2005
EMPAN
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Notes de lecture
Éthique. La méthode 6, Morin, E., Paris, Le Seuil, novembre 2004.
En ce début du xxie siècle, l’humanité vit dans un champ de ruines dont le tsunami qui vient de dévaster une partie de l’Asie nous donne l’image exacte.
En effet, les règles et valeurs prônées et défendues par les religions et les idéologies se sont effondrées avec celles-ci. Effondrement provoqué par les immenses effets pervers qu’elles avaient générés.
L’humanité, de ce fait, est livrée à la sauvagerie et à la barbarie de la loi du plus fort, à la violence brute du fort qui écrase le faible. L’argent, marque de cette force, est la nouvelle idole qui se repaît de sacrifices humains.
« Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort on a fait que ce qui est fort parût juste »,
disait déjà Pascal.
« Nuit et brouillard » ; immense souffrance de tous les écrasés et broyés dont le nombre ne cesse de croître, y compris dans nos pays riches où sont pourtant réunies toutes les conditions pour que la dignité de chaque être humain puisse être reconnue et respectée.
Mais voilà que dans cette désespérance et cette obscurité, où nous cherchons à tâtons à survivre, vient nous éclairer et nous réchauffer la « flamme d’une chandelle », pour reprendre le titre d’un livre de Gaston Bachelard.
Celle qu’a allumée pour nous Edgar Morin, sur la couverture de son dernier livre, Éthique (La méthode 6) et qui en symbolise très bien le sens.
En effet, il nous propose de faire le formidable pari de travailler à faire advenir l’« improbable », comme cela s’est déjà produit plusieurs fois dans l’histoire, avec, par exemple, ce que l’on a appelé le « miracle grec » ou la Résistance, à laquelle E. Morin a très activement participé à partir de l’appel du 18 Juin.
Pour cela il nous invite à porter un regard lucide sur la « nature humaine » (La méthode 5, Le Seuil), à reconnaître que l’homme est « sapiens-demens » et aussi sauvage et destructeur en même temps que capable d’amour et de respect d’autrui ; que cette contradiction traverse chacun.
« Comment reconnaître Hitler en soi ? »,
dit André Glucksmann.
Le déni de cette réalité entraîne les pires perversions et les pires crimes.
Si les « mauvais » sont les autres (païens, hérétiques, races inférieures ou dégénérées, personnes idéologiquement non correctes), le devoir des « bons » sera de les éradiquer pour « purifier » le monde du « mal ».
Dans ce livre, comme dans les cinq précédents de la Méthode, E. Morin nous invite à penser la complexité de l’homme et du monde à travers la notion de « dialogique » (dont le sens est très clairement défini dans le glossaire en fin de volume).
Comment tenir en même temps les deux termes de la contradiction ?
E. Morin nous propose dans la Méthode un mode de pensée radicalement nouveau qui nous invite à la « métamorphose » de nous-mêmes pour nous comprendre et comprendre le monde « autrement », et nous aider grâce à cette compréhension à penser qu’« un autre monde est possible » et à œuvrer à sa réalisation.
Je n’entrerai pas plus dans le détail du livre, sauf à dire qu’E. Morin y examine de façon extrêmement détaillée, précise et riche, avec une vision très synthétique et en même temps très concrète les divers paramètres de la vie personnelle et sociale sous l’angle de l’éthique.
Résumer ne pourrait que trahir. Il faut que chacun lise ce livre (et aussi le précédent), s’imprègne de cette pensée, assimile, médite.
E. Morin s’exprime de façon claire, limpide. Ce qu’il dit est facile à comprendre ; il n’est pas nécessaire d’avoir lu les tomes précédents pour aborder le dernier et l’avant-dernier. D’ailleurs, l’auteur fait souvent très clairement référence à ses ouvrages antérieurs.
La difficulté n’est pas de la comprendre mais de nous appuyer sur sa pensée, pour nous transformer – ce qui nous confronte à bien des résistances personnelles et collectives.
