2004
EMPAN
Le dossier / Le travail et la question du genre
Être éducatrice en AEMO renforcée
Raja Clapier
[*]
Je ne me rendais pas compte à quel point il est difficile de parler de soi. Il est plus simple de raconter les histoires des autres, de nos usagers. Mais enfin, lorsqu’on raconte leur vie, c’est bien de nous qu’il s’agit. Ne raconte-t-on pas dans les synthèses, les réunions, les supervisions, ce qu’a fait la maman, le jeune, ses parents etc, et puis, on se met à parler de nous, de notre intervention, de ce que l’on ressentait : la colère, nos réactions, nos sentiments, quoi. Je vais me faire foudroyer, mais plus j’avance dans ce métier, plus j’ai l’impression que je me soigne à travers les autres.
J’avoue éprouver des choses pour les personnes dont je m’occupe, et je suis sûre que cela n’a rien d’exceptionnel. Nous sommes des êtres humains, nous ressentons des « choses » diverses et variées : de la haine, de l’amour, de la pitié, de la colère, de la déception. Ce que je revendique, ce n’est pas tellement de les ressentir car je ne crois pas qu’on puisse se forcer à aimer ou à détester, c’est bien de savoir travailler avec ces sentiments, les accepter, m’en servir comme outil et non pas comme handicap.
Lors de ma formation, je n’ai cessé d’entendre qu’il fallait prendre de la distance, être objectif, ne pas s’attacher aux usagers. Je ne conteste pas le nécessaire côté professionnel, mais trop de distance peut nuire à une relation de confiance, cela peut empêcher l’honnêteté que nous devons à nos usagers.
Je me souviens de cette jeune fille, victime de viol, que j’ai accompagnée durant plusieurs mois, jusqu’au procès de ses agresseurs.
L’accompagner était certes éducatif, mais je crois que plusieurs paramètres rendaient cette aide non pas efficace mais au moins positive pour la jeune. Revenant à mon ressenti d’humain dans cette situation, j’ai usé de mes ressources culturelles féminines pour compléter ce que l’on m’avait appris comme technique professionnelle.
Loin de moi la pensée de promouvoir l’idée que pour aider une victime de viol, il est obligatoire d’être femme, mais je pense que dans des situations dramatiques, il est nécessaire de reconnaître la victime en tant qu’individu qui a vécu un traumatisme, une blessure profonde que probablement rien ne résorbera jamais.
Par ailleurs, il a été plus facile, du fait de ma culture, de faire admettre certains paramètres de la situation à la famille de cette jeune fille. Me servir du langage culturel a pu dédramatiser certaines choses pour les parents.
Étant d’origine maghrébine moi-même, il a été plus simple pour moi de poser cette jeune en tant que victime devant ses parents, de puiser au fond de notre culture commune, de leur démontrer qu’il est possible d’être victime même dans des affaires de sexualité concernant le viol de leur fille. Il a fallu plusieurs mois au papa pour exploser et dire qu’il en voulait aux auteurs du viol ; il s’est mis à sa place de père et a avoué son chagrin de ne pouvoir défendre sa fille.
Je me souviens qu’il a fallu lâcher du ressenti avant qu’ils puissent exprimer ce qu’ils vivaient tous.
Souvent, dans notre intervention, nous sommes appréhendés comme indifférents, blasés, le ou la fonctionnaire qui vit confortablement et ne connaît rien à la misère puisqu’il la laisse devant sa porte tous les soirs.
Montrer notre ressenti permet de nous resituer comme des individus humains, avec leurs limites, leurs forces et leur faiblesses. Cela remet l’usager face à ses propres compétences, il peut ainsi faire preuve d’initiative, tenter ses propres expériences et trouver ses propres solutions. N’arriverions-nous pas ainsi à l’autonomie ?
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Raja Clafier, éducatrice spécialisée, Sauvegarde 31, 10 place des Carmes, 31000 Toulouse.