Accueil Discipline (Psychologie) Revue Numéro Article

Empan

2005/2 (no 58)

  • Pages : 176
  • ISBN : 2-7492-0436-4
  • DOI : 10.3917/empa.058.0129
  • Éditeur : ERES


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Dans le cadre de la formation des professionnels de l’éducation spécialisée, je suis amené à animer des séquences de travail sur la socialisation et la formation identitaire. L’objectif pédagogique consiste à aider les stagiaires à forger une conception de la socialisation qui soit non pas uniquement un processus d’inculcation d’une culture, d’intégration d’une conscience collective ou d’incorporation d’un habitus, mais aussi une activité d’un sujet inscrit dans une dynamique d’échanges multiples au cours desquels il se construit comme singulier.

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Ainsi, suivant une proposition de R. Boudon et de F. Bourricaud, nous opposons le paradigme du conditionnement et celui de l’interaction [1]  R. Boudon, F. Bourricaud, Dictionnaire critique de... [1] . Et c’est dans cette dernière perspective que l’apport de G.H. Mead occupe à nos yeux une place centrale. Son ouvrage, L’esprit, le soi et la société [2]  G.H. Mead, L’esprit, le soi et la société, Paris, puf... [2] , aujourd’hui un classique des sciences humaines, en représente l’élément de base.

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En effet, si la caractéristique la plus distinctive de la psychologie sociale « est l’obligation dans laquelle elle se trouve de s’occuper, d’une façon constante, simultanée et interdépendante et de l’individu et de la société liés en une étroite interaction [3]  O. Klineberg, « Psychologie sociale », Encyclopaedia... [3]  », G.H. Mead offre incontestablement une illustration pertinente de cet effort d’articulation de l’individuel et du collectif pour rendre compte des conduites sociales humaines.

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L’être humain est perçu d’entrée de jeu comme étant inséré dans des réseaux d’échanges. C’est dire le rôle des interactions et des influences réciproques dans le processus de socialisation. C’est là une idée centrale chez ce théoricien, suivant laquelle « nous ne construisons pas, en psychologie sociale les comportements du groupe à partir du comportement des individus isolés qui le composent ; nous partons au contraire du tout social donné, de l’activité d’un groupe complexe. Dans ce tout, nous analysons, en les envisageant comme éléments, les comportements de chacun des individus [4]  G.H. Mead, op. cit., p. 6. [4]  ». L’approche des éléments est inséparable du tout dans lequel ils s’insèrent. Le comportement individuel est enveloppé dans « le sens » construit collectivement. « Le fait premier est l’acte social qui implique l’interaction de différents organismes, c’est-à-dire l’adaptation réciproque de leurs conduites dans l’élaboration du processus social [5]   Ibid., p. 39. [5] . » Une telle adaptation, à un certain niveau d’évolution de l’humain, est tributaire du langage. Interaction et langage représentent des éléments fondamentaux dans le développement du Soi. Mais si « le processus constitutif du Soi est identique pour chaque individu, le soi conserve néanmoins sa spécificité [6]  D. Martinot, Le soi. Les approches psychosociales,... [6]  ». Dans l’optique meadienne, l’identisation ou l’organisation du « Soi » (le Self) s’effectue à travers deux instances qui s’influencent mutuellement : le « Je » (I) en tant qu’instituant et le « Moi » (Me) en tant qu’institué, c’est-à-dire le social et le culturel intériorisés.

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Qu’en est-il donc de ces deux aspects fondamentaux que sont l’interaction et le langage d’une part et la formation de l’identité d’autre part ?

Interactions et langage

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L’interaction représente l’ingrédient de base du développement humain. Chez Mead, le geste est l’acte élémentaire de l’adaptation. Selon lui, il existe des gestes réflexes qui n’ont pas d’incidence sur autrui. C’est le cas quand je réagis aux conditions météorologiques par exemple, en me protégeant de la pluie ; cela ne change rien au temps qu’il fait. Les gestes sociaux se situent à un niveau supérieur. Ils sont enveloppés dans des significations partagées et constituent un langage. « Les gestes deviennent des symboles significatifs quand ils font naître implicitement chez celui qui les accomplit la même réaction qu’ils font naître explicitement chez ceux à qui ils s’adressent [7]  G.H. Mead, op. cit., p. 41. [7] . »

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C’est la communauté de culture qui permet une telle communication et façonne donc l’interaction. La communication est fondée sur la « prise de rôle » en tant que capacité de décentration et donc de se mettre mentalement à la place de l’autre et d’adopter son attitude. La conscience ou l’esprit réside dans ce « fait d’adopter l’attitude de l’autre envers soi-même ou envers sa propre conduite [8]   Ibid. [8]  ». Nous gérons nos conduites en fonction de l’interprétation et des idées que nous nous faisons des autres et des gestes que nous leur signifions. Une telle compétence de communication s’acquiert par apprentissage. L’enfant, dans le jeu libre (play), s’initie déjà à la vie sociale. Quand il endosse des personnages (gendarme ou voleur, vendeur ou acheteur…), il expérimente des rôles. Cela s’apparente à une auto-socialisation, mais les racines de celle-ci se nourrissent des interactions de l’enfant avec un « autrui significatif ». C’est l’exercice empirique et la constatation des résultats des actions qui conduisent l’enfant à généraliser, peu à peu, ce qui était rattaché au début à des situations particulières vécues avec des individus particuliers.

