2006
EMPAN
Éditorial
Rémy Puyuelo
Si Empan vous intéresse, faites sur internet : www.cairn.info
Cairn – chercher – repérer – avancer – est un portail de revues de sciences humaines et sociales de langue française initié par De Boeck Université, Belin, la Découverte et érès, pour répondre aux nouveaux besoins et aux nouvelles attentes des lecteurs en termes d’accès immédiat aux articles scientifiques. Le numérique est vu ici comme un nouveau mode de diffusion des textes sélectionnés par les comités de rédaction des revues concernées. L’utilisateur a le choix entre télécharger l’article en format pdf et le consulter au format html. L’accès des articles récents est réservé aux abonnés.
La vie des revues est difficile. Comment avoir un budget équilibré qui permet l’indépendance et la liberté d’expression ? Elle dépend donc des lecteurs de numéros et surtout des abonnés. Nous sommes conscients que notre revue est singulière dans le paysage actuel. En effet, elle ne s’adresse pas à une corporation définie, et la diversité de nos numéros sur l’année peut en rebuter certains dans une société qui se « spécialise ». En fait, nous tenons à cette diversité de l’abord du social, à notre pluridisciplinarité, à notre souci d’une écriture à la fois d’universitaires et de témoignages de professionnels engagés dans la pratique. Comment être à l’écoute des pulsations du social sans se laisser séduire par les modes médiatiques certes attractives mais le plus souvent sans lendemain ? Comment être enfin ouverts à des expériences parfois loin de nos pratiques mais qui, en fait, nous ouvrent de nouveaux horizons ? Nous sommes fragiles et, à tout moment, notre expérience d’écriture peut s’achever. Cela aussi nous motive et, de cette précarité, nous retirons le sentiment d’avoir, pour l’instant, une grande chance, celle de pouvoir nous exprimer et de permettre que des professionnels continuent à témoigner de leurs pratiques.
Beaucoup d’événements ont marqué le dernier trimestre 2005. Il est difficile d’en avoir, pour l’instant, un regard distancié. Ils ont entraîné la création de multiples commissions et vont faire l’objet de multiples rapports dans les mois à venir ou… années ! Par exemple, quand sera débattu le rapport sur la pauvreté terminé il y a déjà quelques mois ? En attendant, lisons la petite conférence sur la pauvreté d’Arlette Farge (« L’enfant dans la ville », Éd. Bayard, 2005) qui s’adresse en priorité aux enfants.
Beaucoup de décisions ont été prises en urgence. Cette méthodologie de l’agi de réponses immédiates à des situations anciennes, connues de tous, ne fait pas augurer d’une prise de conscience élaborative au service du lien social.
On ne fait pas du nouveau avec de l’ancien. Les méthodes d’apprentissage de la lecture, l’apprentissage à partir de 14 ans, le rétablissement de l’autorité « à l’ancienne », l’école comme projet dans les prisons pour mineurs, la remise en question des zep… montrent bien combien les adultes sont démunis et peu créatifs face à notre jeunesse.
Des juges, des policiers dans les collèges, en réponse aux attaques envers des enseignants et aux démissions familiales, montrent que l’école est le lieu ultime et unique où seraient en question le vivre-ensemble et le faire-société. Tout aussi problématique est le « changer l’école » (Claire Brisset, Le Monde, 22 décembre 2005).
Que penser de l’ampleur actuelle de l’absentéisme scolaire ? Nous ne sommes plus dans le romantisme de l’école buissonnière d’antan. Il s’agit de la dévalorisation de l’autorité du savoir et des maîtres dans notre société, la manifestation du passage des élèves à une position de « consommateurs » d’études, la déperdition des repères auparavant partagés par leur groupe d’âge mais également par notre société. L’absentéisme, phénomène, transgression, symptôme… souffrance ?
Intéressons-nous à l’insertion réussie des « écoles de la deuxième chance » créées en 1997 qui accueillent aujourd’hui 1 500 élèves dans huit établissements. Lisons Qu’est-ce que l’école ?, de Pena-Ruiz (Gallimard, coll. « Folio ») qui indique l’objectif crucial qui doit demeurer « l’éducation à la liberté ». « La fièvre du résultat tangible va de pair avec une inflation sans mesure de la logique de l’évaluation. Tout semble s’apprécier à l’aune de la seule performance […]. Le réalisme dérive en conformisme et la platitude lasse de vies sans horizon produit un véritable désenchantement du monde. »
Les médias ont alimenté le feu dans les banlieues. G. Bachelard écrivait déjà en 1949 (La psychanalyse du feu, Gallimard) : « On n’a peut-être pas assez remarqué que le feu est plutôt un être social qu’un être naturel. » Antonin Artaud poursuivait : « Image unique de la rébellion, le feu sépare et se sépare, il disjoint et brûle lui-même. Ce qu’il brûle, c’est lui-même. Il se punit » (Œuvres complètes, t. VIII). Plus près de nous, écoutons les rappeurs qui ne font pas que déraper entre appels au crime et bons sentiments (Le Figaro, 25 novembre 2005). Ils sont écoutés par les enfants dès l’âge de 9-10 ans :
« Il y a des choses indélébiles qui mutilent
Difficiles épousent ma peau comme textile
Ville hostile des ombres qui se faufilent
Mobiles… ».
