Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0599-9
166 pages

p. 153 à 160
doi: en cours

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no 61 2006/1

L’enfant-problème, Le débat nËš 132, novembre-décembre 2004, Éd. Gallimard (224 pages)

Je m’appelle Cerutti, j’ai 7 ans. Je fais partie des 5 % d’enfants américains baptisés avec des noms de marques. Je suis « marqué », c’est un véritable repère. Je suis marqué non pas par ma famille mais par les fringues. Dès ma naissance je portais des lettres sur mes vêtements, ça plaisait à mes parents déjà. Mon « troisième » parent, la télévision, m’amène à voir 40 000 spots de publicité par an. Je conseille mes parents pour les achats. Il paraît que, quand j’aurai 11 ans, j’aurai vu au moins 100 000 actes de violence à la télé et assisté à quelques 12 000 meurtres. J’ai la télévision dans ma chambre, comme 75 % des enfants des familles défavorisées de mon âge en Angleterre. Ce qui est bien avec la tv, c’est qu’elle parle toute seule, on n’a pas besoin de répondre. J’ai aussi un portable. Comme ça maman sait toujours où je suis. « Je suis joignable. » J’ai aussi tous les numéros sos : enfance en danger, femmes battues, enfants maltraités. C’est fondamental, les droits des enfants.
Quand elle me laisse seul à la maison, enfin pas tout à fait, la télévision parle et le portable sonne toutes les deux heures. C’est comme ça que je vais apprendre l’heure, paraît-il. Je voudrais avoir la permission de regarder Star Ac. Je voudrais que tout le monde me reconnaisse. Je ne suis pas intéressé à devenir moi-même pour l’instant. À l’école, c’est difficile. Mes parents et moi-même ne sommes pas d’accord avec les méthodes de l’institutrice. Il paraît aussi qu’on est tellement instable que ça la rend malade. Il paraît aussi que je suis un enfant à risque. Des députés ont préparé un rapport pour me surveiller jusqu’à 18 ans. C’est une « prévention active ». Au fait, je pense que ce qui m’excite, ce sont les films pornos que ma sœur de 10 ans regarde en cachette avec moi. L’autre jour, j’ai eu très peur. Maman s’était absentée quelques jours, Mamie était venue nous garder. Comme on doit tout dire aux enfants, maman nous avait expliqué qu’elle ne s’aimait pas et qu’elle allait se faire une beauté. Elle avait vu une psychologue avant l’opération parce qu’on avait trouvé qu’elle était un peu jeune pour un lifting. C’est de l’anglais, « lifting ». Maman avait eu cette idée en regardant Delarue à la tv. Je ne l’ai pas reconnue à son retour, mais elle dit qu’elle, elle se reconnaissait. Papa a ri en disant que c’est comme s’il avait changé de femme. Il y a aussi la pédophilie, mes parents en parlent beaucoup. Il paraît que je suis un enfant-victime potentiel. Profitons-en, car dès l’adolescence je serai un enfant coupable. Ils ont changé ces dernières années la Protection de l’enfance. « Aujourd’hui l’enfant en danger que la puissance publique se doit de protéger n’est plus “l’enfant inadapté” qui risque de sombrer dans la délinquance, il s’agit de l’enfant victime de mauvais traitements. L’enfant prédélinquant ou délinquant a quitté le champ de l’enfance en danger. On peut dater cette nouvelle définition de l’enfance en danger du 10 juillet 1989 avec la loi relative aux enfants maltraités (p. 220). Dominique Youf : « Enfance victime, enfance coupable. Les métamorphoses de la protection de l’enfance. »
Les grandes personnes devraient lire L’enfant-problème d’où est extraite cette citation. Mais aussi beaucoup de ce que je vous ai dit précédemment. En terminant, je vous soumets d’autres idées intéressantes.
