Empan
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I.S.B.N.2-7492-0437-2
232 pages

p. 7 à 9
doi: en cours

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n° 59 2005/3

2005 EMPAN

Éditorial

Rémy Puyuelo
Notre dernier numéro était consacré à « La psychiatrie : qu’en pense le social ? ». Nous n’avions pas souhaité aborder directement la question de la psychiatrie qui, depuis Pinel et Esquirol, met en place un système institutionnel et juridique de protection et de soins de l’insensé. Notre angle de vue tentait de montrer l’importance du social face à cette querelle identitaire où la psychiatrie se trouve actuellement clivée entre les tenants d’un courant neurobiologique et ceux d’un abord psychopathologique et psychanalytique. Un autre aspect, et non des moindres, est celui de la pénalisation accrue des malades mentaux, reflet d’une régression où s’efface la frontière entre crime et folie (Le Monde, 6 mai 2005, « Le traitement pénal des violences sexuelles est démesuré »).
Un appel à punir unanime, contamine le système pénal, comme le souligne Denis Salas dans La volonté de punir : essai sur le populisme pénal (Hachette Littératures, 2005).
Comment notre société va-t-elle se situer face à cette virtualité permanente de l’homme qu’est la folie ? La folie est-elle toujours actuellement « fondamentalement une forme de la condition hu-maine, comme le rêve en est un autre sens, et il ne faut l’exclure de l’humain, pas plus que l’amour ou la fureur ».
De glissement en glissement, notre société, au nom le plus souvent d’un principe de précaution, se décharge de ses responsabilités dans un aplatissement des différents partenaires sociaux. La justice et la police sont alors les seules références symboliques d’une société sans valeurs. Ces références, dont on attend des solutions qu’elles ne peuvent apporter dans un tel contexte, sont à leur tour objets de revendication et de dévalorisation.
Dans une société où priment l’individualité et la liberté d’action, le lien social n’assure plus sa fonction de rassemblement et de cohérence. Les médias jouent avec des figures figées de l’enfant. Il y a le surdoué, l’autiste, l’hyperactif, l’hypermature, l’abusé, le délinquant, l’enfant d’homos, autant de caricatures d’enfant, d’enfance. Comment reconnaître l’enfant, sa place, sa fonction, son savoir-faire, sa pensée dans un tel désordre ? Comment assumer notre mission de protection quand on livre l’enfant en pâture, dans une véritable maltraitance médiatique où les journaux les plus sérieux, comme Le Monde, nous proposent des détails « croustillants » sur les horreurs vécues par Marine V. ou Armelle V. ? Sodomie, fellation sont à la une. Des schémas nous proposent même Marine V. au centre de flèches représentant chacune une agression ou un viol imputé aux accusés. Ce procès d’Angers témoigne aussi de la faillite de notre solidarité sociale. La question posée devient celle d’une redéfinition radicale des politiques publiques et des formes de mobilisation des services publics, une politique de la citoyenneté qui viserait à offrir à ceux qui en sont les plus privés, et qui sont de plus en plus nombreux, les conditions matérielles et morales d’une socialisation harmonieuse et éventuellement réparatrice (J. Commaille, Le Monde, 23 avril 2005).
Christian Chasseriaud dans ash Magazine, n° 9, mai-juin 2005 écrit : « Les questions sociales se nichent dans les moindres recoins de l’actualité. Où l’on voit que la logique d’assistance prend le pas sur des politiques volontaristes, tant au niveau mondial qu’européen ou national. » Il questionne les positions de Jean Paul II et les pauvres, l’Europe sociale, le démantèlement (avec la décentralisation, le démantèlement des dispositifs de formation des professions sociales…) et enfin la déshérence (à travers le procès d’Angers et l’incendie de l’hôtel de la rue de Provence à Paris le 15 avril dernier).
Nous avions indiqué, dans notre précédent éditorial, certaines dérives de l’action sociale. En effet, aujourd’hui, l’enfant en danger que la puissance publique se doit de protéger n’est plus « l’enfant inadapté » qui risque de sombrer dans la délinquance, il s’agit de l’enfant victime de mauvais traitements. L’enfant pré-délinquant ou délinquant a quitté le champ de l’enfance en danger. On peut dater cette nouvelle définition de l’enfance en danger du 10 juillet 1989 avec la loi relative aux enfants maltraités, confirmée par les lois du 17 juin 1998 et du 2 janvier 2004. Le souci de l’enfant victime n’est pleinement légitime que si l’enfant est pensé l’égal de toute personne humaine et que cette sollicitude ne se déploie pas au détriment de l’adolescent. En effet, la minorité juridique qui rassemble sous un même statut tous les êtres humains de moins de 18 ans contient une philosophie de l’enfance qui remonte aux Lumières et qui doit être sauvegardée. Elle doit s’incarner dans une politique de protection de l’enfance où enfants victimes de mauvais traitements et enfants coupables d’infraction doivent être reconnus comme sujets et bénéficier tous de protection et d’éducation. Une telle politique nécessite une réforme de l’ordonnance de 1958 qui permettrait d’innover en matière d’action éducative et sociale, de manière à considérer parents et enfants comme de véritables acteurs de leur prise en charge (Dominique Youf, « Enfance victime, enfance coupable. Les métamorphoses de la protection de l’enfance », Le débat, n° 132, novembre-décembre 2004).
Je me rends compte à la relecture que mes mouvements d’humeur répètent mes précédents éditoriaux… Je n’en oublie pas pour autant que je fais partie de cette société et que les faits que je dénonce avec d’autres ne sont pas que les problèmes des autres. Il est bon de se poser la question : en quoi participons-nous, nous aussi, à ces problématiques que nous signalons ? Signaler, voilà un autre sujet qui fera l’objet d’un numéro d’Empan en 2006.
Ce numéro d’Empan, consacré aux Centres éducatifs renforcés est à lire non pas seulement comme le reflet d’une énième innovation éducative mais à la fois comme un témoignage d’espoir face à ces populations d’enfants et de familles et comme une pulsation du social venant rendre compte d’une sensibilité sociale particulière. Il se poursuivra par notre numéro de décembre 2005 autour des Précarités.
Doit-on se féliciter, enfin, de l’inscription dans la Constitution depuis le 28 février 2005 du principe de précaution exprimant un très large consensus politique et social ?
C’est à partir des risques pris et parfois subis qu’on obtient de grandes avancées et cela dans tous les domaines. Le travail social face à l’humanité en détresse ne peut pas se priver de doutes, donc de risques. Serge Galam s’interroge : « Faut-il désormais apprendre à vivre de façon probabiliste en renonçant à l’illusion d’un monde allégé à 0 % de risques, sans pour autant accepter de l’enrichir à 100 % de profit ? ».
Nous avons besoin de héros ordinaires et inconnus du grand public, comme Pierre Rubio, éducateur, qui vient de disparaître après un long parcours en hôpital de jour pour adolescents (arseaa – Toulouse), comme Maurice Capul, historien du social et de l’éducation, qui vient d’obtenir le prix d’honneur de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Agen pour son long travail de mémoire sur cette région de France (« Des châteaux comme lieux de nouveaux modèles éducatifs. Région de Toulouse, 1939-1945 », v. p. 182).
Bonne lecture ! Tenez-nous, vous aussi, au courant de vos humeurs sociales… avec humour, pourquoi pas ?
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