes revendicatifs adressés aux organisations politiques et professionnelles, dans l’espoir de l’avènement de meilleurs lendemains.
Outre la priorité accordée au couple et à ses descendants, ces fils et ces filles prennent leurs distances avec les obligations filiales au nom de leurs activités professionnelles. Pour les femmes, l’activité permet de résister aux craintes d’envahissement par les soins filiaux. Certaines sollicitent une prolongation de leur activité, ou refusent une cessation anticipée, pour cette raison explicitée. D’autres proposent leurs services de grand-mère au-delà des demandes de leurs enfants pour les mêmes raisons. Cet usage de l’activité professionnelle les distingue des femmes du premier groupe pour lesquelles le travail familial reste la priorité, et des personnes du second groupe qui peuvent avoir une relation suspensive au travail professionnel pour permettre l’exercice filial.
 
Le cadre socio-politique et économique des pratiques filiales
 
 
Si les pratiques filiales se déclinent selon les logiques normatives décrites précédemment, elles s’enserrent également dans les cadres de la politique de la vieillesse et dans les contextes économiques des différentes familles. Il n’est pas possible de revenir ici sur l’ensemble de la politique vieillesse relative au grand âge, aussi en retiendrons-nous une des dernières mesures, la prestation spécifique dépendance (psd) transformée en allocation personnalisée à l’autonomie (apa). Ce qui nous intéresse dans cette mesure, c’est la possibilité ouverte aux enfants de devenir employés de leurs ascendants, instituant en quelque sorte la possibilité d’un salaire filial (de gré à gré ou par le biais de services mandataires) entre employeur-parent et travailleur-enfant alors même que, par ailleurs, les liens de filiation sont récusés pour toute monétarisation, par exemple dans le cadre de l’accueil chez des particuliers, appelé « accueil familial ». La part prise par ces enfants-employés dans les prestations accordées au titre de la psd a été évaluée à près du quart des emplois lors de l’expérimentation en Ille-et-Vilaine (Jourdain et al., 1996) et à 15 % dans notre étude. Arrêtons-nous tout d’abord sur la population qui, de fait, se retrouve dans de telles configurations, avant d’évoquer les risques de fermeture sur l’univers domestique et familial pour les enfants concernés [3].
Les caractéristiques sociales des enfants « employés de leurs ascendants »
La présentation des caractéristiques sociales des ascendants et des enfants qu’ils emploient nous semble nécessaire pour prendre la mesure des rapports sociaux en jeu avant de centrer notre propos sur les situations individuelles [4]. Dans une première série d’études (Pirou, 1997 ; Gaudin, 1999 ; Pinvidic, 2001), trente situations ont été étudiées dont nous présentons les caractéristiques dans le relevé suivant. Ce groupe d’enfants, employés de leurs ascendants, est composé de vingt-neuf femmes (vingt-trois mariées, deux veuves, deux divorcées, deux célibataires), dont vingt-sept filles et deux belles-filles, et d’un fils célibataire. La majorité (treize) est âgée de 46 à 55 ans, neuf personnes ont plus de 55 ans et huit personnes moins de 45 ans. Les activités professionnelles des femmes sont les suivantes : cinq employées de maison, quatre agricultrices, trois employées (vendeuse, serveuse), deux « femmes de » (artisan et commerçant), deux ouvrières, deux agents d’entretien et une infirmière. Mais, dix sont au chômage et trois ont cessé leur travail pour s’occuper de leurs ascendants, tandis que six exercent encore à temps partiel. Dix femmes sont classées sous l’appellation « au foyer » sans précision particulière sur leurs activités temporaires. Le fils est au chômage et vit chez ses parents (quant aux conjoints, leurs activités professionnelles sont les suivantes : dix ouvriers, cinq agriculteurs, deux artisan et commerçant, deux employés, un officier de marine, un au chômage [sans autre précision] ; cinq d’entre eux sont retraités). Ces catégories socioprofessionnelles démontrent clairement l’assignation au soutien domestique des femmes dans les milieux sociaux où il s’avère indispensable de faire soi-même et plus difficile de faire faire.