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Cependant, c’est avec le jeu réglementé (game) qu’une étape décisive sera franchie. Lentement et progressivement, la spontanéité et l’improvisation cèdent le pas à la règle. « Autrui » est signifié par le groupe ou la communauté. Prendre part au jeu réglementé passe par l’intégration de l’impératif de la règle qui s’impose à tous. L’enfant peut « regarder l’interaction entre deux sujets comme il regarderait un objet. En d’autres termes, il se met dans la position d’un tiers et peut de ce point de vue objectiver l’enchaînement des perspectives des participants au jeu, y compris la sienne. Il comprend alors que quiconque se trouvant dans la position de deux sujets en interaction devrait adopter des rôles définis. La notion de modèle de comportements peut être généralisée, et l’enfant peut participer à un jeu réglementé puisqu’il a pu intérioriser les relations entre différents rôles [9]  F. Digneffe, « Socialisation et déviance. Les origines... [9]  ».

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Si l’on passe du jeu réglementé à la vie sociale, on peut dire que l’enfant intègre véritablement cette dernière dans la mesure où la dimension normative de l’autrui généralisé est intériorisée et qu’il consent à prendre part au jeu social tel qu’il est régi par les règles collectives. Dit autrement, le « vivre-ensemble » est rendu possible grâce à l’acceptation des institutions et à la soumission à l’autorité de l’« autrui généralisé ».

La formation identitaire

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La formation de l’identité de la personne est étroitement liée au processus de socialisation qui la nourrit, l’étoffe et l’oriente. Mais si la société représente la matrice du développement, les individus en sont les instituants. C’est dire comment ces processus sont traversés d’une tension fondamentale entre la tendance à l’adaptation et la tendance à l’affirmation. L’organisation du Soi est, selon Mead, structuré autour de deux instances. D’un côté, il y a le Moi qui désigne le pôle social et culturel intériorisé et qui tend à la conformation et à l’adaptation. De l’autre, il y a le Je qui, lui, réagit aux pressions de la société et qui pousse à l’élargissement des capacités d’expression de l’individualité. C’est la dialectique institué/instituant. Résumant en d’autres termes une telle dynamique, C. Dubar écrit : « C’est de l’équilibre et de l’union de ces deux faces du Soi, le “moi” ayant intériorisé “l’esprit” du groupe et le “je” me permettant de m’affirmer positivement dans le groupe, que dépendent la consolidation de l’identité sociale et donc l’achèvement du processus de socialisation [10]  C. Dubar, La socialisation. Construction des identités... [10] . » Dans cette perspective, socialisation et individuation vont ensemble.

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La « conscience du moi » est conditionnée par la participation au jeu social régi par des normes. Il y a une appropriation subjective du monde social, identification à des rôles et mise en scène personnelle. Le « je », expression d’une liberté relative, vecteur d’une réalisation personnelle, est source de créativité et d’innovation. Ce que « l’autrui généralisé » d’aujourd’hui n’accepte pas, un autre en formation pourrait l’approuver. Dans ce que j’entreprends et ce que je dis, le Moi est certes présent ; il parle en moi et est incorporé dans mon entreprise. Mais mes mots et mes entreprises portent la marque de mon travail personnel. Et en tant que tels ils enrichissent « l’autrui généralisé ». « Tout individu en tant que Je change la société, même si c’est dans une mesure minime. Chez les individus dits conformistes, c’est le Moi qui domine, tandis que chez le novateur c’est le Je [11]  F. Digneff, op. cit., p. 237. [11] . »

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En ce sens la socialisation n’est pas sans risque. La tension entre la conformité obligatoire et la volonté de distinction, la nécessité d’être parmi les autres à la fois semblable et différent, n’est pas toujours facile à gérer. « Être avec les gens mais en même temps ne pas leur appartenir » par exemple, comme le recommande un poète mystique perse, Rûmi Djalal Ud din, peut conduire à la marginalité ou à la rupture.

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Mais si G.H. Mead paraît proposer in fine une conception qui articule d’une manière originale l’individuel et le collectif, dans laquelle la socialisation laisse une place à la personnalisation, la reproduction de l’institué passant par l’action de l’instituant dans une dynamique incessante de création et donc de liberté de l’individu, une telle conception ne manque toutefois pas d’insuffisances.