De mon point de vue, E. Morin est un très grand philosophe, aussi important au xxe siècle que Descartes l’a été au xviie. Comme tous les grands philosophes l’ont fait à leur époque, il analyse l’état du monde et des savoirs de son temps avec une vision encyclopédique et à travers une culture extraordinaire, et nous ouvre des pistes radicalement nouvelles pour nous comprendre et nous civiliser.
Mais il serait en négation de lui-même s’il se contentait d’être un penseur, il nous transmet aussi la dimension affective, irrationnelle, « poétique » de lui-même et nous invite par là à la reconnaître en nous, c’est-à-dire à être, comme lui, pleinement humain.
Si l’humanité survit, si, une fois encore, l’improbable survient, nous percevrons combien la pensée d’E. Morin y a contribué.
Nous verrons alors qu’elle n’est pas la petite chandelle dont il a humblement illustré la couverture de son livre, mais le très puissant phare grâce auquel l’humanité peut se repérer et construire son avenir.
Le Mexique l’a bien compris qui a décidé de créer une université qui porte son nom et diffuse sa pensée.
Merci Monsieur Morin.
Pierre Teil
« Les passeurs de murailles » Familles et intervenants en prison, Barral, O., Toulouse, érès, 2004.
C’est grâce à la plume du magistrat Odile Barral que nous sommes devenus à notre tour des « passeurs de murailles », et c’est dans l’exercice de cette nouvelle fonction que nous relaterons ce que ses écrits nous ont appris. Profitons de ce don que nous offre l’auteur pour comprendre un tant soit peu la vie secrète du milieu carcéral, univers que l’on préfère le plus souvent ignorer et au sujet duquel notre méconnaissance est souvent la plus totale.
Cet ouvrage, clair, simple et sobre, apporte un éclairage sur tous les acteurs du monde carcéral, détenus et partenaires de vie de ces détenus – famille, amis, collègues de travail – mais aussi sur ceux qui sont à leurs côtés pour le meilleur et pour le pire. Témoignages de ceux qui peuplent, qui hantent et qui décident, de ceux qui souffrent, aident, supplient, aiment. Récits de ceux qui vivent à l’intérieur des murs, de ceux qui vivent à l’extérieur ou encore dans un espace qui n’est ni dedans ni dehors. « Espace transitionnel », disait Winnicott, source de créativité, mais espace de mort s’il ne peut être élaboré. Témoignages qui relatent des histoires d’amour et de fidélité, des histoires de mort et d’errance qui se heurtent, se rencontrent, qui fusionnent et éclatent, rencontres d’Éros et de Thanatos, récits qui forcent l’estime et le respect.
L’intérêt de cet ouvrage réside aussi dans le fait que l’auteur nous montre comment et combien le monde carcéral n’est pas seulement passif et soumis, impitoyable, à ses propres lois, mais comment et combien il peut être partie prenante de notre monde social. Ni misérabilisme, ni préjugés, ni faux-fuyants, ni faux-semblants… n’altèrent la compréhension de ces huit histoires de vie.
Ce livre nous offre donc la possibilité de découvrir les témoignages de personnes qui vivent au quotidien en relation avec des détenus. Nous rencontrons ainsi les points de vue des familles ou d’amis de détenus, ainsi que du personnel travaillant dans le milieu carcéral ou en contact avec lui. Certains nous font partager leur vécu en rapport avec les détenus, leurs souffrances, leurs attentes, leur lutte quotidienne pour continuer à vivre et à soutenir le détenu, en laissant toujours une part d’eux-mêmes… entre les murs de la prison. D’autres nous présentent leur rôle, leur implication auprès des détenus, leurs problèmes, les difficultés de leur métier éprouvant et envahissant, qu’ils ne quittent jamais tout à fait le soir venu… Le juge Vermorel, juge d’application des peines, apparaît dans tous les témoignages, faisant tout son possible – voire l’impossible – pour accompagner les prisonniers, soutenir et contenir leur entourage, en optant de façon préférentielle pour la semi-liberté. Cette semi-liberté que nous connaissons si peu, et qu’il défend avec ferveur et lucidité, rendant ainsi une part de l’humanité déchue à ces hommes, seuls, emmurés et dépossédés de tout, cloisonnés et désespérés. Au travers de ces récits, fort différents les uns des autres, nous plongeons dans la noirceur du monde carcéral, avec ses souffrances et ses contraintes, tant pour le détenu que pour ses proches, mais nous découvrons également ces personnes de l’ombre qui viennent apporter une touche lumineuse pour tenter d’améliorer leur quotidien.
