2004
EMPAN
Éditorial
Rémy Puyuelo
À Pierrette Ayon qui
travailla avec nous à ce numéro d’empan avant de nous quitter le 1er mars 2004.
Les femmes ont fait la une de l’actualité en 2003. Mais est-ce
bien au service de leur condition ? N’ont-elles pas été plutôt des révélateurs
de nos problèmes de société ? Pourquoi faut-il que cette différence de genre
soit toujours marquée par des combats ? Ce numéro d’Empan se voulait un regard, des rencontres…, il
n’a pu échapper totalement à l’actualité.
Quelques chiffres :
- les femmes forment 46 % de la population active ;
- 10 % sont au chômage ;
- 80 % travaillent pour un salaire inférieur au
smic ;
- elles reçoivent un salaire inférieur de 10 à 15 % à celui
des hommes.
La loi du 6 février 2000 n’a pas permis de féminiser les bancs
de l’Assemblée nationale. Quelques mois plus tard, la pénalisation du racolage
passif a divisé les mouvements féministes. 48 000 femmes ont été violées en
1999.
Le noyau dur des personnes très âgées est aujourd’hui le
véritable maillon faible de la santé publique. Il est composé majoritairement
de femmes. Ce sont elles qui peuplent les maisons de retraite ; ce sont les
premières touchées par les maladies du grand âge (Alzheimer, Parkinson,
cancers…).
La culture pornographique, l’essor du porno chic en publicité
et l’invasion des sites adultes sur Internet dramatisent l’image de la maman et
de la putain.
2003 a vu la parution de Fausse
route d’Élisabeth Badinter (Odile Jacob, 220 p.). « La rhétorique de
la victimisation ne s’est-elle pas usée dans la mauvaise direction ?
N’aurait-il pas mieux valu lutter pied à pied dans tous les domaines, privé,
public et professionnel, entachés d’inégalité ? », questionne-t-elle. Ce livre
a profondément divisé les réseaux féministes. Les familles monoparentales sont
assumées majoritairement par des femmes. La mixité à l’école se voit remise en
question… Pour protéger les garçons ? C’est à partir des femmes, du voile et
des signes religieux, que la laïcité est questionnée. La mort de Marie
Trintignant a résonné tout l’été 2003. Sophia Spiliotopoulos, vice-présidente
de l’Association des femmes juristes (afem), souhaite que l’égalité entre les deux
sexes conditionne l’adhésion d’un État à l’Union européenne. Les rêves des
femmes d’Europe de l’Est les poussent à s’inscrire dans des agences
matrimoniales en Europe.
« Un enfant, si je veux, quand je veux, comme je veux », cette
formule des années 1970 exprimant la reconnaissance inouïe d’un véritable
habeas corpus féminin a mérité une
grande vigilance en 2003.
Le Maroc se dote d’une loi qui bouleverse la condition des
femmes. La place des femmes dans la société va quitter le champ du religieux
pour entrer dans l’orbite du politique.
72 % des petites filles entre 7 et 11 ans rêvent de devenir
chanteuses, style « Star Académy » ou « Popstars ». Elles délaissent très tôt
les poupées – fugace enfance – pour chanter en karaoké. C’est le jouet qui a
fait fureur ce dernier Noël (enquête du Point, n° 1633, 2 janvier 2004, « À quoi rêvent
nos enfants de 6 à 10 ans ? »). Les héros masculins dans la littérature
enfantine sont toujours plus nombreux et mieux valorisés que les personnages
féminins. Blanche Neige et Cendrillon, reines du ménage, attendant leur prince
charmant, sont battues en brèche malgré tout par Pocahontas et Mulan, jeunes
filles actives et énergiques jouant un rôle politique de premier plan. Mais
Du côté des petites filles (E.G.
Belotti, Éditions des Femmes, 1974, 250 p.) reste toujours un ouvrage
d’actualité, dénonçant la représentation des hommes et des femmes dans les
livres scolaires et la littérature enfantine.
Les femmes « ni putes ni soumises » ont fait l’objet d’une
grande littérature en 2003. Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich publient
Mères-Filles (voir les notes de
lecture de ce numéro). Le Monde
diplomatique édite « Femmes rebelles » (avril-mai 2003). Des figures
de femmes deviennent emblématiques : Marie Pape-Carpantier, fondatrice de
l’école maternelle – les suffragettes qui gagnent en 1944 en France le droit de
vote et d’éligibilité des femmes –, mais aussi toutes ces figures de femmes du
xixe siècle, pionnières de l’ombre et des
lumières (dossiers et documents littéraires, Le
Monde, février 2003)… Shirine Ebadi, avocate iranienne, devient prix
Nobel de la Paix en 2003.
Un dossier du Point
(n°1631-1632, décembre 2003) fait de la Bible un best-seller de librairie,
vendu chaque année à 30 millions d’exemplaires en 2 303 langues, rassemblant en
convergences et divergences juifs, musulmans et chrétiens. En échappant au
religieux, elle est proposée comme le socle de notre civilisation, et elle est
interprétée comme un message éthique universel, une formidable leçon de
politique, de psychologie, de sociologie.
Des figures de femmes s’en dégagent et leurs statuts entraînent
un nouveau regard (Marek Halter, La bible au
féminin, Robert Laffont, 2003).
Je conclurai ce tour d’horizon, en réalité très parcellaire et
fortement orienté par notre environnement actuel européen qui fait l’impasse de
l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique…, par ces mots de Michelle Perrot,
historienne, au 7e Forum
international de l’Académie universelle des cultures en novembre 2003 : «
L’histoire des partages entre les sexes n’est donc pas achevée. Mais peut-elle
l’être ? Elle est faite de recompositions incessantes, d’équilibres
provisoires, d’avancées et de reculs, le long de frontières fluctuantes et
souvent indécises. Là, pas plus qu’ailleurs, il n’y a de “fin de l’histoire”.
Mais un avenir incertain qui exige vigilance et solidarité, et laisse le champ
libre à l’imaginaire et à l’aventure de la rencontre. »