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En lien avec l’objectif de parvenir à une conception attentive à la dynamique globale de la socialisation et de l’identité, nous retenons deux critiques capitales. La première concerne la cohérence et l’homogénéité de l’autrui généralisé. Ainsi, l’attention peut être attirée sur les contradictions sociales et l’hétérogénéité culturelle des sociétés modernes. « Or la théorie de Mead ne nous permet guère de prévoir comment vont être intériorisées au niveau du Moi les attitudes organisées, contradictoires de ces différentes composantes de l’autrui généralisé [12]  D. Martinot, op. cit., p. 15. [12] . »

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La seconde concerne la nécessité d’élargir beaucoup plus que ne le fait Mead le contexte global ou l’arrière-plan de la formation de l’identité. C’est ce que soulignent dans une note de bas de page les sociologues Berger et Luckmann quand ils déplorent l’absence d’un « arrière-plan macrosociologique » et ce concernant l’ensemble de « la psychologie sociale américaine d’aujourd’hui [13]  P. Berger, T. Luckmann, 1986, La construction de la... [13]  ».

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En effet, dans la perspective de l’interactionnisme symbolique, « l’expérience sociale qui génère l’identité se limite essentiellement au jeu des relations interpersonnelles dans lesquelles les individus, dans une situation de face-à-face qui met en scène des rôles sociaux, échangent des symboles et des images [14]  E.A. Lipiansky, I. Taboada Leoniti, A. Vasquez, « Introduction... [14]  ». Or, si le cadre concret et microsociologique est important dans la définition de Soi et la présentation de soi, l’appréhension de ces phénomènes gagne en pertinence quand ils sont situés dans un contexte structurel large renvoyant à l’histoire, aux rapports de domination, aux conflits idéologiques, aux chocs de culture tant à l’intérieur des sociétés qu’au niveau international. Ces paramètres nous paraissent déterminants dans la construction des formules culturelles (et parfois religieuses) des jeunes (et moins jeunes) dans la société contemporaine et sont donc indispensables à la compréhension de leurs multiples expressions et positionnements identitaires.


Bibliographie

  • Berger, P. ; Luckman, T. 1986. La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Collin (traduction de l’américain par P. Taminiaux, éd. originale, 1996).
  • Boudon, R. ; Bourricaud, F. 1982. Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, puf.
  • Digneffe, F. 1993. « Socialisation et déviance. Les origines de la perspective interactionniste », dans P. Tap et H. Malewska Peyre, Marginalités et troubles de la socialisation, Paris, puf, p. 223-247.
  • Dubar, C. 1991. La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin.
  • Lipiansky, E.A. ; Taboada Leoniti, I ; Vasquez, A. 1999. « Introduction à la problématique de l’identité », Stratégies identitaires, Camilleri et coll., Paris, puf.
  • Martinot, D. 2002. Le Soi. Les approches psychosociales, Grenoble, pug.
  • Mead, G.H. 1963. L’esprit, le soi et la société, Paris, puf (traduction française par J. Cazeneuve, E. Kaelin et G. Thibault).
  • Klineberg, O. 2002. « Psychologie sociale », Encyclopaedia Universalis.

Notes

[*]

Abdelhak Qribi, éducateur spécialisé, docteur en sciences de l’éducation, formateur aux fonctions éducatives, cefprossce, place du Marché-Couvert, bp 414, 24104 Bergerac Cedex. Membre du laboratoire « Personnalisation et changements sociaux », université de Toulouse-Le Mirail, équipe « Psychologie sociale du développement ».

[1]

R. Boudon, F. Bourricaud, Dictionnaire critique de la sociologie, Paris, puf, 1982.

[2]

G.H. Mead, L’esprit, le soi et la société, Paris, puf (traduction française de J. Cazeneuve, E.Kaelin et G. Thibault), 1963.

[3]

O. Klineberg, « Psychologie sociale », Encyclopaedia Universalis, 2002.

[4]

G.H. Mead, op. cit., p. 6.

[5]

Ibid., p. 39.

[6]

D. Martinot, Le soi. Les approches psychosociales, Grenoble, pug, 2002, p. 15.

[7]

G.H. Mead, op. cit., p. 41.

[8]

Ibid.

[9]

F. Digneffe, « Socialisation et déviance. Les origines de la perspective interactionniste », dans P. Tap et H. Malewska Peyre, Marginalités et troubles de la socialisation, Paris, puf, 1993, p. 223-247.

[10]

C. Dubar, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Collin, 1991, p. 97.

[11]

F. Digneff, op. cit., p. 237.

[12]

D. Martinot, op. cit., p. 15.

[13]

P. Berger, T. Luckmann, 1986, La construction de la réalité, Paris, Armand Collin (traduction de l’américain par P. Taminiaux, éd. originale, 1966), p. 283.

[14]

E.A. Lipiansky, I. Taboada Leoniti, A. Vasquez, « Introduction à la problématique de l’identité », dans Camilleri et al., Stratégies identitaires, Paris, puf, 1999, p. 22.

Plan de l'article

  1. Interactions et langage
  2. La formation identitaire

Pour citer cet article

Qribi Abdelhak, « Socialisation et identité », Empan 2/ 2005 (no 58), p. 129-132
URL : www.cairn.info/revue-empan-2005-2-page-129.htm.
DOI : 10.3917/empa.058.0129

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