iam, Une femme seule, Virgin/emi.
Comment a-t-on pu perdre le contact avec la jeunesse et avec les exclus ? Comment les entendre ? Comme écouter les sans-domicile fixe jugeant les dispositifs qui leur sont destinés ? Les travailleurs sociaux d’Emmaüs ont questionné du 17 novembre au 5 décembre 2005, quatre cents personnes accueillies dans l’une des structures de l’association. La publication des résultats de cette enquête a fait l’objet d’un partenariat entre la direction régionale des affaires sanitaires et sociales de l’Ile-de-France, Le Monde et rtl. Comment recueillir la parole de l’enfant après l’affaire d’Outreau (Le Monde du 9 décembre 2005) ? En prenant leur parole pour de l’argent comptant on a condamné les enfants au lieu de les défendre. Paul Bensussan indique que le problème est non pas de « croire » ou « ne pas croire » l’enfant, mais plutôt de recueillir, évaluer, interpréter, décrypter. En fait, tous les enfants d’Outreau sont victimes. Ceux qui ont subi des sévices mais aussi tous les autres, ceux qu’on a crus à tort et dont le discours accueilli sans aucune distance a été induit ou sollicité et ceux dont les parents sont aujourd’hui acquittés et qui ont été arrachés à leur foyer et placés.
Le problème central de la modernité est de savoir comment inventer un nouveau « nous » capable de faire tenir ensemble les individus tout en respectant le « je » dans leur liberté. Pierre Bouvier dans Le lien social – Gallimard, coll. « Folio-Essais » – scrute le monde des exclus pour établir dans quelle mesure il ne serait pas, lui aussi, porteur de valeurs à même de « tramer du lien ».
Plus on découvre les compétences des enfants, plus parents, chercheurs, médias s’intéressent à leur fonctionnement psychique, plus ils font peur. Plus on les « examine », plus on les vit comme incontrôlables.
Notre regard n’a finalement pas de tendresse active, plutôt de la toute-puissance. On réagit par génétique, hérédité, médicaments… recours à l’obscurantisme. Nos enfants seraient-ils nos nouveaux Peaux-Rouges à mettre en « réserve » ? Pour créer, entre autres, une culture « ado » sur le mode marchand, c’est-à-dire enfermer les ados dans un monde « à eux » plutôt que de les laisser poser leur regard sur le monde ? Les illuminations de Rimbaud, les mélodies des Beatles ne se réduisent pas à une culture ado. En instaurant une « réserve ado », on les empêche d’accéder au monde public en tant que personne. Inscrivez-vous sur les listes électorales et participez à la vie politique de la cité. Voilà déjà une façon de sortir du « ghetto adolescent ».
Une pensée enfin à cette jeunesse du continent africain qui n’en finit pas de marcher vers un eldorado occidental poussée par la faim, espoirs de toutes leurs familles, et qui viennent tragiquement s’échouer sur les rivages méditerranéens ou les taudis des grandes villes occidentales. Michel Foucault s’interrogeait déjà sur ces populations déplacées. Nous ne pouvons plus être étrangers au monde. Mais comment être déjà des Européens solidaires ?
Cet inventaire n’est en rien exhaustif. Il reflète les interrogations de notre comité de rédaction qui vous propose d’y réfléchir à travers les numéros que nous éditerons en 2006 : « Management », « Le signalement », « L’école »…
Bonne lecture.
« Je suis là
Pour vous le raconter
Je suis là
Pour vous
en témoigner
Et vous dire
Au nom de tous
les miens
Que tant qu’on vit
et qu’on aime
Je vous le dis,
oui tout va bien
Tout va bien »
Paroles de Corneille
« Donne-moi tout
même
quand il reste
plus rien.
Rends-moi saoul
de toi quand rien
n’est bien.
Fais demain quand
le présent est chien
Et j’en ferai autant.
Comme un fils. »
Paroles de Corneille