« Pour le dire d’une manière provocatrice, nous en avons fini avec le roi ; nous voilà devenus chacun roi ; il ne reste plus qu’à ne pas nous satisfaire de nous approprier ces privilèges. Car ce qui peut apparaître comme un régicide réussi est bien plutôt le programme d’une modernité qu’il nous faut encore accomplir » (J.-P. Lebrun, « Mutation du lien social et éducation », p. 176). Comme vous avez pu le constater, j’aime les statistiques, elles me permettent de me sentir normal. C’est fatigant de vouloir être comme tout le monde, tout bien réfléchi, finalement, je préférerais être moi-même. Mais on me demande tellement de choses. Je suis dans une culture de l’immaturité (Dominique Ottavi, p. 177-194, « Enfance et violence : le miroir des médias. Vers une culture de l’immaturité »). Je suis donc obligé d’être hypermature mais ce n’est pas bon de mûrir trop vite, on a tendance à se gâter. « Parce qu’il ne peut plus compter sur l’autre pour mettre la limite, le sujet d’aujourd’hui ne peut plus compter que sur lui-même. Mais recevoir la limite de l’autre ou devoir se l’imposer soi-même n’a pas tout à fait le même effet. Se l’imposer soi-même peut être extrêmement lourd à porter. Gageons que c’est pour cette raison qu’il est justifié de parler, comme le fait Alain Ehgrenberg, des “fatigués d’être soi” » (J.-P. Lebrun, Éd. Odile Jacob, 1999, p. 157).
Je m’arrête d’écrire, car vraiment la fatigue m’a envahi, je ne peux plus penser. Lisez plutôt L’enfant-problème. Beaucoup de questions sont posées. Elles ont le mérite d’être bien posées… Elles nous font donc réfléchir.
Ce qui a changé, ce sont « les usagers ». « N’est-ce pas par la mesure de ces changements que doit passer toute approche réaliste du problème de l’éducation aujourd’hui ? Dans l’autre sens, n’est-ce pas pour s’être obstinées à les ignorer que les démarches réformatrices se sont vouées à passer à côté du sujet ? Elles s’épuisent en vain à modifier les méthodes, en faisant comme si la cible était restée la même, ou comme si seule sa composition sociologique avait bougé » (p. 3).
J’arrête vraiment maintenant, papa vient de rentrer, je crois qu’il était content des 35 heures. C’est plus le problème, il est au chômage. On ne peut vraiment pas être tranquille.
Rémy Puyuelo

Prévention précoce, parentalité et périnatalité, Sous la direction de Michel Dugnat, Toulouse, érès, 2004, 256 p. + cd

Le sujet suscite de plus en plus l’attrait de tous les professionnels du soin de l’enfant et de sa famille. Et heureusement ! Il serait temps aussi que les tutelles se sentent concernées. Certains professionnels de la petite enfance, dont Michel Dugnat et ses coauteurs dans ce livre, nous précisent l’importance de cette période périnatale, de tenir compte des remaniements psychiques intenses, de pouvoir mieux les repérer pour mieux les accompagner.
Le soin et la prévention précoces, suscitent encore bien des défenses de la part des professionnels de la petite enfance. Reconnaître la souffrance d’un bébé n’est pas aisé. Elle est encore très souvent l’objet de déni. D’ailleurs la reconnaissance de la souffrance psychique de l’enfant est récente puisqu’elle date de quelques dizaines d’années, après la Seconde Guerre mondiale, en particulier avec les travaux de Spitz et de Bowlby.
Tous les écrits actuels concernant la périnatalité font état de la nécessité de mettre en place une politique de soin précoce dont les besoins sont énormes.
Une des premières difficultés devant l’immensité de la tâche à accomplir est de définir ce champ d’intervention, ce que sont la psychiatrie périnatale et la prévention précoce.
La première partie du livre rassemble un ensemble de réflexions théoriques et cliniques diverses venant de professionnels de disciplines différentes, obstétricien, sage-femme, psychanalyste, pédopsychiatre, chercheur… Cette approche pluridisciplinaire rend compte de la complexité du champ d’intervention et de la nécessaire collaboration entre équipes. Comment se connaître, se comprendre, parler le même langage, avoir un projet commun pour le bien-être du bébé et de sa famille ?
Le cédérom du livre me paraît relater de façon très intéressante toutes ces expériences de terrain où chacun a « tricoté » avec les partenaires qu’il connaît le mieux un réseau de soin.
Cet état des lieux permet de se dire que certains secteurs ou services de soins ont beaucoup avancé dans la réflexion et la mise en place d’un réseau de soin, mais chaque unité donne l’impression d’être unique, d’avoir innové par elle-même. Ne serait-il pas temps de mettre en commun, au-delà d’une unité sectorielle géographique ?