Les données concernant les ascendants seraient, elles aussi, à approfondir ; retenons qu’il s’agit majoritairement de catégories modestes. Dans les études citées ici, les personnes aidées sont principalement des mères (vingt-deux dont une en couple), trois pères (deux en couple) et deux belles-mères. Lorsque les ascendants vivent en couple, l’aide concerne toujours les deux personnes, et dans un cas l’ascendant est aidé par deux enfants. Ce sont, pour les deux tiers, des cohabitations, principalement au domicile des enfants : dix-neuf cas, et cinq chez les ascendants.
Ces données démontrent le contexte des déterminations économiques et sociales dans le soutien et le soin aux ascendants par certains enfants. Si les filles et les fils qui réalisent des tâches diverses envers leurs parents le font d’autant plus que ceux-ci ne peuvent s’assurer l’achat des services nécessaires, certaines filles sont incitées à devenir elles-mêmes employées de leur parent au prix d’une déqualification professionnelle, d’horaires partiels et contraints, d’absence de carrières… situations les conduisant elles-mêmes à une vieillesse financièrement dépendante. L’instauration d’un tel salariat au sein des relations familiales constitue de fortes injonctions de maintien prioritaire dans les rôles familiaux, faisant de certaines femmes qui sont de véritables permanentes des carrières familiales, les intermittentes d’un statut salarial réel.
Les risques d’un huis clos familial
Une des conséquences notables de cette « salarisation filiale » a été la baisse et, plus souvent, la suppression de l’intervention des aide-ménagères, du fait des dispositifs eux-mêmes [5]. De ce fait, le travail filial s’exerce de plus en plus dans des formes de proximité renforcée, sans les médiations de l’entourage et des professionnels. Les employées de leurs ascendants sont renvoyées au face-à-face direct entre elles et leurs parents, dans des conditions qui caractérisent le travail domestique (une certaine invisibilité, la naturalisation des tâches, l’extensivité et la polyvalence des activités), sans collectif de travail susceptible de réguler les difficultés et tensions dues à l’accroissement des handicaps et des besoins d’intervention, et sans soutien moral et pratique. L’absence des médiations et le face-à-face ainsi imposé conduisent au renforcement des modèles domestiques hérités et à l’accentuation de la part des émotions et du travail affectif. Les ambivalences des statuts (celui d’ascendant-employeur dépendant de l’aide de son enfant-employé, et celui d’enfant salarié de son ascendant dépendant) ne peuvent que renforcer les difficultés relationnelles évoquées car le parent usager-employeur délègue, pour tout ou partie, la réalisation des fonctions d’employeur à son enfant-employé. Les études réalisées auprès des familles (personnes aidées et personnes aidantes) soulignent combien il est difficile de définir et de limiter le périmètre des investissements (Le Borgne-Uguen et Pennec, 2000). À l’évidence, préoccupations et pratiques dépassent, en lieux et en temps, les rémunérations attribuées et les tâches reconnues. Si nombre d’actions relèvent d’obligations affectives et morales imposées par l’appartenance au réseau relationnel, ces tâches sont aussi commandées par l’urgence des besoins et l’insuffisance des prestations accordées ou/et existantes au plan collectif, dans des conditions très variables selon les territoires. Urgences, de ce fait, renvoyées aux usages domestiques – familiaux et d’entraide – et à celles qui les servent, à travers des politiques familialistes qui manifestent un souci de réduction des coûts supportés par la collectivité. Ces politiques font reposer sur les femmes au sein des familles, ainsi que sur des professionnelles aux statuts peu reconnus, ce qu’il conviendrait de nommer l’in-solidarité nationale au vu des situations d’inégalité entre les personnes et les familles. Enfin, renforçant l’affectation des femmes au soin des proches, la politique publique contribue ainsi à en éloigner les fils et occulte, par ailleurs, les formes existantes des providences masculines filiales.
