2005
EMPAN
Le dossier: Précarités
Introduction
Chantal Zaouche-Gaudron
[*]
Paule Sanchou
[**]
« La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celles de l’emploi… L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives… Elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence… », telle est la définition proposée par le Conseil économique et social, qui s’avère beaucoup plus complexe que ce que l’on ne pourrait le supposer a priori quand on se réfère au terme « précarité ».
Tout d’abord, le pluriel semble d’emblée nécessaire dans la mesure où les précarités s’explicitent par plusieurs dimensions et s’inscrivent dans divers domaines d’existence. D’autre part, ce terme renvoie de facto à des personnes qui se trouvent en situation de précarité et donc aux « précaires ». Pluralité tout autant indispensable tant les situations rencontrées sont diversifiées et singulières et qui entraîne « une autre difficulté à caractériser les personnes concernées ». Par ailleurs, les liens entre précarité et pauvreté restent toujours très étroits et les deux termes sont souvent employés de façon indifférenciée par les auteurs, sans doute parce que, dans leurs parcours de vie, les « précaires » sont aussi ceux qui sont « pauvres » ou le deviennent en raison de la faiblesse de leurs revenus et de leurs moyens d’existence ; être dans la précarité signifie souvent se retrouver à la lisière de la pauvreté.
Il y a donc de la complexité à définir la précarité et à reconnaître les précaires, mais plusieurs lignes directrices sont repérables. La plus saillante, sans doute, renvoie à la nécessité de parler de précarité en termes de « processus » et non d’« état », dans la mesure où elle touche des individus ; il s’agit bien d’un processus de précarisation de ces personnes. Nécessité de s’appuyer sur une approche multidimensionnelle de la précarité. Nécessité aussi de prendre en compte la dimension subjective des personnes en situation de précarité, pour aller au-delà « d’un dénombrement purement statistique et catégoriel ». Nécessité enfin de ne pas isoler les précaires du système social dans lequel ils sont inscrits.
Perceptible aussi le fait que la précarité se définit « en creux », « en mal de », « en absence de ». Repérables enfin les notions de fragilité et d’instabilité attachées à la définition première de la précarité et qui se répercutent dans plusieurs domaines d’existence.
Fragilité et instabilité de l’emploi. L’emploi est devenu une donnée elle-même fragile et instable, en particulier pour les… précaires. Du côté de l’instabilité de l’emploi, le continuum qui se dessinait dans les années 1970 amenait à considérer la suite logique suivante : chômage puis exclusion. De nos jours, l’incertitude liée à l’emploi est plus forte que le statut de l’emploi lui-même, et renvoie en outre à un vécu subjectif de cette incertitude. Les normes liées au travail évoluent et les sujets doivent trouver en eux-mêmes les ressources pour s’y adapter. Ce faisant, quand la précarisation des conditions de travail se double de la précarité des modes de garde, « les marges de manœuvre sont socialement différenciées ».
Fragilité et instabilité de l’habitat. Si les normes liées au travail se modifient de façon assez explicite, celles liées au logement évoluent elles aussi. Au « sans domicile » connu se rajoute dorénavant le « mal logement », avec toutes les déclinaisons possibles qu’il implique, caractérisé par les nuisances, l’insalubrité, l’exiguïté, l’insécurité, la dangerosité, voire la mort… Le « mal logement », le « sans domicile » recouvrent des vécus, des réalités différentes selon les individus et la façon dont ils perçoivent leur situation. Cette nouvelle donne en rapport avec le logement apporte un autre éclairage à la notion de précarité soit en termes d’« indice supplémentaire » soit comme « révélateur d’une nouvelle définition de la précarité ». La question du logement devient – est – une véritable urgence sociale comme en témoignent les tragiques événements qui viennent d’affecter douloureusement les populations les plus démunies dans notre pays.
