Empan
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I.S.B.N.2-7492-0279-5
160 pages

p. 33 à 34
doi: en cours

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Le dossier / Le travail et la question du genre

no53 2004/1

2004 EMPAN Le dossier / Le travail et la question du genre

Filles et garçons à l’école

Jean-Paul Damaggio  [*]
Combien de fois ai-je demandé à des enfants de classes de cours moyen ce qu’ils pensaient de la mixité ! Peut-être une bonne dizaine de fois car j’ai été surpris par les réponses qui m’ont été faites la première fois : 50 % des enfants préfèreraient revenir au système ancien : l’école des filles à côté de l’école des garçons. Je n’imaginais pas, à ce moment-là, réaliser en mieux l’émission de TF1 que je viens de découvrir et dans laquelle un journaliste interroge quelques gamins ou gamines. Comme il est simple de faire un travail de journaliste !
J’ai découvert que la proportion variait bien peu, et, peut-être qu’aujourd’hui, avec des médias qui font du sujet un de leurs tristes dossiers, a-t-elle augmenté au détriment des favorables à la mixité. Pourquoi cette situation ?
Le poète l’a dit, voilà longtemps : « Rien n’est jamais acquis à l’homme », et surtout pas le meilleur de lui-même, ai-je envie d’ajouter. Sur la question, la division n’est pas celle des garçons contre les filles, car au sein de chaque sexe, on trouve autant de partisans d’une solution comme de l’autre. Des garçons qui jouent au ballon aimeraient avoir toute la cour de récréation pour eux (une des images de l’émission télé dans la rare école non mixte du pays) et des filles préfèreraient la seule compagnie des filles. En discutant, il était frappant de constater que les problèmes surgissaient surtout en récréation, comme si c’était le pivot de la vie scolaire. N’oublions pas que la mixité signifie depuis peu la mixité en cour de récréation. N’oublions pas que chez les instituteurs, c’est seulement sur la fin de son histoire (en 1968 à Montauban) que l’École normale est devenue mixte.
À présent, on découvre que les filles réussissent mieux que les garçons et qu’il faut faire quelque chose ! Le débat se place sous l’angle de la compétitivité, ce qui n’a rien pour me surprendre vu notre monde, mais qu’il soit repris sous l’angle général, alors je n’arrive même plus à en rire.
Une des tares du système éducatif, c’est la règle d’or de l’âge : le redoublement est devenu pire que la peine de mort. Or, à âge égal, comment ne pas observer que les filles sont parfois plus motivées (je n’aime pas l’expression « mûres » car je me méfie des fruits) ? À voir l’émission de TF1, je viens d’apporter un argument aux adversaires de la mixité : mais oui, les garçons entre eux avanceraient suivant leur rythme sans subir l’échec cuisant que leur font subir les filles ! Pourquoi faut-il poser comme préalable à toute éducation que c’est une course ? Une course vers quel abîme où l’on s’abîme ? L’éducation (mais que le mot fait piètre figure face à la « moderne » formation) est l’acquisition d’une culture commune, et elle ne peut être le fruit que d’une vie commune. Le postulat de base devrait être non pas la course mais la culture.
Une autre des tares, c’est la féminisation des enseignants au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle scolaire. De l’université à la maternelle, il existe des fonctions où les sexes semblent mieux se reconnaître ! Jusqu’à preuve du contraire, la réussite scolaire des filles reste un minuscule phénomène par rapport à la domination masculine dans la société. Risque-t-il de la remettre en cause ? J’en doute, vu les débats auxquels nous assistons.
Mais revenons dans nos classes de l’école primaire. Les autorités s’emploient à les changer en un modeste décor dans la vie de l’enfant qui y passe moins de temps que devant la télé. Un modeste décor dans le sens où des parents eux-mêmes vivent l’école sous le seul angle du « droit » à consommer (bien si possible). Ils se contentent de répercuter sur l’école à la fois leurs souvenirs d’enfance (qui négligent les bouleversements du présent) et leur comportement social actuel (même Dieu a mal aux oreilles). Pas plus que le médecin, le curé ou le maire, l’enseignant ne mérite plus le moindre respect ! Si, pour une part, je me réjouis de cette fin d’une inutile sacralisation, je rappelle toutefois que la vie d’enfants est quelque chose de très spécifique. Garçons et filles méritent la vie commune qui leur a été gagnée, non pas pour des raisons de commodité, de politesse, de complémentarité, mais pour des raisons d’égalité. Ils ne sont pas tenus à en mesurer la portée dès leur plus jeune âge. À chacun ses responsabilités. Alors que le travail de l’enseignant est d’aider l’enfant à devenir un être humain complet, le « travail » de notre société consiste à maintenir l’adulte au sein de l’enfance (pour prendre un exemple, Berlusconi a souvent expliqué à ses journalistes qu’ils doivent parler aux téléspectateurs comme à des enfants de 15 ans). L’actuel débat sur la mixité s’alimente de quelques questions ordinaires pour servir d’arbre cachant la forêt d’une nouvelle civilisation en gestation où prédominent les rapports d’argent. À réfléchir.
 
NOTES
 
[*]Jean-Paul Damaggio, instituteur, 82210 Angeville
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