La difficulté, peut-être sidérante, c’est d’évaluer nos pratiques et donc du même coup d’évaluer nos besoins et de demander des moyens en conséquence.
De même, tout le monde s’accorde à dire que la prévention est indispensable. Oui, mais prévenir quoi ? Comme le développe G. Neyrand, la question dépasse un positionnement médical, elle interpelle sur des questions de société et d’éthique.
La réflexion et la pratique pluridisciplinaires, semblent aujourd’hui incontournables pour aborder le champ de la périnatalité et de la prévention précoce.
Mais prévention précoce et soin précoce autour de la naissance d’un bébé ne sont-ils pas davantage intriqués ? Il me semble que le travail en maternité d’une équipe de psychiatrie périnatale se situe aussi dans le soin précoce. Ce travail en maternité est un bon exemple de cette intrication. Le travail d’Évelyne Petroff et d’Élisabeth Darchis le confirme. Il me semble indispensable de le souligner.
C’est un travail qui s’effectue bien souvent dans l’urgence auprès des patients mais aussi auprès des soignants qui, à juste titre, se trouvent régulièrement déstabilisés et envahis par les histoires traumatiques qu’ils rencontrent. Les professionnels bien souvent sont le réceptacle des projections contenant les angoisses les plus primitives et archaïques, reflet de ce que vivent un bébé et ses parents.
Comme le dit M. Byldowski : « La transparence psychique favorise grandement l’alliance thérapeutique. La réactivation du passé est très vive. Le refoulement qui règne dans la vie quotidienne est en crise. Une écoute spécifique permet à ces femmes de renouer avec leur narcissisme. Ce travail thérapeutique va permettre d’atténuer la charge émotionnelle réactivée par l’évocation de ces souvenirs du passé. »
La psychiatrie périnatale en lien avec les autres professionnels soignants assure au sein de la maternité une fonction contenante pour contenir la fonction contenante, fonction alpha, au sens de Bion, de la mère et des deux parents auprès du bébé. Cette fonction contenante ne peut être assurée sans un maillage étroit entre professionnels. Cette activité de lien va permettre d’établir ou de soutenir l’investissement du lien entre parent et enfant.
Parfois, ce rôle de contenant thérapeutique peut-être mis à mal. Comme le dit M. Lamour : « Pour ces parentalités vulnérables les liens parents-enfants sont mis à l’épreuve et viennent refléter la discontinuité des liens vécus dans l’enfance des parents. L’investissement de l’enfant est mis à mal. La souffrance du bébé est difficile à percevoir tant les besoins narcissiques de ses parents occupent la première place. »
Savoir reconnaître la vulnérabilité ou la défaillance parentale n’est pas aisé ; elle peut susciter le déni, le rejet, la dévalorisation ou l’indifférence de la part des soignants. Elle peut aussi favoriser l’alternance de mouvements d’investissement massif ou de désinvestissement.
Les liens sont donc menacés. Les angoisses archaïques sont réveillées au contact de la vie pulsionnelle du bébé. Les équipes soignantes sont aux prises avec ces mouvements identificatoires, tantôt du côté de la mère, tantôt du côté du bébé, et en sont très déstabilisées.
La difficulté est de travailler dans l’urgence, avec les clivages et la rivalité suscités par la charge émotionnelle autour de ces interactions perturbées. Nous ne devons donc pas sous-estimer l’impact désorganisateur de la psychopathologie de ces familles perturbées sur notre fonctionnement : nous nous négligeons, nous maltraitons, cela quelle que soit notre formation et d’autant plus que nous sommes dans une relation proche avec les parents et l’enfant (M. Lamour).
Il faut se donner du temps pour observer et permettre l’instauration du processus de parentalité dans un environnement contenant. Les unités mère-bébé peuvent trouver là toute leur pertinence.
C’est pourquoi le travail de liens entre les professionnels au sein des maternités, mais également avec tout le réseau, nous paraît essentiel. La prise en charge doit être pluridisciplinaire, où chacun est à sa place, dans un lien étroit et de confiance qui permettra au cadre thérapeutique d’être stable et fiable.
