2004
EMPAN
Éditorial
Rémy Puyuelo
Empan s’est décidé enfin à faire un numéro sur « La formation en questions ». Depuis son origine, Empan pensait à ce numéro mais ne savait pas par quel bout le saisir. Instruire, éduquer, former ont toujours été son horizon. Comment décliner la formation ? Déformer, conformer, informer, réformer… nous confrontent au monde de la forme et à ses malléabilités. Cet ensemble de contours d’un objet, d’un être, résultant de l’organisation de ses parties est un principe d’organisation et d’unité de chaque être. Il a pour corollaire mutation, digestion, transformation… Dans quel contexte, quel environnement social se développe-t-il ? Quel lien social accompagne-t-il ?
Le rapport Thélot, intitulé « Vers la réussite de tous les élèves », conclut le travail de la Commission nationale du débat sur l’école et prône un recentrage du système éducatif sur les apprentissages fondamentaux en « cultivant la civilité » et en formant des citoyens –l’Éducation nationale face à la nostalgie d’un âge d’or mythique (Le Monde, 15 septembre 2004).
L’autorité ne se décrète pas, propose les Cahiers pédagogiques de septembre-octobre 2004. « La nostalgie de l’autorité » (Le Point, n° 1672, 30 septembre 2004) en sont les échos.
Hervé Hamon, auteur de Tant qu’il y aura des élèves (Le Seuil), fait état de la sidération de nos querelles dans les pays étrangers et réclame des réformes courageuses car, d’ici 2011, 145 000 jeunes professeurs vont être recrutés, une occasion rêvée !
Charles Gardou et Julia Kristeva demandent aux politiques plus d’audace pour le projet de loi « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » adopté en première lecture à l’Assemblée nationale, le 15 juin dernier. Ils réclament une véritable mutation culturelle qui engage le pays vers une autre manière de vivre ensemble en reconnaissant « les personnes en situation d’handicap ». Ils demandent la fondation d’un Institut national de formation, de recherches et d’innovation sur les situations d’handicap, qui assurerait à la fois une vigilance scientifique, une impulsion en matière de recherche, de formation et d’innovation, une coordination et une diffusion des réalisations et des projets émanant des centres de recherches et de formation… Il s’agit là de nouvelles formes de formation !
Empan a commémoré les vingt ans de la disparition de Michel Foucault (1926-1984) dans un article « Des espaces autres » de son numéro « Espaces du social et du soin. Lieu-non lieu » (n° 54, juin 2004). Cet homme qui pensait toujours autrement ne s’est pas contenté d’opérer des ruptures, il les étudiait. Toujours préoccupé de problèmes « sans solution », avec la conviction que ces problèmes-là ne se laissaient pas repousser d’un haussement d’épaule, au prétexte qu’on ne peut rêver d’y mettre enfin un terme, il proposait le déplacement comme fondement de ses interrogations. Prison, hôpital psychiatrique, refuge pour les demandeurs d’asile furent ses lieux de réflexion.
Il demeure exemplaire pour les travailleurs sociaux, de la santé et de l’éducation, vingt ans après. L’histoire de la folie (1961), Les mots et les choses (1966), Surveiller et punir (1975) méritent toujours une lecture actuelle face à l’avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance qui, ces derniers temps, a mobilisé les travailleurs sociaux pour la défense du secret professionnel et du respect de la confidentialité, et qui a fait resurgir le débat sur le contrôle social des populations en difficulté (ash Magazine, juillet/août 2004).
Avec Michel Foucault, disparaît aussi Jacques Derrida. Ils faisaient partie de cette génération à laquelle ont appartenu aussi Lacan, Barthes, Deleuze, profondément sensible aux problèmes contemporains, dépassant les frontières de la philosophie dans une position « dedans-dehors » qui fait travailler la souveraineté par les marges… C’est ça la déconstruction. Pour Jacques Derrida, elle est une interrogation sur tout ce qui est plus qu’une interrogation. Elle porte sur tout ce que la question « Qu’est-ce que ? » a commandé dans l’histoire de l’Occident et de la philosophie occidentale, c’est-à-dire pratiquement tout de Platon à Heidegger. De ce point de vue, en effet, on n’a plus tout à fait le droit de lui demander de répondre à la question « Qu’est-ce que tu es ? », « Qu’est-ce que c’est ? », sous une forme courante (J. Derrida, propos recueillis le 30 juin 1992).
Toute problématique de formation ne peut faire l’économie de la philosophie contemporaine.
Cette dimension de la formation pour les travailleurs sociaux, de la santé et de l’éducation, est, encore plus que pour d’autres, prégnante. C’est aussi pour en témoigner que notre calligraphie de couverture rend hommage à Henri Renoux, formateur, poète et calligraphe (1928-2004) qui a travaillé de longues années à l’Institut Saint-Simon de Toulouse.
Les numéros d’Empan pour 2005 prolongent les questions de ce numéro. « Dynamiques de résistance et travail social » (mars 2005) est pour une créativité au service de la souffrance humaine. « La psychiatrie : qu’en pense le social ? » (juin 2005) interroge les militants associatifs, les services sociaux, les entreprises, les élus… Qu’en attendent-ils en 2005 ?
En quoi « Les Centres éducatifs renforcés » (septembre 2005), structures innovantes et exceptionnelles, mises en place par la Protection judiciaire de la jeunesse (pjj) en 1996, pulsations du social, nous interrogent-ils sur la protection de l’enfance et de l’adolescence dans notre société ?
Enfin, à travers la question de la pauvreté qui touche les femmes, les jeunes et les étrangers, c’est-à-dire 12 % de notre population, comment interroger « Les précarités » (décembre 2005) qui, à la fois, diffèrent et rejoignent la pauvreté objective et subjective et l’exclusion sociale. Elles prennent des formes multiples : santé précaire, revenus précaires, logements précaires, liens sociaux et familiaux précaires…
En relisant ces quelques mots qui inaugurent ce numéro d’Empan, je pensais à ce que nous propose Julia Kristeva dans L’avenir d’une révolte (Calmann-Lévy, 1998).
« Depuis la Révolution française », « la révolte politique » est la version laïque de cette négativité qui caractérise la vie de la conscience lorsqu’elle essaie de rester fidèle à sa logique profonde ; la révolte est notre mystique, synonyme de dignité.
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Bonne lecture.