Cet ouvrage, utile et nécessaire, pour tous ceux qui se préoccupent des populations fortement marginalisées telles que les détenus et leur familles, témoigne de tant d’humanité, de clairvoyance, de lucidité, de simplicité sur ces « innombrables souffrances singulières », comme nous l’insufflait J. Derrida, que tout un chacun, citoyen et homme libre, devrait le lire et devenir à son tour un passeur… de murailles afin de ne pas rester « bloqué » dans les murs de l’indifférence. Merci et chapeau bas.
Sarah Gaudron
Chantal Zaouche-Gaudron
Le dormeur éveillé. Traits et portraits, Pontalis, J.-B., Mercure de France, septembre 2004.
Rêve. Songe. Rêverie. Méditation. Remémoration. Associations d’idées. Digressions. Souvenirs. Images. « Traits et portraits. »
Autant de thèmes et de mots que J.-B. Pontalis égrène tout au long de ce petit livre rare, agrémenté d’impressions de couleurs, de musiques, de photos, de tableaux, de personnages surgissant de sa mémoire ou d’objets dont il aime s’entourer.
Une libre balade buissonnière qui débute avec le tableau de Piero della Franscesca, Le songe de Constantin, où un jeune homme assis, serviteur sans nom, veille sur le repos de l’empereur Constantin tout en s’adonnant à sa propre rêverie.
Par petites touches d’une légèreté poétique infinie, J.-B. Pontalis nous fait parcourir ses sentiers singuliers, ses douleurs pudiques, ses rêves de petit garçon ; esquisse des traits d’union entre ici et ailleurs, maintenant et jadis.
Il nous met dans la position du voyageur qui découvrirait les humeurs de Venise, de Londres ou d’un bord de mer, se laisserait séduire par la lumière de paysages rencontrés ou émanant de tableaux avidement appréhendés par son regard amoureux.
Il nous hypnotise, pris dans le sortilège de l’évocation d’événements anodins, de petits souvenirs, de grandes amitiés, de belles admirations.
Comme sur le divan, les faits sont fluides, les liaisons ténues, les associations déroulent leurs volutes imaginaires.
Comme sur le fauteuil de l’analyste, ces faits entretiennent une attention flottante, laissent germer d’autres évocations, des prolongements vaporeux, des évasions immatérielles.
Il n’y a aucune brusquerie dans ces vingt et un chapitres. Uniquement des réflexions, des commentaires, ces points d’interrogation sur le pourquoi de la vie et de la mort, sur ce qui nourrit la pensée, sur ce qui fait vibrer le cœur et l’âme. Car c’est aussi de spiritualité dont il est question quand l’existence est revue à l’aulne du destin.
Un petit livre merveilleux comme peuvent l’être les contes. Avec l’envie de le lire les yeux fermés, concentré sur la musique du texte. Ou mieux, de se le faire lire par la voix de l’aimé(e) qui nous fait vaciller entre passé et présent, imaginaire et réalité, remémoration et fiction.
Un livre à prendre à toute heure du jour ou du soir, quand il y a nécessité de faire une pause, d’éliminer un ennui, de se dégager du quotidien.
Un livre à ouvrir à n’importe quelle page pour s’y abandonner totalement comme on s’immerge dans une eau voluptueuse.
Un livre impressionniste relatant par touches discrètes les méandres de la joie, de la souffrance, de l’amour mis en perspective pour dessiner les contours du bonheur de penser et de vivre.
Un livre qui revigore et fait de nous un « dormeur éveillé » émerveillé.
Paule Amiel