Empan
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I.S.B.N.2-7492-0599-9
166 pages

p. 150 à 152
doi: en cours

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Courrier des lecteurs

no 61 2006/1

2006 EMPAN Courrier des lecteurs

Courrier des lecteurs

Nous publions ci-après un échange de lettres entre une lectrice d’Empan et un des auteurs du numéro 57, « Dynamiques de résistance et travail social ».
Le comité de rédaction ne souhaite pas entrer dans une polémique. L’histoire nous montre que l’emploi de ce terme de « résistance » est toujours l’objet de controverses entre les protagonistes des conflits.
Ces pages sont ouvertes à vos témoignages ou vos opinions. Les raisons d’entrer en résistance sont multiples, au plus près de nos quotidiens respectifs. Empan peut vous permettre d’en témoigner.
Le comité de rédaction.
9 novembre 2005
Marie-Claire Corbier
À l’équipe de direction d’Empan.
Messieurs, Mesdames.
Je voudrais protester contre le titre et le ton de l’article d’Emmanuel Grupper dans le numéro 57 de votre revue sur les résistances, Dynamiques de résistance et travail social. Cet article est intitulé : « La résistance à la haine et au désespoir : le témoignage d’un éducateur social ».
Emmanuel Grupper nous lance à la face ce mot de « haine », se sentant entouré dans un bain de haine, vivant entouré par la haine. Pas plus qu’une analyse politique, il ne nous propose une analyse de cette haine. D’où vient-elle ? Qui la porte ? Pourquoi cette haine ?
Il me semble qu’en tant qu’éducateur, et qui plus est écrivant dans une revue dont le but est d’élaborer une pensée et un appareil critique, une mise à distance ou certaines précautions dans l’utilisation des mots seraient allées de soi. Mais non. Au contraire, après s’être défaussé d’une analyse puisqu’on est dans le témoignage, après donc avoir pris le lecteur en otage, qui ne peut en rien contester ce qui est dit, lui-même emploie une foule de mots violents et haineux et se laisse envahir par ce qu’il dénonce : dégénéré, cynique, crime, ennemis les plus farouches, gigantesque (sic), etc.
La haine va de soi et tout est dit. Au lecteur de s’incliner devant cette évidence éclatante.
La suite de l’article est pleine de bonne volonté, de bons sentiments. Effectivement, comment éduquer des enfants à la paix ? C’est une vraie question quand, juste de l’autre côté, à cinq cents mètres peut-être, derrière la « barrière », des enfants subissent de plein fouet une injustice criante.
La dernière partie, qui parle des essais ratés de dialoguer, de construire avec des éducateurs palestiniens, est une offense à tous les groupes israéliens, nombreux, qui, depuis trente ans et plus, soutiennent sans relâche, vivent, se lient avec des Palestiniens. Eux refusent, « résistent » à la violence exercée par la société israélienne à l’encontre de la société palestinienne. Comme il aurait été préférable, mille fois, qu’Emmanuel Grupper résiste à leurs côtés, au lieu de se poser en victime et en innocent. Il voudrait trouver un « terrain neutre » ; cette expression montre son désir de l’agression d’une société sur l’autre : est neutre ce qui ne peut être égal. Enfin, il me semble que la responsabilité zéro ne peut pas être une position éducative.
En définitive, j’aimerais demander à monsieur Grupper de ne pas croire que les lecteurs d’Empan sont tous des gens incapables de se tenir informés et d’être solidaires avec ceux qui subissent une injustice… À la revue Empan, j’aimerais demander de ne pas donner aux lecteurs ce genre de témoignage sans l’encadrer, sans que l’équipe de rédaction s’exprime pour montrer son accord ou son désaccord et sans donner aux lecteurs la possibilité de débattre et de protester. Et à tous de lire l’article d’Anaïs de la Faye, dans le numéro 81 (octobre 2005) de la revue Sciences de l’homme et sociétés, intitulé : « Palestine, quelle psychothérapie face au trauma ? ». Cet article, écrit avec modestie et dignité, fait honneur à la revue où il paraît, et répare – dans une petite mesure – l’indifférence générale des publications du secteur social quant à la souffrance d’un peuple, les Palestiniens.
Salutations.
Marie-Claire Corbier
120 C, rue Alexis Perroncel
69100 Villeurbanne
 
Réponse à Marie-Claire Corbier
 
 
Il faut bien constater que, pour des Français nés après la fin de la guerre 1939-1945, la notion de guerre est plutôt un concept lointain qui ne fait pas partie de leur réalité quotidienne vécue. En revanche, pour nous qui vivons au Moyen-Orient, ceci est malheureusement partie intégrante de notre réalité quotidienne.
Ces mots, contre lesquels se révolte Marie-Claire, font hélas partie du vocabulaire de Palestiniens et d’Israéliens. Néanmoins, cela ne nous rend pas moins humanistes ou pacifistes dans nos rêves et nos pensées, autant que chaque bon Français qui n’est confronté à ce genre de situations et de sentiments qu’à travers les médias, le cinéma, le théâtre ou la littérature.
Il est bien facile de se placer dans la position choisie par Marie-Claire, qui, de sa réalité française bien aisée et protégée, sans avoir dû vivre de telles situations de danger et de manque de sécurité personnelle, se permet de porter jugement sur l’emploi de « mots » qui lui déplaisent…
Eh bien, chère Madame, permettez-moi de vous dire que, contrairement à vous, j’ai fait un grand effort intellectuel pour vous présenter, de façon franche, une réalité fort complexe et difficile à vivre.
La haine est un sentiment qui me déplaît tout autant qu’à vous. Néanmoins, contrairement à vous, je ne peux me permettre d’ignorer des scènes où des milliers de Palestiniens marchent en défilé dans les rues de Gaza, de Nablus ou de Genine, revendiquant « Mort au juif » et « Destruction de l’État d’Israël ».
De votre position, bien protégée en France, vous pouvez vous permettre de ne pas vouloir voir ou de ne pas vouloir écouter ces incitations et ces actions qui viennent de parties non négligeables de la population palestinienne.
Ces gens visent ma famille, mes enfants et petits-enfants. Je ne peux donc rester indifférent à de telles réalités.
Malgré cela je conserve espoir et continue à cultiver le dialogue avec des éducateurs palestiniens, comme je l’ai décrit dans mon témoignage.
Vous avez tous les droits à avoir votre opinion sur le conflit palestino-israélien. Cependant, il me semble qu’au fond, ce qui a provoqué votre réaction « haineuse » est le fait que j’ai essayé de présenter aux lecteurs français d’Empan une image plutôt équilibrée sur le plan humain, en échappant à toute allusion sur le plan politique.
De la souffrance, chère Madame, il y en a malheureusement dans les deux côtés, chez les Palestiniens et chez nous les Israéliens.
Toute personne qui s’obstine à voir uniquement une seule face du problème ne contribue en rien à la possibilité d’une solution future de ce conflit tragique, qui dure malheureusement depuis bien trop longtemps.
Emmanuel Grupper
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