2004
EMPAN
Le dossier / Le travail et la question du genre
Un homme sage-femme
Guillaume Galy
[*]
Pourquoi sage-femme ?
Voilà la question qui m’est posée au moins deux fois par
semaine depuis que je suis entré à l’école de sages-femmes de Toulouse en 1993.
Et toujours, pour répondre, le même embarras…
Ce choix s’est imposé à moi, je ne me vois pas faire autre
chose. Je ne me suis jamais vu faire autre chose.
Quel a été le déclic qui m’a fait comprendre qu’il fallait que
je me lance dans ces études ? Je n’en ai aucune idée.
La deuxième question est toujours : « Pourquoi pas gynécologue
ou obstétricien ? »
Là, la réponse est beaucoup plus aisée.
Je ne suis pas médecin, mon but est de prévenir les risques,
d’éviter l’entrée dans la pathologie, d’expliquer, d’écouter, d’entourer, de
rassurer… Je peux bien évidemment soigner ou surveiller, mais mon rôle
principal est de ne pas en arriver là.
Prenez l’exemple d’une patiente présentant une menace
d’accouchement prématuré. Dès que vous entrez chez elle, ou dès qu’on vous
conduit à la chambre où elle demeure, alitée, vous ressentez sa peur.
Ce qui est le plus marquant, c’est de ressentir à quel point
les mécanismes de défense des patientes vont en quelque sorte limiter, voire
annihiler, les processus d’attachement à leur grossesse. Ces grossesses, ces
fœtus, sont en quelque sorte mis en suspens, malgré le respect strict des
consignes médicales, ce qui, j’en conviens, est assez paradoxal.
Beaucoup de ces patientes vont alors se « décorporaliser »
progressivement, puisque consignées dans leur lit sans bouger.
Expliquer, rassurer, entourer… pour progressivement leur «
rendre » leur corps, puis, dans une prise en charge globale, leur vie :
reprendre leur repas à table avec leur conjoint et leurs enfants si elles en
ont déjà, jouer avec ces enfants, les récupérer à l’école ou chez la nounou… Il
ne faut pas nier la pathologie en obstétrique.
Elle existe non pas seulement parce qu’on la recherche mais
aussi parce que le monde a évolué, que ce soit le monde du travail,
l’accroissement des transports pour aller travailler, la rentabilité, les modes
alimentaires, mais aussi et surtout la précarité.
Les sages-femmes doivent s’adapter mais ne pas céder à la
course à la pathologie.
Là, se trouve sans doute la raison qui m’a fait choisir la voie
du libéral : je me sens plus utile pour les femmes dans le cadre du libéral
avant ou après leur accouchement lorsqu’elles sont de retour chez
elles.
La préparation à l’accouchement représente pour moi une étape
fondamentale de la grossesse et de l’accouchement proprement dit. Elle permet
de poser ce qu’est le travail, l’accouchement, et de définir le plus
précisément possible le projet d’accouchement de chaque patiente. Une fois ce
dernier défini, il suffit de donner les « clés » à la patiente pour qu’elle
puisse prendre sa place au sein de son propre accouchement.
Quelles sont ces clés ?
Simplement expliquer et décrire les sensations physiques, mais
aussi les familiariser avec le jargon médical omniprésent ou le matériel
médical face auquel elles vont être mises en présence.
Expliquer par exemple ce qu’est une péridurale, comment on la
pose et quelles sont les sensations que l’on doit conserver lors de
l’accouchement, permet à la femme d’entamer un dialogue avec l’équipe de soin
qui va la suivre durant son travail pour gérer au mieux son degré d’anesthésie,
et ainsi de ressentir le passage de l’enfant sans douleur lors de la
naissance.
Je pense qu’il faut aussi démythifier le langage médical : que
signifie avoir un col ouvert ? Où se situe le bébé quand on dit qu’il est « bas
» ?
Concernant le champ de la rééducation périnéale, il s’est
élargi, en plus du post-partum, aux femmes d’âge plus mûr.
Là aussi, la prévention a toute sa place.
Finalement, qu’est-ce qui m’attire le plus dans tout cela
?
Certainement le rôle éducatif de la sage-femme, question
d’atavisme familial sans doute puisque ma famille travaille essentiellement
dans le monde de l’éducation depuis trois générations.
En ce qui concerne ma place d’homme dans la profession, je ne
rencontre aucun problème avec mes collègues.
Il n’y a jamais de problème avec mes patientes puisqu’elles
viennent de leur propre chef à mon cabinet, ou sur le conseil de leur médecin
traitant ou de leur obstétricien.
Paradoxalement, lors des premières consultations, elles ont
souvent tendance à me considérer comme un médecin et viennent à moi en
recherchant des réponses médicales (certainement la vision paternaliste du
médecin…).
Il est toujours amusant d’entendre au téléphone un : « Allo,
Dr Galy ? » Ce n’est qu’après
plusieurs rendez-vous que « Guillaume Galy, sage-femme » fait son
apparition.
En ce qui concerne la masculinisation de la profession, je
pense que la « guerre des sexes » n’aura pas lieu, même si quelques
escarmouches isolées ont eu lieu dans le passé, et auxquelles, je l’avoue, j’ai
été très peu confronté depuis que j’exerce, que ce soit en structure ou en
libéral.
Je pense que les hommes seront les bienvenus dans cette
profession tant qu’ils garderont leur place de sage-femme et ne chercheront pas
à changer la nature de cette profession.
Je n’éprouve pas de problème particulier à pratiquer mon art
même s’il est à dominance féminine.
Le seul regard qui m’intéresse est celui de mes patientes. Il
est toujours amusé et surpris lors du premier contact, il me respecte en tant
que sage-femme après une ou deux séances.
[*]
Guillaume Galy, 4 bis, place de l’Église, 31600 Lherm.