Empan
érès

I.S.B.N.2-7492-0600-6
190 pages

p. 7 à 9
doi: en cours

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no 62 2006/2

2006 EMPAN

Éditorial

Rémy Puyuelo
La France serait-elle un immense chantier ou pour l’instant n’est-elle qu’une multitude d’interrogations qui s’additionnent les unes aux autres entraînant désarroi, frilosités, découragements ?...
La France n’est plus ce qu’elle était !
« Les Français ont-ils tort de manifester ? » s’exclame Alain Touraine (sociologue). Il poursuit : « Trente ans d’hypercapitalisme ont créé des richesses et beaucoup d’inégalités. La crise actuelle appelle des moyens nouveaux pour redonner toute leur place aux finalités sociales et culturelles… » « L’Europe symbolise tout ce qui a du mal à s’intégrer dans la culture politique française », propose le politologue Paul Magnette… « La France n’a pas surmonté le choc de 2002 » (P. d’Iribarne, auteur de L’étrangeté française)… « Les banlieues, retour de flamme… De nombreux ouvrages tentent de comprendre les raisons de ces violences urbaine », titre Le Monde du 14 avril 2006… On peut assister en 2007 à une forme de révolte conservatrice, souligne Erwan Lecœur ; ce spécialiste du néopopulisme analyse chez les Français la perception de l’Hexagone et du monde « comme un champ de ruines » après le 11 Septembre, le tsunami, la grippe aviaire ou la crise des banlieues. D’où la nécessité urgente de réapprendre « les règles et les valeurs de la vie en société ».
Le monde n’est plus ce qu’il était !
Internet, la téléphonie mobile, le monde virtuel… bouleversent l’espace et le temps. Comment intégrer psychiquement, individuellement, groupalement, institutionnellement toutes ces avancées technologiques qui mettent en question le privé, l’intime, différentes formes de langage et de communications ?
Toutes nos institutions sont concernées.
La justice avec les retombées d’Outreau, la santé avec son coût, la psychiatrie, les mesures tous azimuts pour prévenir la délinquance, l’entreprise avec le droit du travail et le droit au travail, l’école à « refonder »… En France plus de la moitié des enfants naissent hors mariage et notre pays est un de ceux où le modèle traditionnel de la famille est le plus en déclin. Le travail des femmes est un moteur pour la natalité. La France compte l’indice de fécondité le plus important d’Europe après l’Irlande : 1,9. C’est la naissance d’un enfant qui fonde socialement la famille… Depuis sa création en 1999, près de 170 000 pacs ont été signés.
Les jeunes ne sont plus ce qu’ils étaient !
Ceci doit nous amener, non pas à bricoler de petits arrangements avec la vie, le travail, le futur, mais à se mettre à penser la jeunesse, c’est-à-dire à écouter les nouvelles formes de vie qu’ils proposent à travers leurs inquiétudes mais aussi leurs aspirations. Les manifestations contre le cpe témoignent de l’émergence d’une nouvelle génération qui se distingue enfin de la précédente. « Quel est le monde que vous nous laissez ? » pourrait être une de leurs questions.
Faisons de la violence l’indice d’un désespoir qui peine à trouver ses mots. Contre la misère, osons, s’écrie Martin Hirsch, président d’Emmaüs France. Cassons les méthodes bureaucratiques, privilégions l’invention et l’expérimentation. Ne laissons pas la pauvreté nous envahir : 1 000 pauvres de plus par jour ouvrable dans l’indifférence générale, soit 6,3 % de la population. À quand une banque sociale ? 5 millions de personnes sont exclues du système bancaire. Les demandes potentielles de microcrédits « professionnels » sont évaluées à 300 000 prêts par an.
