2004
EMPAN
Le dossier / Actualités
Recifs. Réseau d’entraide et de soins
Régine Hoffman
[*]
Se nourrir, s’agissant d’un acte biologique indispensable à la vie, ne peut se résumer à un simple carburant nécessaire à la reconstruction de la force physique.
La définition même de l’aliment est culturelle. Le mangeur n’incorpore pas seulement les propriétés de la nourriture ; en mangeant, il se situe dans un système culinaire, donc culturel et social, il se place dans un groupe de référence, s’y intègre ou s’en différencie.
Si l’on peut décrire, pour une population donnée, une prise alimentaire moyenne quant à la quantité, au nombre ou au type d’aliments les plus fréquents, la variabilité est très grande d’un individu à un autre sans que l’on puisse parler pour autant, à propos de ceux qui s’écartent de la moyenne, de trouble du comportement alimentaire de type boulimique.
La comparaison ne peut s’établir qu’à condition de tenir compte de trois axes de référence : le contexte social, les effets pathogènes et la souffrance psychique.
Dans un contexte social particulier, le trouble alimentaire peut être interprété comme un indicateur dramatique d’un mal-être, d’une difficulté à se placer autrement dans ce contexte.
C’est parce que le nombre de femmes accueillies à l’association recifs pour des troubles du comportement alimentaire est devenu de plus en plus important que la question du contexte social nous semble avoir toute sa place pour comprendre pourquoi les femmes semblent plus exposées à ces troubles.
Cependant, il existe à notre connaissance peu de données épidémiologiques tendant à accréditer l’hypothèse d’un rôle plus ou moins partiel du contexte social dans la genèse des troubles alimentaires.
Nous nous proposons, après avoir présenté l’association recifs, d’apporter un éclairage supplémentaire sur la question du lien entre trouble alimentaire et contexte social, en nous appuyant sur notre expérience à l’association.
Recifs, un autre espace, une autre temporalité
L’association
recifs
[1] a été créée en 1997 afin de favoriser l’écoute, en amont de l’hôpital, auprès d’un public féminin présentant des dépendances à :
- l’alimentation (anorexie, boulimie, obésité) ;
- des troubles et des désordres alimentaires accompagnés d’alcoolisation et d’automédication.
Pour l’année 2002, plus de 100 personnes ont été accueillies.
La population concernée touche en priorité les femmes en situation de précarité (65 %) : 25 % perçoivent le rmi, les autres ont essentiellement des contrats de travail à durée déterminée ou sont inscrites dans des agences intérim. Nous accueillons des étudiantes en difficultés scolaires, isolées socialement, puis des femmes qui ne travaillent plus depuis de nombreuses années. On note que parmi elles, 52 % vivent seules, 16 % élèvent seules leurs enfants.
Les objectifs de recifs sont les suivants :
- favoriser la visibilité de ces problématiques ;
- exister en tant que lieu d’accueil, de proximité, de ressourcement ;
- construire et renforcer un réseau partenarial ayant pour vocation de coordonner les actions menées en faveur d’un public féminin autour de ces problématiques.
Ces objectifs ne peuvent être atteints qu’en restaurant le lien social et en favorisant un processus de soin.
Ce lieu ouvert dans la cité avec des ateliers de médiation (atelier sensoriel, groupe de parole, théâtre, expression corporelle) favorise une meilleure capacité de verbalisation d’élaboration de leur problématique interne.
Quelques pistes de réflexion
La précarité constitue le nœud de la question sociale car elle est contraire aux exigences d’autonomie et d’initiative des personnes.
La déqualification, un emploi sous-payé, des horaires non réglementés sont source de tension. Il ne peut y avoir mise en œuvre de stratégie de carrière définie en termes de risque, de projection de soi dans l’avenir. Ainsi, en fin de journée, l’acte boulimique vient exprimer une conduite identitaire avec dépréciation de soi et sentiment d’infériorité.
Pour les femmes qui ont fait le choix, souvent après la naissance de leurs enfants, d’arrêter de travailler, dépossédées d’un travail dont elles ont perdu au fil du temps toute qualification, elles se retrouvent seules, isolées. Cette prise de conscience peut provoquer des passages à l’acte boulimiques incontrôlables, la colère venant s’exprimer dans l’engloutissement des aliments contribuant à combler un vide existentiel.
Les difficultés professionnelles constituent des stress psychosociaux conduisant de façon significative à la conduite addictive.
La pression sociale est forte entre l’idéal de minceur et la peur du corps gros.
« Le repérage de cette frontière entre ce qui est conforme et déviant s’appuie sur le double impératif social d’un investissement énergétique du corps [la minceur, le tonus, la jeunesse] et inversement d’une lutte contre l’inertie, la paresse, l’immobilisme tel que la société le définit dans le corps, gros
[2]. » La presse féminine accentue la pression sociale. Il n’existe pas un seul magazine qui ne fasse l’éloge de la minceur et ne recense les moyens pour y parvenir.
« Prendre du poids, des rides, est une agression implicite contre le groupe social ; il ne faut pas ternir les mythes
[3]. »
En fin de compte, la société impose aux femmes un modèle normatif qui peut induire une forte culpabilité. Ainsi, le culte du corps que privilégie inconsciemment notre société joue un rôle fondamental auprès des adolescentes dont le corps est une des préoccupations essentielles.
Mais qu’en est-il de la responsabilité d’une société qui valorise à la fois la sveltesse, la crème glacée et les chocolats ?
Ne manifeste-t-elle pas « un syndrome de chaos nutritionnel » dont elle aurait pris pour cible les femmes ?
En conclusion, le contexte social peut intervenir dans la genèse des troubles du comportement car il conduit à un éloignement des valeurs partagées au sein de la société et à un risque d’abandon dans les relations sociales. C’est pourquoi recifs s’attache avant tout à créer des liens d’entraide et de solidarité, grâce à des ateliers tout en permettant l’accès au soin.
[*]
Régine Hoffman, responsable technique de
recifs.
[1]
Association
recifs, 6, passage de Vérone, 31500 Toulouse. Présidente : M
me le D
r Faruch, médecin-psychiatre.
Tél. : 05 34 25 85 62.
E-mail
Site internet :
[2]
Durif C, « Figures du corps gros »,
Nervure, tome VI, n° 3, mars 1993.
[3]
Guillemot A., Laxenaire M.
Anorexie mentale et boulimie, Éditions Médecine et psychothérapie, 1993.