Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0134-9
200 pages

p. 9 à 11
doi: 10.3917/empa.052.0009

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Le dossier

no52 2003/4

2004 EMPAN Le dossier

Introduction

Vieillir : un autre regard

Marcel Drulhe  [*]
La réforme des retraites et le mouvement social qu’elle a suscité au cours du printemps 2003 ont été l’occasion d’une avalanche de chiffres : les spécialistes du bon goût nous ont assurés qu’ils avaient une odeur sulfureuse. Retenons un point de ce débat : ce qui fait désordre, c’est que la pyramide des âges en vienne à passer cul par-dessus tête ! À l’horizon 2050, plus d’un Français sur trois aura passé les 60 ans et les plus de 85 ans auront quadruplé par rapport à notre situation actuelle (de 1,2 million de 85 ans et plus aujourd’hui, on en viendrait à 4,8 millions vers 2050). Incontestablement le vieillissement de la population est une certitude et ce constat est largement présenté comme une calamité sur le plan socio-économique.
Et voilà que la canicule de cet été 2003 la transforme en calamité politique : les personnes les plus âgées ont payé le plus lourd tribut à la chaleur caniculaire du mois d’août alors qu’il n’y a guère eu de mort d’enfants, qui sont tout aussi vulnérables à ce phénomène climatique, et ne parlons pas de la comparaison entre régions ou avec les autres pays européens, tous espaces soumis aux mêmes rigueurs climatiques… Au jeu de la défausse, devinez qui a été présenté coupable ? Les familles, les voisins, les concitoyens, nous tous en somme qui laisserions nos vieux parents, nos vieux voisins, nos vieux handicapés, nos vieux concitoyens croupir dans l’isolement et la solitude. En confondant la progression de l’individualisme avec celle de l’égoïsme, on a oublié que, près de quatre fois sur cinq, des enfants (très largement des filles) assurent une présence vigilante auprès de leurs parents dépendants. Ne serait-il pas pertinent de reconnaître ces solidarités familiales, de les encourager et de les soutenir dans leurs fragilités ? Ne serait-il pas plus heureux de souligner les solidarités professionnelles médicosociales qui se sont manifestées auprès de ces personnes en hyperthermie, tout en prenant la mesure de leurs limitations organisationnelles et matérielles ? Calamité et catastrophe sont assurément des atouts du jeu politico-médiatique, mais chacun conviendra que les réalités sociales ici évoquées ne s’y réduisent pas.
Ainsi osera-t-on s’attrister parce que, selon les prévisions démographiques, une petite fille française sur deux, née à l’aube du xxie siècle, a de fortes chances de devenir centenaire ? Faut-il faire grise mine si la baisse de la mortalité engendre, dans un avenir relativement proche, un rééquilibrage de la proportion hommes/ femmes aux âges avancés, la possibilité de vivre en couple plus longtemps, une part grandissante de personnes plus âgées (près de vingt mille centenaires ont été recensés cette année au Japon, pays qui a l’espérance moyenne de vie la plus élevée du monde) ? Doit-on se plaindre quand la tendance à l’amélioration de la santé se traduit par une espérance de vie sans incapacité en croissance et une atténuation de la proportion des personnes dépendantes ?
En dépit des bouleversements que nous connaissons par ailleurs, l’image sociale de la vieillesse est étrangement stable dans le soupçon et la dévalorisation. La vieillesse, un naufrage ? Assurément pas, ou en tout cas pas plus que les autres moments du cycle de vie : qui songerait à nier qu’il arrive à des personnes de tous âges de couler ? Pourtant, la plupart de nos concitoyens poursuit sa navigation et sa route selon des trajectoires fort diverses. Il n’en va pas autrement dans les derniers temps du cycle de vie. La vieillesse, une perte ? S’engouffrent déjà dans cette faille les craintes obscures de notre histoire personnelle, mais aussi les frayeurs liées à nos constructions sociales pourtant les plus rassurantes : une protection sociale qui vacille, un troisième âge ouvrant sur l’horizon d’un quatrième qui serait le plus redoutable, une allocation personnalisée d’autonomie dont on devine déjà les fragilités… Toutes ces peurs n’empêchent pas de réactualiser les processus de renoncement : afin d’assurer son identité, chacun est amené à sélectionner une fois de plus les éléments jugés essentiels de sa vie quotidienne pour recentrer ses efforts sur les relations qui comptent le plus et à privilégier les activités les plus significatives, comme pour économiser ses forces. Mais le vieillissement personnel passe le plus souvent inaperçu : il concerne toujours les autres. De nombreux écrivains témoignent qu’ils n’en ressentent rien intérieurement : ce sont le miroir, certains regards et certaines attitudes d’autrui qui attirent l’attention sur les changements corporels ; hors de ces épisodes, ils ont tendance à percevoir tout compatriote dont les cheveux blanchissent comme plus âgé qu’eux-mêmes. C’est une période où « prendre de l’âge » est découplé de « être vieux » : beaucoup se lancent dans une « seconde carrière », d’animation familiale, de participation associative et de bénévolat productif.