 
Les professionnels du secteur sanitaire et social dans la mise en œuvre des politiques gérontologiques
 
 
La manière dont certaines filles, employées de leurs ascendants, sont entrées dans le dispositif de la psd, puis de l’apa, par le biais des travailleurs sociaux (assistants sociaux, coordonnateurs, équipe médicosociale…) mérite d’être regardée de plus près. Quelques cas permettent de repérer les procédures influençant la construction des rôles filiaux ; cas qui ne peuvent prétendre à la représentativité à défaut d’études suffisantes sur cette population. Les pratiques professionnelles contribuant aux différentes politiques territoriales gérontologiques peuvent être abordées sous trois angles : les modes d’incitation à la salarisation filiale, l’usage professionnel de classifications d’ordre domestique et les effets d’invalidation des pratiques profanes préconisées.
L’incitation à la salarisation filiale
Dans le cadre de certains dispositifs de l’aide à domicile, les travailleurs sociaux pratiquent la politique des familles définie par les acteurs publics (État, collectivités locales, organismes financeurs) ; politiques qui accroissent actuellement les risques d’imposition du travail filial à l’égard des filles. Trois situations, rencontrées au cours d’entretiens de recherche (Pinvidic, 2001), vont permettre d’en rendre compte. Une femme, âgée d’une quarantaine d’années, a accueilli à son domicile lors de son veuvage sa mère, veuve également ; elle recherche un travail salarié. Face à cette requête, l’assistante sociale de l’entreprise du conjoint décédé lui propose de devenir employée de sa mère par le biais de la psd. Actuellement remariée, cette femme aimerait se désengager pour partie, ce qu’elle tente par la décohabitation, mais à défaut d’autres prises en charge et parce qu’elle « aime trop (sa) mère pour que ce soit quelqu’un d’autre », elle reste son employée ; elle ajoute qu’elle aimerait avoir un autre travail et que d’autres personnes aident également sa mère, ce qui s’avère fort difficile à négocier.
Une autre fille, célibataire d’une quarantaine d’années, cohabite en appartement avec sa mère ainsi qu’avec une sœur et un frère. Ces deux derniers ont des activités salariées tandis qu’elle estime que « comme je suis au rmi, je m’occupe de ma mère… comme je n’ai rien à faire ». Là encore, c’est l’assistante sociale qui la suit en tant que bénéficiaire du rmi qui a préconisé qu’elle devienne employée de sa mère, demande refusée une première fois et acceptée par la suite. Auparavant en emploi ces, cette femme aurait aimé retravailler mais, à défaut, elle apprécie de pouvoir montrer une fiche de paie pour s’occuper de sa mère. Cette situation renforce son confinement au domicile et au quartier de son enfance ainsi qu’au face-à-face avec sa mère, les autres intervenants appartenant eux-mêmes à ce huis clos familial. Cette fille ajoute encore : « Je trouve que c’est important de s’occuper de ses parents… ce qui est logique… nous quand on sera vieux on aimerait bien qu’on s’occupe de nous. » Rappelons que cette fille est célibataire. Enfin, dans le troisième cas, il s’agit d’une femme qui cherche une activité salariée après avoir arrêté de travailler pour s’occuper de ses trois enfants. Lors de l’hospitalisation de sa mère, l’assistante sociale de l’hôpital va l’inciter à solliciter la psd et à s’inscrire comme employée de sa mère dans la mesure où elle s’en occupe déjà.
Dans de telles configurations, les propositions des travailleurs sociaux vont ainsi entériner et même renforcer les prises en charge par les filles, parfois au prix de cohabitations contraintes et toujours au prix de difficultés accrues d’inscription dans un véritable emploi. Il faut souligner que ces préconisations du travail filial émanent des professionnels bien au-delà du secteur gérontologique.