La collaboration entre les professionnels nécessite un véritable travail de réflexion. Ce travail devrait aussi permettre de mieux évaluer nos pratiques. C’est donc la délicate question du recueil d’informations concernant le patient, car le danger est de se lancer dans une investigation au détriment de la compréhension de facteurs psychodynamiques sous-jacents. Il semble indispensable d’accueillir les préoccupations des parents sans avoir une grille à remplir d’emblée.
Comment faire entrer dans les cases des classifications diagnostiques les préoccupations parentales, les mouvements psychiques intenses témoignant de la mise en œuvre du processus de parentalité, ainsi que les manifestations du nouveau-né : non-prise de poids, hypervigilance, trouble du tonus, refus de téter, qui semblent entrer en résonance bien souvent avec les problématiques parentales ?
Pourtant, les diverses approches de la psychopathologie du bébé tendent vers un consensus. Par exemple, la révision de la classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent et l’apport de la classification 0-3 ans en témoignent. Il y a sûrement encore à affiner nos critères sémiologiques, mais nous devons rester très prudents quant à énoncer un diagnostic ou même un trouble de la relation parent-enfant, risquant de figer le bébé et ceux qui s’en occupent dans un registre pathologique.
Cependant, comme l’écrit Jean-Noël Trouvé, une meilleure connaissance de la part des professionnels des signes précoces de l’autisme permettrait des soins précoces spécifiques, dont on connaît aujourd’hui tout l’intérêt.
Ce livre contribue à mieux définir nos champs d’intervention et nos choix thérapeutiques. Il faut continuer à chercher le moyen d’évaluer ces pratiques si complexes afin que les tutelles prennent conscience des besoins immenses.
Isabelle Delsol-Laval

Les nouveaux mondes rebelles. Conflits, terrorisme et contestations, Balancie J.M. ; La Grange, A. de (sous la dir. de), présenté par J.-C. Ruffin, Paris, Éditions Michalon, 2005, 508 p.

À l’occasion d’une quatrième édition, Les mondes rebelles sont devenus Les nouveaux mondes rebelles pour marquer la permanence des résistances et des conflits au sein des sociétés et entre les sociétés, mais aussi pour indiquer les évolutions et les changements dans les dynamiques tensionnelles : les formes de contestation sont toujours là mais elles se diversifient et se transforment. Changent-elles vraiment ou est-ce notre regard qui change ? Yasser Arafat est toujours resté fidèle à la cause palestinienne, mais il est passé de hors-la-loi à Prix Nobel de la paix avant de finir assiégé. Avant le 11 septembre 2001, les Occidentaux regardaient avec un brin de romantisme le courage des rebelles islamiques, dont on admirait les luttes contre le pouvoir soviétique, puis contre la corruption. Après cette date, « les foyers de violence clandestine disséminés tout autour de la planète sont suspects. Des narcos colombiens aux maquisards des Philippines, des fractions armées qui s’affrontent dans les Grands Lacs aux indépendantistes basques, l’ombre d’Al-Qaïda est partout. Vrai ou faux, peu importe. Le fait est que l’image du rebelle s’en trouve altérée ».
Comment garder la tête froide et ne pas renoncer à résister lorsque la moindre turbulence est montrée du doigt, suspecte de porter des germes de barbarie et d’inhumanité ? Il devient alors important de prendre de la profondeur historique et d’élargir son regard à l’aune de la géographie planétaire afin d’éviter l’emprise de regards et d’effets de position. Sans doute est-il impossible de faire le tri de l’ivraie et du bon grain, mais la distance permet au moins d’éviter la réaction émotive immédiate, la réaction engluée dans le présent et l’urgence qui façonnent dans notre regard l’image haïssable du « rebelle virtuel ». Toute rébellion relève-t-elle désormais de la criminalisation ? De la sympathie pour les révoltés, nous en sommes venus à la méfiance, voire à la répression : partout retentit le même mot d’ordre : « combattre le terrorisme ». Il s’accompagne d’un fantastique développement des technologies de la surveillance : où est passée l’utopie du développement, à l’heure du contrôle accru des régions pauvres ? Nos craintes n’ont évidemment pas fait disparaître les frustrations et les malheurs des sociétés les plus précaires et les plus inégalitaires : la quête du confort sécuritaire va-t-elle nous faire oublier que les compromis durables pour résoudre les conflits sont le fruit de la justice ?