Ce numéro sur le signalement pose le problème de la protection de l’enfance entre autres. En 2004, 95 000 signalements à l’Aide sociale à l’enfance ; 132 000 transmis aux juges. Comment repenser l’acte de signaler dans notre société, véritable problème de société posant éthique et mentalités ? Qui va se taire ou cafter ? La dénonciation des actes frauduleux en entreprise fait débat. De même, dans un tout autre domaine, comment repenser la loi de 1968 qui régit les 600 000 majeurs sous tutelle ? Quatre-vingts juges des tutelles seulement s’en occupent. Comment repenser le régime de protection face au vieillissement de la population (2,3 millions de personnes ont plus de 80 ans ; elles seront 7 millions en 2040) ? Comment faire face aux dérives progressives dues à la précarisation et à l’exclusion qui en résulte ? En effet, nombre de mesures sont prononcées à des fins d’accompagnement social indépendamment de toute altération des facultés mentales.
Quelques livres, ces derniers mois, ont retenu notre attention car ils développaient et prolongeaient nos derniers numéros d’Empan.
– Il faut lire absolument Sales gosses, de Jef Curval et D. Delpiroux, illustré par Jiho (érès, 2005). Ce sont des flashs, des récits de vie d’enfants, d’adolescents, des rencontres heureuses, difficiles, mortelles parfois, avec un éducateur. Ces rencontres témoignent de la difficulté de reconnaître ces adolescents incasables, ingérables pour la plupart, et de les accompagner dans le dur chemin de leur vie. « Tribulations d’un éduc », comme le propose le sous-titre qui fait fi du principe de précaution dans la prise de risque partagée et tempérée. Ce sont des récits d’espoir qui mettent en question l’acte éducatif et qui permettront, nous en sommes sûrs, de sensibiliser tout parent, professionnel, tout citoyen à cette population d’exclus en devenir.
– Les éditions Champ Social viennent de faire paraître (2005) le compte rendu des IXe Journées européennes d’étude, de recherche et de formation des itep (décembre 2004) intitulées Le trouble du comportement. Position du sujet et évolution des pratiques au regard de la nouvelle législation. Elles sont à l’initiative de l’aire et font le point, à la lumière des derniers textes législatifs concernant les itep, sur la place des itep dans le champ social entre l’éducatif, le thérapeutique et le pédagogique. Ces structures, anciennement ir, sont de véritables pulsations du social et nous interrogent, nous travailleurs sociaux, de la santé et de l’éducation, mais aussi familles et usagers. De multiples apports questionnent, en fait, tout le champ social autour des questions d’inadaptation, de handicap…
– À signaler, le dernier numéro de la revue Adolescence : Enfermement (n° 54/2005, L’Esprit du Temps).
Ce numéro prolonge notre réflexion d’Empan n° 59/2005 : Les cer. Pulsations du social, autour de la « cité », des prisons pour enfants, des centres éducatifs fermés, la délinquance des filles et le crime adolescent… Ce numéro fait écho à un numéro ancien de la revue Adolescence, Errances (n° 23/1994) qui développait, tant sur le plan psychopathologique qu’anthropologique et social, cette question importante de la fugue, de l’errance à l’itinérance.
– Les éditions érès ont édité en 2005 La santé mentale en actes sous la direction de Jean Furtos et Christian Laval : « De la clinique au politique ». Une trentaine d’auteurs abordent cette question de façon pluridisciplinaire afin de permettre à chacun de trouver sa place, pour mieux vivre ensemble – avec une très revigorante postface de Miguel Benasayag : « Résister, c’est créer ». Échos de nos numéros La psychiatrie : qu’en pense le social ? (n° 58/2005), et Dynamiques de résistances et travail social (n°57/2005).
– À signaler enfin dans la petite collection Enfances&psy aux éditions érès en 2005 : Signaler et après, sous la direction de J.L. Le Run, A. Leblanc, et F. Sarny, qui rejoint de façon synthétique et pluridisciplinaire le thème de ce numéro d’Empan.
Ces différentes parutions témoignent d’un bouillonnement d’idées mais aussi de réflexions et propositions.
Comment s’appuyer sur notre créativité, comment bricoler, au sens de Lévi-Strauss, la vie dans un souci de la communauté humaine ? N’ayons pas peur du « nouveau », qui peut se révéler comme une possibilité de changement.
Avoir la pêche ! De façon réfléchie.
Bonne lecture et à bientôt.
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