Des classifications professionnelles issues des pratiques domestiques
Un autre aspect nous paraît poser question : celui de la présentation globalisante réalisée par les professionnels à propos des tâches exercées par les filles employées, au détriment d’une description précise, seule susceptible de mieux entrevoir les conjugaisons possibles entre les diverses formes de prestations profanes et professionnelles. Ainsi, l’étude des dossiers des personnes percevant la psd donne à voir les catégories usitées par les travailleurs sociaux pour qualifier le travail des employées filiales. Ayant à préciser les acteurs du plan d’aide et leurs pratiques, les professionnels qualifient le travail des filles employées de leurs ascendants à travers la formule suivante : « s’occupe de tout », et ce pour les deux tiers d’entre elles. Cette expression, maintes fois répétée par les employées filiales comme par les employées professionnelles à domicile, est ici répertoriée et validée en tant que type de prestation. Outre la démonstration de l’étendue des tâches assurées par le plus grand nombre (l’entretien de la maison, la toilette, le soutien affectif…), l’usage d’un tel étiquetage produit un effet d’écrasement de la complexité et l’invisibilisation, voire la négation, du travail réel fourni. Ce faisant, les professionnels du travail social invalident aussi, pour partie, leurs propres fonctions, à défaut de proposer des critères et des définitions professionnellement validables. Cette indistinction ne permet ni la reconnaissance du travail filial profane ni la construction de l’identité professionnelle, et l’on peut craindre qu’elle contribue à faire perdurer la naturalisation des prises en charge du soin par les femmes, sans médiation susceptible d’établir des distinctions et des complémentarités entre les différents rôles, professionnels et filiaux. Cette absence de définition spécifique des fonctions exercées lorsque le service est réalisé au sein de sa famille et l’utilisation des termes familiers par les prescripteurs de l’aide, traduisent l’imposition des normes communes du devoir filial. Les questions majeures du statut des salariées de la filiation et de l’accumulation des tensions et des fonctions sont peu répertoriées ; par ailleurs, les risques d’instrumentalisation des relations affectives au travers des pratiques filiales contraintes semblent peu repérés.
 
Pour conclure
 
 
Les modes du travail filial s’inscrivent dans des perspectives temporelles différentes selon les postures de chacun des enfants par rapport aux places et fonctions dans les fratries, aux moments des parcours de vie et à la longue durée des transmissions générationnelles. Mais ces configurations complexes sont également déterminées par les effets des contextes socio-économiques particuliers aux différents enfants et par les politiques publiques qui déterminent la production de santé publique et privée. Les effets de tension produits par les contraintes sociales et économiques peuvent s’avérer tels que certains enfants, qui considèrent que les soins relèvent des services professionnels, vont se retrouver en situation de soutien-soignant envers leurs ascendants tout en qualifiant de « contre nature » leurs pratiques. Pour d’autres, l’attribution d’une charge filiale, reconnue par le biais d’une rémunération, les assigne aux fonctions domestiques, et ceci au détriment de leur insertion sociale. Enfin, ces situations peuvent également donner lieu à un certain accaparement de l’ascendant par l’enfant auquel est attribué le statut d’employé, conduisant à la mise à distance des autres membres de la fratrie et de la famille élargie. Du fait des dynamiques en jeu dans ces relations intra-familiales, les différents positionnements filiaux considérés ne doivent pas être pensés comme totalement exclusifs l’un de l’autre dans le parcours de vie. De même, ne doit pas être ignoré le fait que les ascendants sont également acteurs des aides, reçues et données, dans les interactions au cœur de leurs affaires de famille. Plus globalement, l’analyse des liens de filiation est d’autant plus nécessaire que, selon M. Bungener et M.E. Joël (1991), « il y a autant de familles qui ont en charge un grand vieillard que de familles qui ont en charge un enfant de moins de 2 ans », et que « de nos jours, plus d’enfants adultes fournissent plus de soins, des soins plus difficiles, pendant de plus longues périodes de temps qu’ils ne le faisaient dans le “bon vieux temps” » (Garant et Bolduc, 1990).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bloch, F. ; Buisson, M. 1991. « Du don à la dette : la construction du lien social familial », La revue du Mauss, no 11.
·  Bungener, M. ; Joël, M.-E. 1991. Le financement de la prise en charge des personnes âgées, mire, ministère des Affaires sociales.
·  Clément, S. 1993. « Des enfants pour la vieillesse », Soc. Sci. Med., vol. 37, no 32, Pergamon Press Ltd.
·  Gaudin, C. 1999. Être salariée de son parent dépendant. L’ambivalence du soutien entre le don de soi et la rémunération, mémoire de diplôme des hautes études en pratiques sociales, sous la direction de S. Pennec, Rennes, collège coopératif de Bretagne.