Se plonger dans les pays du Proche et du Moyen-Orient, faire le détour par l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et les Caraïbes, sans oublier l’Europe du Pays basque, de la Tchétchénie et du Kosovo, fait découvrir l’hétérogénéité des situations et l’inanité de l’imaginaire de l’ennemi unique. Les sources de conflits et de rébellion sont d’une grande diversité : ici et là, il y a de bonnes raisons, chaque fois différentes, de résister pour faire bouger le désordre social. Se refusant aux simplifications, cet ouvrage, qui ne peut se déguster qu’à petites doses, permettra au lecteur de « cerner l’être humain d’aujourd’hui dans la dignité de ses luttes. » Comment ne pas inviter tous les lecteurs d’Empan à aller y voir, en particulier ceux qui ont aimé le numéro sur la résistance ? Ils y trouveront des raisons d’espérer.
Marcel Drulhe

Récit, attachement et psychanalyse, Pour une clinique de la narrativité, sous la direction de Bernard Golse et Sylvain Missonnier, Toulouse, érès, 2005, coll. « La vie de l’enfant »

« Cela va sans dire… », mais force est de constater que cela va mieux en le disant. L’évidence d’un événement, la crue réalité d’un traumatisme, l’incontournable actualité d’une naissance ou d’un deuil, par exemple, malgré leur indéniable impact dans le réel, n’excluent pas la nécessité d’en dire quelque chose. Au contraire.
Nombreux sont les témoignages sur les vies marquées par des non-dits, ceux qui attestent de la violence d’être privé de son histoire, (comme dans les filiations particulières) ou du traumatisme de ne pouvoir la raconter (comme pour les survivants de la Shoah).
« La narrativité est en effet à mettre au rang des processus de liaison dont on sait bien la fonction antitraumatique. Ne pas pouvoir raconter ou se raconter à soi-même est un traumatisme en soi ».
(B. Golse)
Dans cet ouvrage collectif Récit, attachement et psychanalyse, Bernard Golse et Sylvain Missonier rassemblent des interventions faites à l’hôpital Necker-Enfants malades autour de la question de la narrativité. Beaucoup concernent la périnatalité, d’autres la construction psychique de l’enfant. Avec ses fonctions antitraumatiques, créatrices et interactives, la narrativité est aussi un maillon important de la construction du self.
Dans un rapport étroit avec le processus psychanalytique du fait de l’importance de l’énonciation, mais aussi s’en différenciant par son rapport à la temporalité et à une organisation cohérente plutôt qu’à l’association libre et une prise en compte du transfert, « la narrativité manifeste une forme particulière de processus psychique, à la pliure des processus primaires et secondaires » (L. Danon-Boileau).
On peut observer l’incidence psychopathologique des « fractures de narrativité » : « À un moment donné, quelque chose se produit, advient, survient, s’effondre, se déchire de “l’enveloppe protonarrative”, et la fonction narrative est interrompue, voire rompue complètement, laissant le bébé dans une situation de manque d’historicisation » (Pierre Delion). La remise en marche de la fonction narrative permet d’obtenir des effets thérapeutiques même si une guérison totale ne peut pas être obtenue seulement ainsi.
Dans un rapprochement avec la capacité de rêverie maternelle de Bion, pour certains psychanalystes, l’accès à la narrativité est devenu une dimension du soin pour la prise en charge des enfants, dans les institutions, mais aussi dans les troubles précoces de la relation mère-enfant (comme dans les psychoses puerpérales). En institution pour patients souffrant de graves pathologies archaïques, la « mise en récit » des différents vécus contre-transférentiels permet de rassembler différents aspects d’un monde interne dissocié.
Il ne s’agit donc pas d’opposer une vérité à une autre. Le récit permet d’humaniser une histoire individuelle. Il a certes une fonction défensive. En transmettant un énoncé, le récit cache autant qu’il dévoile, mais en même temps la narration, par le processus de l’énonciation, transmet des affects.
