2004
EMPAN
Le dossier / Trajets de femmes
« Ducon », mon père
Anonyme
[*]
Mon enfance ou ma vie à cause de vous, parents ? Pour le moment, mon enfance, et maintenant mon adolescence – car j’ai 17 ans – n’est qu’une suite de galères.
Depuis toute petite (mon premier souvenir remonte à 5 ans) jusqu’à 12 ans, mon père (pour moi, mon géniteur), bref, « ducon » (je le surnomme comme ça) a abusé de moi. Il m’a violée, salie, humiliée, battue, et j’ai été obligée de me le coltiner jusqu’au 8 février, jour où j’ai décidé de tout balancer.
Je tiens à préciser – et heureusement pour moi – que depuis mon arrivée à Toulouse, il n’était là que de temps en temps le week-end et le jeudi, soi-disant pour des raisons professionnelles ; mais en réalité, il s’est marié à Las Vegas avec une autre femme (pauvre maman !) et en plus de ça, il est homosexuel, pédophile et j’en passe (eh ben ça, c’est pas joli !). Bref, voilà à quoi il passait son temps.
Pendant deux ans, je n’ai plus dormi chez moi. Ma mère se couchait vers 22 heures et moi, dans les dix minutes qui suivaient, j’étais dehors pour rentrer vers 5 h 50 environ car ma mère se réveillait à 6 heures pour aller au lycée dans lequel je ne faisais rien, à part « comater ».
Je ne pouvais plus supporter cette atmosphère, ma chambre, l’odeur de mon père, cette maison, cette vie.
Le jour où, pour la première fois, je me suis fait prendre en train de faire le mur, je ne suis plus revenue à la maison, jusqu’au 8 février où les flics sont venus me chercher chez un ami et où j’ai décidé de porter plainte contre « ducon ».
J’ai fugué pendant cinq jours. Depuis, je ne sais plus ce que le mot famille veut dire. Ma mère ne voulait plus entendre parler de moi, mon frère voulait me tuer et ma mamie m’a envoyée « chier ».
Le 9 février, je suis arrivée au foyer à 1 h 32 précises, après avoir quitté le poste de police suite à ma déclaration. Je découvrais cet univers inconnu que je ne souhaite à personne : le foyer. Qu’est-ce que c’est ? Une espèce de prison en semi-liberté. C’est la galère, la déprime, la solitude de ce monde qu’on dit « beau ». La question que je pose : quelle est la définition du mot « beau » ? Moi, j’ai l’impression d’être née pour galérer : je lutte, je me bats, je survis, mais on me persécute tout le temps. Je me dis : pourquoi tu es née ? Pourquoi t’avoir faite si c’est pour que tu sois malheureuse, pourquoi ? Et j’ai trouvé comme seule réponse à cette question depuis 17 ans que j’y pense : « Peut-être que tu es là pour cette chienne de vie [selon moi] et que les cons se défoulent sur toi. »
Là, je suis seule dans ma piaule et je pense. Je pense mais à quoi sert de penser si c’est pour ne rien changer ?
Je pense à ma mère qui est revenue vers moi, mais ce n’est plus la mère que j’ai connue, c’est une mère qui m’espionne, qui me ment et qui fout la merde avec toutes mes connaissances, le foyer, le juge…
Je pense à mon père en taule (que va-t-il se passer quand il va sortir ?).
Je pense à mon frère qui, lui aussi, est revenu vers moi tout comme ma mamie qui me comprend enfin ; mais lui, il n’est pas mûr, il ne réalise pas mais je sais que je lui manque et qu’il m’aime. D’ailleurs, c’est réciproque. Je peux même dire que mon frère, c’est mon idole. Je crois que Willy (mon frère) et ma mamie, c’est ce que j’ai de plus cher au monde.
Je pense à Paris où j’aimerais retourner habiter, mais là encore, vais-je y arriver ?
Je pense à la Normandie où je suis née et où je passe mes vacances.
Tout me manque : mes amies, mes racines (j’ai vécu dix ans à Paris), les endroits où je me sens bien, chez moi. Actuellement, je suis à Toulouse, cette ville où tout le monde est « faux-cul », superficiel, où je ne me sens pas bien, comme si j’étais écrasée, comme si on m’étouffait.
Alors, comment voulez-vous dormir quand tout cela se trouve dans votre tête ? Normalement, à 17 ans, on doit vivre tranquille sans trop de soucis, s’amuser, travailler, et le reste, on s’en fout. Papa et maman sont là pour nous aider.
Non, c’est pas ça ? Eh bien moi, je me demande si je vais pouvoir y arriver dans la vie : aller au lycée tout en travaillant le soir et le week-end ; avec un salaire de misère pour me nourrir, m’habiller, un peu pour m’amuser quand même et le reste pour le compte en banque, en espérant avoir un petit appart, une voiture… Mais vais-je y arriver, vais-je m’en sortir ? Car j’ai 17 ans, bientôt 18, et bientôt plus d’aide, plus de foyer pour moi. Je laisserai la place à un autre jeune, le pauvre, je lui souhaite bonne chance ! Vais-je devenir une fille de la rue car j’y suis déjà à moitié ou vais-je y arriver ? Quitte à galérer pour les fins de mois, vais-je avoir enfin une vie normale ? Vais-je avoir, enfin, le droit à ça un jour : un boulot, un appart, une voiture et de quoi manger autre chose que des pâtes !
Alors je vous pose la question : ma vie ou mon enfance à galérer ? Est-ce que j’ai encore quelques années à galérer ou est-ce que j’ai ma vie à galérer ? Moi, en tout cas, si je dois galérer toute ma vie dans la rue, je crois que ma vie sera très courte, mais ça je le verrai dans quelques années.
Ces quelques lignes, je les adresse à vous, parents, soi-disant adultes, qui ne savez pas prendre vos responsabilités, juste pour vous dire, pour vous demander de réfléchir avant de faire un gosse. C’est moi qui vous le demande mais je sais très bien que je ne suis pas la seule à le penser, car tous ces jeunes qui galèrent comme moi se posent la même question.
[*]
17 ans.
Texte publié dans « Cheper. 100 paroles », reproduit avec l’aimable autorisation de Sauvegarde 31 (voir pages 157-158).