·  Jourdain, A. ; Martin, C. ; Mohaer, F. ; Schweyer F.-X. 1996. La prestation expérimentale dépendance en Ille-et-Vilaine. Leçons d’un apprentissage, Rennes, lapps, ensp.
·  Le Borgne-Uguen, F. ; Pennec, S. 1990. L’adaptation de l’habitat chez des personnes (de plus de 60 ans) souffrant de maladies et de handicaps et vivant à domicile. Usages et interactions entre les personnes, les proches et les professionnels à travers les objets, les techniques et les aménagements. Contrat de recherche mire et cnav. « L’aide par les proches : mythes et réalités », Revue de littérature et réflexions sur les personnes âgées en perte d’autonomie, leurs aidants et aidantes naturels et le lien avec les services formels, Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, Études et analyses, no 8.
·  Pennec, S. 1998. « Les pratiques filiales dans l’accompagnement des ascendants dépendants », Prévenir, no 35.
·  Pennec, S. 1999. « Les femmes et l’exercice de la filiation envers leurs ascendants » dans S. Pennec, éd., (postface) A. Guillou, Les parcours de vie des femmes, travail, famille et représentations publiques, Paris, L’Harmattan.
·  Pennec, S. 2002. « La politique envers les personnes âgées dites dépendantes : providence des femmes et assignation à domicile », dans Lien social et politique, no 47.
·  Pennec, S. 2003a. « Une professionnalisation en panne : perte de statut et hors statut des personnes intervenant au domicile. Le cas des interventions auprès des personnes dépendantes âgées », dans A. Vilbrod (sous la direction de), L’identité incertaine des travailleurs sociaux, Paris, L’Harmattan.
·  Pennec, S. 2003b. « “L’institutionnalisation du salaire filial” à travers les politiques récentes appliquées à la vieillesse dite dépendante », Gérontologie et société, no 104.
·  Pinvidic, M. 2001. La prise en charge d’un parent dépendant : un soutien familial rémunéré avec la prestation spécifique dépendance, mémoire de maîtrise de sciences et techniques interventions sociales, sous la direction de S. Pennec, Brest, université de Bretagne occidentale.
·  Pirou, I. 1997. Les aidants familiaux et les personnes âgées dépendantes, mémoire de diplôme universitaire de gérontologie sociale, sous la direction de S. Pennec, université de Bretagne occidentale. collège coopératif de Bretagne.
·  Thery, I. 1996. « Différence des sexes et différence des générations. L’institution familiale en deshérence », Esprit no 12.
 
NOTES
 
[*]Simone Pennec, maître de conférences en sociologie, atelier de recherche sociologique, ea 3149, université de Bretagne occidentale, bp 814, 29285 Brest cedex.
[1]Certaines données et analyses présentées ici ont fait l’objet de publications récentes plus détaillées (Pennec, 2002, 2003a, 2003b).
[2]Études réalisées à partir d’entretiens et d’observations auprès d’enfants engagés dans l’aide envers leurs ascendants. Dans certaines configurations plusieurs ascendants sont dépendants de l’aide de tiers et, par ailleurs, au sein des fratries les pratiques d’entraide et les conceptions du soutien sont elles-mêmes diversifiées (Pennec, 1998, 1999).
[3]Nous nous appuyons plus particulièrement sur trois études exploratoires menées auprès d’une trentaine de personnes employées de leurs ascendants dans des territoires urbains et semi-ruraux (Pirou, 1997 ; Gaudin, 1999 ; Pinvidic, 2001). Ces travaux sont complétés par les résultats de recherches récentes menées auprès de familles dont l’un des membres (âgé de plus de 60 ans) souffre de handicaps ou de pathologies invalidantes (Le Borgne-Uguen et Pennec, 2000).
[4]Les situations présentées ci-dessous ont été étudiées dans le cadre du dispositif psd.
[5]Quand ces interventions ont été maintenues, ceci a le plus souvent donné lieu au passage des professionnelles à un autre statut, celui d’employées de maison, éventuellement dans des relations de gré à gré, pour des raisons de moindre coût. C’est ainsi le même groupe social, côté professionnel cette fois, qui vit une déqualification de ses conditions de travail.
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