Plus essentielle encore que l’effet antitraumatique et de liaison du récit est la notion de Paul Ricœur d’« identité narrative ». Pour lui, « la personne n’existe qu’en tant que personnage du récit qu’il construit intérieurement et partage avec autrui par sa narrativité ». « Cette identité narrative rend compte avant tout de l’apprivoisement du temps par l’humain […] Elle est notre plus intime inscription dans la continuité de notre soi et, simultanément, dans la communauté que nous partageons avec autrui. »
En s’appuyant sur la pensée de P. Ricœur et de Daniel Stern, Sylvain Missonier analyse le film de R. Polanski Rosemary’s baby et montre comment la perte progressive de la capacité de narrativité d’une jeune femme enceinte la conduit à des angoisses persécutrices majeures faute de pouvoir « mettre en représentation, en intrigue, élaborer ses métamorphoses identitaires ».
Cet ouvrage, riche en témoignages issus de la clinique, soutient l’importance du dire, par la parole ou l’écrit, pour soi-même ou pour transmettre, de toutes façons au service de la vie psychique et de la transmission intergénérationnelle.
Raconter des histoires, retisser son histoire sur la trame du temps, apparaissent comme des éléments essentiels du sentiment d’une continuité d’existence.
Huguette Jordana

Sur la lecture, Jacques Fijalkow, Perspectives sociocognitives dans le champ de la lecture, Éditeur esf. 2000

Un livre difficile par endroits, mais toujours passionnant.
Un tout petit monde
J. Fijalkow nous propose un schéma circulaire d’une grande clarté pour nous aider à nous repérer dans « un tout petit monde », « à la manière de David Lodge », précise J. Fijalkow.
Ce schéma est constitué de quatre cercles qui s’emboîtent, du plus petit au plus grand et du plus clair au plus foncé :
  • apprenants (enfants ou adultes) ;
  • acteurs directs (instituteurs, professeurs des écoles, libraires, bibliothécaires, orthophonistes, rased, cmpp, parents, formateurs, lutte contre l’illettrisme) ;
  • acteurs indirects (formateurs : formation initiale et continue, ien, dispositifs d’alphabétisation et de lutte contre l’illettrisme) ;
  • acteurs du discours (acteurs politiques, associations et syndicats, éditeurs, journalistes, chercheurs, gpli).
Le champ politique de la littératie s’écrit dans ces quatre cercles. Politiques, nous y reviendrons.
Ce livre trace un long chemin humaniste de réflexion sur la lecture. Au début du chemin, un portrait du chercheur, ni génie, ni savant, ni solitaire, ni avec d’autres, mais plutôt et génie et savant, solitaire et avec d’autres – en réseau. Ça m’a plu, cette histoire de solitude et de réseau, le réseau défini comme « un ensemble de personnes que leur travail commun met en relation ».
Le chercheur est aussi « un voyageur » (valeur marchande des découvertes) et « un être de communications ».
Puis il parle de tous les acteurs des quatre cercles. C’est vivant. La lecture glisse et nous redécouvrons notre pratique à travers les hommes et les femmes qui l’habitent. Et dans ces relations entre tous, on « s’y reconnaît ». Les instances politiques ne sont pas oubliées, d’ailleurs la préoccupation politique est présente dans tout le livre, et notamment la conclusion est politique.
La recherche en lecture
Ce passage incontournable et essentiel du livre est d’une lecture difficile pour les non-spécialistes. Ces pages inscrivent une authentique recherche scientifique de l’apprentissage de la lecture et dans l’entrée du monde écrit. Là sont décrits avec minutie les principales conceptions sur la lecture et les trois temps fondamentaux des recherches qui s’articulent autour « de la place faite au sujet » :
  • position mécaniste ;
  • conception génétique constructiviste ;
  • conception socio-constructiviste.
Débuts et débats
« Les distinctions proposées dans ce chapitre, quoiqu’en partie superposables à celle qui, dans le domaine linguistique puis didactique, oppose le code et le sens, ne se confondent cependant pas avec elle, ne serait-ce que parce que l’opposition code/sens concerne l’objet alors que celles que nous examinerons ici se rapportent au sujet. » Où l’on retrouve le sujet.
Dans cette partie seront étudiés « le savoir-lire et ses didactiques déclarative et procédurale, ce qui permet à l’apprenti-lecteur de passer des connaissances d’ordre déclaratif qu’on lui présente aux connaissances procédurales que l’on attend de lui ».