Fragilité et instabilité dans le domaine des soins. La santé est aussi un processus qui nécessite une dynamique, de la mobilité pour acquérir bien-être physique, psychique et social. Or la santé physique et mentale reste reléguée au second plan, voire s’avère être une préoccupation mineure pour les personnes précaires. Comment atteindre ces familles, ces personnes qui sont souvent aussi celles qui sont les plus isolées ? Peut-on repérer des carences dans les dispositifs de soins ? Existe-t-il un déficit dans les solutions apportées en matière de psychiatrie parce que « les professionnels de la psychiatrie arguent régulièrement du risque de psychiatrisation du social » ? Si les conditions d’intervention utiles aux familles et aux personnes sont certes incontestables, l’évolution est trop lente pour leur être pleinement profitable. De ce fait, les inégalités sociales de santé perdurent.
Fragilité et instabilité au cœur de l’institution scolaire et du système éducatif en général… et leur difficulté à soutenir et comprendre les situations précaires. Encore faut-il accepter et reconnaître que les personnes précaires ont un autre rapport au monde, « un autre rapport au savoir », et reconnaître « à chaque personne le pouvoir d’une autodétermination relative ».
Fragilité et instabilité du milieu familial. On associe souvent la fragilisation ou l’altération des liens familiaux avec la précarité. La famille, ce premier espace social mis à mal par la précarité, est en même temps ressource, support, étai pour faire face aux conditions de vie déplorables. Cependant, notre méconnaissance de la parentalité dans ce contexte induit une dévalorisation, une stigmatisation de ces familles… Comment, dans cette mouvance, se déprendre de « l’héritage transgénérationnel », « du caractère potentiellement reproductible de la précarité » ? Les précaires s’associent aussi au terme plus connu de monoparentalité, en particulier parmi les femmes issues de milieux populaires. De façon concomitante, les pères précaires se trouvent le plus souvent démunis dans un espace social qui s’appuie sur un modèle qui n’est pas le leur ; ils butent douloureusement contre « le référentiel social dominant », en contradiction intime avec leur fonctionnement familial et culturel. Conflits d’intérêts permanents, conflits de valeurs et de normes, résistances aux changements, mais qui résiste ? Le message unique et simplificateur de ce référentiel dominant engendre des impossibilités à comprendre et à répondre, empêche de positionner la complexité des situations et de les analyser. Plusieurs auteurs y font référence au-delà du milieu familial, dans un contexte « de socioparésie de la santé publique », dans celui de « l’anomie scolaire » ou d’« anomie sociale ». Sommes-nous suffisamment attentifs au fait que les familles mettent en place des attitudes actives et réflexives ? On voit les familles générer des compétences innovantes, mobiliser des ressources, si tant est que notre système social intègre le fait que les relations d’interdépendance sont nécessaires à leur émergence : groupes de parole, « posture éthique libératrice de compétences, même dans les milieux les plus démunis »… Respecter les modes d’expression, les soutenir dans les programmes, comprendre les messages qui ne sont pas toujours exprimés dans le langage du modèle dominant, « aller à la pêche » aussi.
Quand la précarité touche le sujet, elle ne peut s’abstraire et se soustraire du principe social. Les précaires ne sont pas des individus isolés, ils sont inscrits dans un espace sociétal, dans des institutions, dans des collectivités, dans des politiques publiques et sociales, qui à leur tour les encadrent. « La recherche d’authenticité et de réalisation des individus, quoique éminemment individuelle, ne peut faire l’économie de la relation à autrui. » La précarité est non seulement liée au sujet mais aux rapports qu’il coconstruit avec le social dans lequel il est inscrit. La société fait recul, elle demande au sujet de trouver ses propres lois, repères, normes, dans un cadre qui se délite ; le sujet se perd lui-même pour trouver ses propres marques, en quête d’une identité que la société ne peut lui octroyer. C’est aussi parce que la précarité renvoie à l’instabilité et à la fragilité que la notion de vulnérabilité – « qui peut être blessé(e) » – doit être reconsidérée. Les réponses sociales et politiques se heurtent à la mal-définition de la précarité et des précaires, affrontent la désocialisation progressive des précaires, laquelle engendre repli, souffrance, délitement des liens sociaux et spirale de précarisation…, butent à installer les précaires dans une situation de dépendance alors que les « relations d’interdépendance », comme le propose Castel (2003), sont une nécessité absolue pour éviter l’exclusion et la marginalisation. Les réponses inadaptées, éclatées, disparates achoppent à vouloir prendre chaque domaine de vie de façon isolée – emploi, santé, logement, éducation, modes de garde… – alors que l’ensemble forme un tout et que ces domaines d’existence ne sont pas isolés les uns des autres mais sont forcément interdépendants. Les réponses à adopter exigent notamment cohésion, cohérence et complémentarité.