La vieillesse ne cesse de surprendre : nos contemporains redoutent d’attraper « un coup de vieux » ! Et pourtant… « Je me sens comme un homme de 76 ans qui se porte relativement très bien. […] Normalement si j’avais vécu il y a une quarantaine d’années, je serais dans un square avec des copains, à la retraite. Avant, les vieux avaient mon âge. Sur scène, je dis que j’ai arrêté de vieillir pendant un certain temps. Ça a été dur. C’est comme quand on dit qu’on arrête de fumer. Du jour au lendemain, je me suis dit que j’arrêtais de vieillir… Quand personne ne m’observe, j’ai envie de prendre un petit coup de vieux, mais je me retiens [1]. » Ce petit pas de côté proposé par un grand maître du rire a le mérite de secouer un peu l’emprise des stéréotypes qui figent les silhouettes de… Et déjà nous ne savons plus comment les désigner. Les vieux ? les vieilles ? Il y a belle lurette que le politiquement-correct nous a découragés d’utiliser des termes si misérabilistes ! Allons-nous passer sous les fourches caudines de la modernité du « troisième âge » et des « personnes âgées » ? Mais comment situer le premier et le deuxième âge dans cette succession ? En a-t-on jamais fini avec les petits pots et les compotes ? Et les « personnes âgées » seraient-elles les seules à l’être ? D’ailleurs chacun sait bien que parler des « seniors » est une façon de repousser les limites de la vieillesse. Voilà esquissés les contours d’une vision hétéronome du vieillir, la vision des générations plus jeunes, celle des institutions, celle de tous ceux qui ne se sentent pas encore concernés. C’est cette posture d’extériorité qui alimente aussi des modèles idéalisés du « bien-vieillir ».
L’anthropologue Roger Bastide soutenait que l’on pouvait rassembler toutes les silhouettes de l’autre sous trois configurations : le dieu, le fou et l’étranger. « Les vieux » de Jacques Brel, bercés par le ronron de leur « pendule au salon », n’ont-ils pas cette aura sacrée des statues dans les niches des églises ? On les vénère de moins en moins dans nos villes, bien que cela dépende des appartenances ethno-culturelles. L’image du fou vient de plus en plus nous hanter : qui n’a pas entendu parler des ravages de la maladie d’Alzheimer ? Quant à l’étrangeté du vieillir, ne serait-ce pas se défausser que d’aller la quérir auprès de ces Français venus d’ailleurs ou de vieux immigrés qui naviguent entre ici et là-bas ou chez des handicapés pour qui la retraite ne sonne pas, alors que leurs contemporains du même âge peuvent s’en prévaloir ?
Ne pas ignorer ces formes d’étranger ne peut pas nous consoler d’écarter l’inconnu dans le vieillir : il nous appelle à engager le dialogue pour le connaître et le reconnaître. Ainsi pourrons-nous espérer entendre quelque chose des expériences propres du vieillir. Vieillir ? Oui, gardons précieusement le verbe : il souligne qu’à la qualification extérieure de ceux qui sont à un autre moment de leur cycle de vie peut se substituer l’expérience existentielle des personnes soumises à de nouvelles contraintes, institutionnelles ou non (la cessation de l’activité principale, un veuvage relativement précoce, la naissance de petits-enfants, etc). Vieillir, c’est vivre, avec tout ce que cela comporte d’activités autonomes, de mobilisation de ressources matérielles et humaines, donc d’interactions et d’engagements divers qui s’accompagnent d’une polyphonie de significations. À l’euphémisation d’une catégorie homogène, respectable et paisible (celle du « troisième âge » ou celle de « senior »), dont le caractère global prétend atténuer sinon occulter les aspérités (le « quatrième âge »), substituons l’émerveillement sans naïveté des multiples formes du vieillir : peut-être y découvrirons-nous que les vieillesses sont largement aujourd’hui affaires de femmes et qu’elles y négocient d’autres rapports avec les modèles normalisés de « l’être vieux » ; peut-être y observerons-nous de multiples adaptations dans les échanges avec les proches et dans les recours aux professionnels, avec un processus ininterrompu d’ajustements identitaires… La variété des solidarités intragénérationnelles (du conjoint à l’ami en passant par le voisin), intergénérationnelles (diversité des configurations filiales mais aussi des compositions de grand-parentalité) et collectives (soutien à domicile, hébergement collectif) offre un panel de réalisations qui constituent autant de possibilités déjà expérimentées pour l’avenir et qui témoignent que l’inventivité humaine ne s’arrête pas à 60 ans. D’ailleurs ce numéro en témoigne : « Vieillir ensemble ? » s’interrogeait Empan, il y a déjà dix ans ; en 2003, la revue porte un autre regard sur « les vieillir » : ils y apparaissent comme de nouvelles façons de glisser nos parcours de vie qui s’allongent entre nos proches et sans doute des professionnels…
 
NOTES
 
[*]Marcel Drulhe, professeur, département de sciences sociales Raymond-Ledrut, centre d’études des rationalités et des savoirs, cirus-cers fre k2614, université Toulouse 2, et u 558 inserm, université Toulouse 3.
[1]Raymond Devos, « Entretien », Le Monde, 21-22 mars 1999.
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[1]
Raymond Devos, « Entretien », Le Monde, 21-22 mars 1999. Suite de la note...