Il y sera également question de linguistique et de psychologie. J. Fijalkow, le chercheur universitaire, est à l’œuvre… C’est difficile. Il nous faut beaucoup travailler pour le suivre… Mais la conclusion de cette partie est lumineuse de savoir :
« La didactique de l’entrée dans l’écrit, en tant que champ, constitue un carrefour interdisciplinaire qui ne peut que gagner à s’appuyer sur les apports de la linguistique et de la psycholinguistique, mais ces deux disciplines, prises isolément ou en conjugaison, ne sauraient suffire à fournir à l’enseignement une signification qui relève de choix spécifiques à la didactique. De ce dernier point de vue, les pratiques langagières de l’adulte lisant et écrivant nous apparaissent constituer une voie complémentaire et prometteuse. »
Un autre débat de taille : l’illettrisme et l’accompagnement scolaire. Quelle théorie pour l’accompagnement scolaire ?
Je plonge dans la piscine ! Je connais bien le bain…
L’échec scolaire n’est pas une histoire de manque à combler, pas plus que l’anorexie est une histoire d’aliments à donner. J’aime d’ailleurs cette métaphore. L’illettré n’est-il pas un anorexique des lettres ? Ne refuse-t-il pas de se nourrir de l’ordre des mots agencés par une « saine » orthographe ?
J. Fijalkow nous dit combien l’échec scolaire est un phénomène qui interroge. Quelle est donc sa nature ? La triangulation, répond-t-il. Refus d’une triangulation impossible. Triangulation à restaurer : école/enfant/ famille et école/enfant/accompagnement scolaire. L’accompagnement serait alors non pas à vivre comme plus d’enseignement mais comme un enseignement articulé à l’école. Et j’ai envie d’ajouter ma récente relecture de Winnicott. L’échec de la triangulation est peut-être à articuler avec l’échec de la séparation d’avec la mère, l’illettrisme comme un objet transitionnel qui dysfonctionne. À chercher. À approfondir. Toujours plus mais de toute façon accepter et reconnaître que l’enfant refuse d’apprendre l’ordre des lettres, plongé qu’il est dans son chaos, et s’attaquer à ce refus en le repérant, en l’analysant, en lui permettant de s’exprimer non plus dans une lecture contrainte mais dans une lecture plaisir, dans une écriture inventive et structurant ce refus. Il nous faut inventer nous aussi chaque jour des solutions dans nos supports, dans les situations de lecture/écriture que nous proposons à nos apprenants (enfants ou adultes), des situations de textes libres ou de sorties. C’est alors que nous deviendrons des enseignants ou formateurs, mais surtout « des acteurs-chercheurs », « des chercheurs de terrain » (autre expression de J. Fijalkow dans un ailleurs que je ne peux citer : je l’ai oublié).
« Ni gavage ni illusion culturelle, mais apprentissage heureux. » Voilà l’enjeu de cet acteur chercheur.
Pistes de travail : entre labo et terrain, chercher autrement
Une idée forte de J. Fijalkow : « Ce que nous appelons recherche-action c’est la réunion en une seule unité des entités, généralement séparées du terrain et de la recherche. »
C’est cela que j’aime dans la pensée de J. Fijalkow : une pensée scientifique juste, ouverte sur les pratiques du terrain. Une pensée dialectique, non close. Une pensée de chercheur qui sait questionner pour trouver des solutions universelles de nouveau interrogeables par le terrain.
Son pari est celui de « faire passer la didactique, au moins pour une part, de cet état de savoir empirique et de débats idéologiques (des formateurs) à un état scientifique ». C’est à ce point de sa pensée que s’exprime le véritable humanisme de J. Fijalkow. Un humanisme qui ne peut se soutenir que d’une pensée politique exprimée avec clarté dans sa conclusion que j’aimerais citer tout entière tant elle m’a intéressée, parce que « le petit monde de la lecture-écriture est un monde politique » et nous, professionnels de la lecture, « nous ne pouvons demeurer dans une tour de silence pour effectuer nos travaux à l’abri du monde. […]. « À problème politique, solution politique ».
Inventons notre politique. Inventons la politique. Combattons… Lire pour combattre. Combattre pour lire… Huit pages de bibliographie !
Marie-José Colet
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