Il n’y a pas non plus de remise en cause de ce que notre système social produit comme « déterminants négatifs » sur les registres de la santé, de la scolarité, de la disqualification des familles, de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle ; il n’y a pas non plus de remise en cause de messages implicites souvent délétères et disqualifiants à l’égard des précaires. Ce faisant, les précaires peuvent-ils être une catégorie ? La « catégorie des précaires », avec le risque de stigmatisation qui en découle, de « discrimination larvée ». La réponse reste en suspens, après les pauvres, les exclus, les précaires…
La question qui constitue aussi la trame de ce dossier renvoie à l’évolution ou non des pratiques professionnelles face aux difficultés, aux épreuves, aux souffrances des personnes précarisées. Il apparaît que les professionnels de l’enfance et de la famille, les travailleurs sociaux, les institutions associent encore dans leurs représentations familles précaires et familles démissionnaires. La stigmatisation et la disqualification de ces personnes et de ces familles, qui s’appuient sur la conception de populations victimes et/ou passives qui subissent leur destin sans en avoir aucune maîtrise, neutralisent l’effort réflexif nécessaire pour entrevoir ce qui est mobilisable par les sujets. On assiste à un désarroi des institutions qui laisse « les professionnels du social très démunis ». Les équipes entrent en « résonance directe avec les problèmes identitaires des personnes en situation d’exclusion », et sont envahies par « un sentiment d’impuissance et de non-reconnaissance professionnelle » qui exacerbe leur vulnérabilité. Elles sont blessées elles aussi dans leurs actes, dans leurs paroles, dans les projets qu’elles mettent en œuvre dans des actions citoyennes. Le désarroi institutionnel n’est-il pas le reflet de notre propre désarroi à rendre intelligibles les populations précaires parce qu’elles échappent à notre compréhension ou font écho à nos propres incertitudes, failles, manques… ?
Autres mondes, autres précarités, autres pauvretés avec pour exemples deux pays d’Amérique latine (le Brésil et le Chili) frappés par les effets désastreux de la dictature qu’ils ont subie, de la mondialisation non négociée avec les milieux populaires ouvriers, du délaissement par les pouvoirs publics et politiques des laissés-pour-compte, des plus misérables avec tous les phénomènes de violence, de massacres de population qu’il génère. Et pourtant, malgré la pauvreté, l’indigence, les personnes et les familles mobilisent des ressources, suscitent des formes de lutte innovantes, créent des projets diversifiés… D’autres mondes, ce sont aussi, dans notre propre pays, ces femmes et ces hommes « étrangers en situation précaire », pour qui la précarité économique se double d’une insécurité permanente, pour qui l’absence résonne dans tous les espaces de vie (habitat, papier, argent, amis, famille…), pour qui ne pas sombrer demande une énergie, une force, une volonté considérable, pour qui être étrangers en situation précaire signifie aussi être étrangers dans le pays d’accueil, et pour qui il y a nécessité vitale… à ne pas devenir étrangers à eux-mêmes.
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Chantal Zaouche-Gaudron, professeur de psychologie du développement ; responsable de l’équipe de psychologie du jeune enfant Laboratoire Personnalisation et Changements Sociaux ;Université Toulouse II le Mirail.
zaouche@ univ-tlse2. fr
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Paule Sanchou, ingénieur de recherche Service de la Formation continue Université Toulouse II le Mirail.
sanchou@ univ-tlse2. fr