2005
EMPAN
Éditorial
Rémy Puyuelo
« Nos peuples sont des peuples de culture au sens où la culture est leur conscience critique. Depuis la Révolution française, “la révolte politique” est la version laïque de cette négativité qui caractérise la vie de la conscience lorsqu’elle essaie de rester fidèle à sa logique profonde, la révolte est notre mystique synonyme de dignité. »
Julia Kristeva, L’avenir d’une révolte, Calmann-Lévy, 1998.
La réforme du nom de famille a inauguré 2005. Les parents pourront transmettre à leurs enfants soit le nom du père, soit le nom de la mère, soit leurs deux noms accolés dans l’ordre choisi par eux. Cette nouvelle loi repose sur la liberté de choix pour les parents, l’égalité entre les sexes et la non-discrimination selon les modes de filiation – naturelle ou légitime – l’unité de la fratrie est conservée puisque le nom choisi pour le premier enfant s’appliquera à ses frères et sœurs…
Il y a trente ans, la loi Veil sur l’avortement
[1] a marqué une grande avancée du social. Mais peut-on considérer que la contraception est entrée dans les mœurs alors qu’environ 200 000
ivg sont toujours pratiquées chaque année ? Une étude récente révèle que près de 40 % des femmes y auront recours dans leur vie, toutes catégories sociales confondues. La contraception et l’
ivg ont permis le passage d’un modèle de maternité sous contrainte à celui de maternité choisie, contribuant ainsi à redéfinir la parentalité au féminin comme au masculin.
En 2003, 89 000 signalements, 18 000 enfants maltraités, 27 000 enfants dans des situations de détresse sociale et de fragilité psychologique. Comment les travailleurs sociaux et les différents partenaires de l’action sociale peuvent-ils travailler de façon complémentaire et cohérente entre la protection de l’enfant et le respect des droits fondamentaux des parents ? Cela nécessiterait une loi-cadre autour de la protection de l’enfance qui remette à plat le dispositif de vigilance, sinon la décentralisation actuelle risque d’aggraver les dispositifs entre départements, comme le souligne Claire Brisset, la défenseuse des enfants
[2].
L’autisme, malgré sa médiatisation qui frise parfois un esthétisme cruel, reste en crise : diagnostics tardifs, délais d’attente dans les soins, situation catastrophique des structures pour adultes. La création de 2 000 places en établissements médico-sociaux pour adultes est en suspens.
Près d’un milliard d’enfants vivent dans la pauvreté – premières victimes de la misère, les enfants sont devenus des cibles de guerre privilégiées : enfants-soldats, esclaves sexuels… L’unicef identifie trois grandes menaces pour l’enfance d’aujourd’hui : la pauvreté, les guerres, le sida… J’y ajouterai les désastres écologiques, comme nous l’a révélé une actualité récente.
Vous me direz « Tout cela se passe ailleurs » ! Non ! Un million d’enfants sont considérés comme pauvres en France. La Conférence de la famille fait de 2005 l’année des « familles vulnérables » : chômage, surendettement chronique ; qualité de l’alimentation et lutte contre le saturnisme ne sont qu’un des aspects des précarités familiales. Où en est-on des problèmes de garde des enfants de moins de 3 ans ? Pour cela, il est nécessaire de réformer le statut des assistantes maternelles, de maintenir le plan-crèche qui prévoit la construction de 20 000 places, et de soutenir la prestation d’accueil du jeune enfant (paje). Comment protéger les enfants face aux sites pornographiques d’Internet, qui concernent plus de 20 % des enfants ? Enfin, comment réformer les procédures d’adoption qui affectent 13 000 couples chaque année (8 000 obtiennent l’agrément et 5 000 seulement se voient confier un enfant) ? En 2005, 28 000 couples sont en attente et se tournent vers l’étranger dans des démarches coûteuses économiquement et psychologiquement.
Jamais on a autant écrit sur l’enfance : Maurice Godelier propose les Métamorphoses de la parenté ; « Être mère, de quel droit ? », interroge Marcela Lacub dans L’empire du ventre ; Luc Boltanski étudie les nouvelles contraintes pesant sur l’engendrement dans Condition fœtale…
Je pourrais continuer à décliner à l’infini la question de l’enfance et ne pas me limiter à traiter de l’adoption des enfants et l’homoparentalité, du clonage, de l’accouchement sous x, thèmes qui alimentent régulièrement les médias, masquant trop souvent les vrais problèmes, c’est-à-dire notre rapport aux enfants, notre soi-disant amour pour eux, nos missions de protection. Les enfants sont à protéger et à respecter, afin qu’ils puissent vivre leur enfance. L’enfance est une philosophie, un savoir-faire, c’est une véritable écologie précaire et vulnérable ; les enfants ne sont ni des adultes en miniature, ni des adultes en puissance.
Je me demande si actuellement l’enfant et l’enfance ne sont pas malheureusement que des symptômes de problèmes de société, nous évitant de poser les vraies questions de notre appartenance à l’humain. Ne sont-ils pas des faire-valoir ? Ce qui empêche bien souvent de les reconnaître dans leurs spécificités, leur originalité d’être en devenir.
Ne sommes-nous pas trop souvent des témoins passifs (c’est-à-dire consentants) face aux superbes statistiques que j’ai évoquées précédemment ? Comment retrouver nos capacités de jugement, de critique, face aux groupes constitués auxquels nous appartenons ? Comment déjouer certaines formes d’obéissance et de conformisme ? Cela nécessite de conserver, de préserver, sa liberté d’être et de penser.
Dans un petit texte, « Le refus », Maurice Blanchot écrit : « Le mouvement de refuser est rare et difficile, quoique égal et le même en chacun de nous, dès que nous l’avons saisi. Pourquoi difficile ? C’est qu’il faut refuser, non pas seulement le pire, mais un semblant raisonnable, une solution qu’on dirait heureuse. En 1940, le refus n’eut pas à s’exercer contre la force envahissante (ne pas l’accepter allait de soi), mais contre cette chance que le vieil homme de l’armistice, non sans bonne foi ni justifications, pensait pouvoir représenter […] Je crois que refuser n’est jamais facile et que nous devons apprendre à refuser et à maintenir intact, par la rigueur de la pensée et la modestie de l’expression, le pouvoir de refus que désormais chacune de nos affirmations devrait vérifier. »
Nous espérons que ce numéro d’Empan nous permettra de trouver en nous cette force du non qui vérifie le oui.
[1]
Simone Veil,
Les hommes aussi s’en souviennent, discours du 26 novembre 1974 et entretien avec Annick Cojean, Stock.
[2]
Le Monde, 21-22 novembre 2004.